La mise en scène érotique de la femme sur Instagram : origine, ampleur et conséquences du phénomène

Article réalisé par Chelsea Degonville et Tatiana Robert 

 

L’apparition du web 2.0 a permis aux individus de se créer un nouvel espace, leur permettant d’avancer masqués. Abrité derrière des avatars et des pseudonymes, l’internaute peut  se cacher comme il le souhaite, choisissant ou non de révéler son identité.. Selon Thompson, professeur de sociologie à Cambridge, les réseaux sociaux ont pour principale caractéristique de permettre une visibilité favorisant “ une forme intime de présentation de soi libérée des contraintes de la coprésence”. Cette dernière favorise le dévoilement des utilisateurs. Leur activité sur les réseaux est perçue comme moins impliquante et risquée. Les écrans sont des protections permettant de se dissimuler.

Avec l’apparition de réseaux sociaux comme Instagram, l’idée d’une “couverture” utilisée pour se cacher des autres et faire valoir une identité imaginée commence à se dissiper au profit de nouveaux types de profils. Les réseaux sociaux abritent désormais de plus en plus d’utilisateurs qui n’ont plus le désir de se cacher derrière une fausse identité virtuelle, mais celui de s’afficher sans complexes au yeux du plus grand nombre. Plus que ça, un large éventail d’utilisatrices n’hésitent pas à poster des photos d’elles-mêmes quasi érotiques sous le couvert de la pratique du sport. Ce phénomène en pleine expansion est révélateur de l’état d’une société qui pousse les jeunes filles à poursuivre un idéal type inatteignable. Cependant, l’idée de fond n’a pas réellement changé. Le but recherché est toujours le même: la valorisation de soi et de ses expériences. Le selfie est l’un des moyens les plus utilisés  pour se prendre en photo. Ce dernier est en effet devenu une forme ultra représentée dans le paysage de l’expression visuelle contemporaine. L’expressivisme (qui a trait au langage moral) contemporain change au profit de nouvelles normes, qui influent ensuite sur les formes culturelles au sein des sociétés. L’autophotographie érotique dont nous allons parler est une photographie d’une personne prise par elle-même avec un décor ou une tenue ayant pour effet l’érotisation de l’image. Ceci permet d’avoir des identités multiples et de jouer avec les images de soi.  L’érotisme, qui suscite l’affection des sens, ne doit pas être confondu avec la pornographie qui évoque directement la sexualité.

Nous souhaitons donc nous interroger sur les tenants et aboutissants du phénomène de l’autophotographie érotique féminine. Pour ce faire, nous allons mettre en évidence l’origine de ce nouveau genre.


Le Web 2.0 comme outil de mise en scène de soi

Des évolutions historiques et technologiques

Evolutions d’Internet

L’interactivité et la participation sont le propre du Web 2.0, qui créé de nouveaux espaces d’interaction sociale et de partage de contenu.

Zabet Patterson, professeur spécialisée dans l’histoire et la théorie des médias digitaux, avance qu’Internet procure une impression d’interactivité, le sentiment de partager un espace mais aussi une sensation d’effondrement, de négation, de distance avec possibilité de regarder/observer, mais aussi « d’être là », et de participer.

Selon d’autres auteurs, Internet offre que des lieux distincts de notre espace familier où les normes habituelles de la vie peuvent être suspendues (Dennis D. Waskul), ce serait un lieu rendant possible une “déviance ludique”.

Le web 2.0, comme outil, déspatialise et désynchronise l’acte de démonstration de soi et le moment de sa réception. De ce fait, son utilisation encourage des pratiques d’exposition de soi qui ne se seraient pas produites en face à face : on y voit une opportunité de désengagement de la part des utilisateurs.

Selon Eva Illouz, spécialiste de la sociologie des sentiments et de la culture (2006), les technologies de l’Internet induisent également un mode d’appréhension du soi rendu objectif notamment par le recours à des images. Internet a alors permis la diffusion d’un contenu sexuel (ici érotique) qui n’exige pas des clients/spectateurs/participants de sortir de chez soi.

Internet a également favorisé l’assouplissement de certains codes sociaux. On voit, à la surface de la vie sociale, l’apparition de comportements jusque-là sous contrainte, comme des comportements trangressant les conventions sociales de la pudeur. Cependant, ils sont permis grâce à une renégociation de ces conventions et d’un réglage des conduites et des pulsions. Suite à ces renégociations se crééent des espaces singuliers de spectacle, dont les SNS (sites de réseaux sociaux) font à l’évidence partie.

Ces cyberspaces permettent de façonner des identités qu’on ne peut produire ailleurs : l’observation de ce phénomène de mise en scène érotique sur Instagram permet de vérifier ce constat.

De la photographie classique au selfie

Le selfie est une forme d’expression en ligne qui utilise une image du corps de l’individu. C’est une forme d’interaction qui s’est aussi rapidement entrée dans nos usages grâce au développement des technologies et de leur appropriation par les individus. La photographie a plusieurs usages : identitaire, érotique, ludique etc…

Le selfie a été popularisé par des peoples et des stars. Il permettrait de favoriser de nouvelles relations : plus besoin de s’écrire, il est désormais possible de communiquer par selfies interposés. Ce mode de communication peut être considéré comme un nouveau mode d’expression rendu possible par le numérique.

Il existe deux notions liées à la publication de selfies : la notion de validation et la notion d’identité.

D’abord, la notion de validation résulte d’une recherche d’interaction et de validation par l’autre. Lorsque deux parties s’envoient des selfies mutuellement, il s’agit d’un système d’intervalidation. On recherche l’approbation de l’autre qui se soumet également à notre jugement. Les deux parties attendent en général une certaine tolérance dans la critique. Le selfie n’est pas soumis pour qu’il y ait un retour négatif mais plutôt un compliment ou une remarque positive.

Ensuite, publier un selfie est constitutif de la construction d’une identité numérique. En le publiant, on contribue à se créer une identité qui diffère de celle que l’on a dans la vie réelle. C’est une image de soi qui est contrôlée et choisie. Dans la vie réelle, nous ne choisissons pas exactement sous quels traits nous allons apparaitre à chaque instant.

Goffman amène le concept de “face”, selon lequel nous tentons de préserver notre face mais aussi celle des autres à l’aide de plusieurs statégies. Sur le web, ces stratégies ont moins lieu puisque la photo que l’individu choisit de poster répond en majeure partie aux critères esthétiques qu’il attend de lui même.

Cet article s’est attaché à étudier la culture populaire ainsi que les interrogations sur la démocratisation et la médiatisation de soi. Pour analyser les selfies, il faut voir au delà des apparences visuelles. Dans le réel, le corps donne existence à la personne, ce qui lui permet de construire son identité par différenciation. A l’inverse dans le numérique, l’individu doit “prendre existence”. Sinon il est invisible. Il faut donc laisser des traces de soi. Les selfies qu’il réalise sont les traces numériques d’un individu (caractéristiques individuelles et culturelles). Pour avoir le plus de reconnaissance possible, l’auteur du selfie mise sur des bagages culturels et symboliques communs accompagnés d’un univers symbolique fort. Il y a ainsi une reconnaissance entre les deux parties.

Par exemple, lors d’une étude réalisée sur un échantillon de sept étudiants, ils déclarent tous que poster des selfies les aide a mieux accepter leurs corps. Les avis qu’ils recoivent sur leurs selfies leur permettent aussi de se remettre en question. Le selfie permet la création de “jeux miroir” au travers de processus d’identification à des communautés, à l’intérieur d’imaginaires partagés.  Il y a également une cohabitation entre l’objet (le selfie) et la culture qui procure une continuité à notre connaissance des objets culturels-numériques. C’est une extension de soi. Enfin, le selfie apparaît comme un cadre pour les interactions des individus qui permet une cohabitation stable.

Les intérêts de la mise en scène de soi dans les SNS

Une des caractéristiques des SNS (sites de réseaux sociaux) réside dans la recherche ou la volonté de reconnaissance de la part d’un utilisateurs vers les autres.

Certains jeunes demandent par internet ce qu’ils doivent penser d’eux-mêmes, ce qui consiste finalement à mettre à la visibilité de tous un fragment de son intimité physique afin d’obtenir un retour.

Les sites de réseaux sociaux élargissent la surface de ce qui est montrable. Leur rôle est non négligeable dans les évolutions structurelles des espaces de mise en visibilité de soi. Afficher ce fragment de soi sur Internet part donc d’une volonté de retenir l’attention du plus grand nombre.

Avec l’apparition des nouveaux espaces numériques, l’utilisateur n’a jamais été autant créateur de sa propre image. Les SNS leurs permettent d’afficher une combinaison d’éléments identitaires qui définit les contours d’une façade du soi dont ils cherchent confirmation de la valeur par autrui. Ces sites de réseaux sociaux constituent une nouvelle scène sociotechnique: ces dispositifs soutiennent aujourd’hui les déploiements pratiques du soi.

Ce sont des espaces sociaux factuels dans lesquels s’actualisent ces expressions de soi. Selon les auteurs de l’article “Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux”, il existerait 5 modalités différentes de mise en visibilité de soi : l’exposition pudique, l’exposition traditionnelle, l’impudeur corporelle, l’exhibitionnisme ludique et la provocation trash.

Les formes de reconnaissance suite à l’exposition sont particulièrement diversifiées. Axel Honneth distingue trois sphères normatives de reconnaissance: l’amour, le droit et la solidarité. L’utilisateur a la volonté d’obtenir de la confiance en lui, du respect envers lui-même et une estime sociale de lui. Selon Emmanuel Renault (2004), ce sont les éléments lui conférant un sentiment de dignité.

La demande de reconnaissance nous intéressant ici est celle qui passe par la mise en visibilité de corps plus ou moins dénudés.

L’exposition de certains éléments de notre vie intime dans un espace public (ici les SNS), s’explique par un désir d’extimité de la part de l’utilisateur. Il le réalise dans le but d’obtenir un retour la valeur du contenu exposé. A travers le regard de son public, l’utilisateur peut se sentir exister : il permet à d’autres de découvrir son intimité et d’y porter un jugement de valeur.

La production de soi est indissociable d’une exigence communicationnelle, échanges et dialogue, avec des tiers. C’est eux qui vont agréer positivement où non à la demande de reconnaissance qui est transmise dans ces actes de production.

Le Web 2.0 est l’outil idéal de la mise en scène de soi, principalement du fait qu’il donne  par nature, la capacité à l’utilisateur de créer des contenus numériques. La désynchronisation de la vie réelle et de la virtualité est un des facteurs de l’exposition de soi dans ces contenus.

Le désir d’extimité des utilisateurs se matérialise dans une monstration de soi grâce aux  réseaux sociaux, d’abord textuelle, puis par les images. Au fil des images et du temps, le corps se dénude de plus en plus pour parfois être presque totalement exposé. Par cette exposition, l’utilisateur est en quête de reconnaissance.


L’autophotographie érotique au sein des réseaux sociaux : le cas d’Instagram

Instagram, carte d’identité et phénomène de starification sur la plateforme

Instagram est une application développée en Octobre 2010 proposant un service de partage de photos et de vidéos. Aujourd’hui, elle regroupe 400 millions d’utilisateurs selon les derniers chiffres divulgués en Septembre. Ce chiffre fait de ce réseau l’un des premiers réseaux sociaux mondiaux.

Cependant, c’est un réseau social qui n’est pas comme les autres : il est uniquement basé sur le partage de photographies. Il n’est également pas possible de partager le contenu des autres utilisateurs, ce qui a pour conséquence d’imposer à l’utilisateur une narration autocentrée.

De véritables stars sont nées sur Instagram. Ce phénomène y est même très intense, notamment pour des raisons économiques. Cependant les stars qui naissent grâce à ce réseau n’en deviennent pas pour autant des stars “people” classiques.

Malgré le fait que les modalités de leur exposition de soi sont relativement similaires à celles des stars nées sur Instagram (selfie-autoérotisation), nous n’aborderons pas les attitudes des stars “people”, car leur notoriété n’est pas née grâce à ce réseau social. Leur logique est donc tout à fait différente.

La figure de la star et du corps-culte comme origine du phénomène ?

Le corps des stars Igers (utilisateurs d’Instagram) est divinisé, c’est un idéal type à atteindre pour le “commun des mortels”. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, la surexposition du corps des stars ne fait que grandir. Elles utilisent les réseaux sociaux pour mettre en scène leur identité dans un espace public : cela établit un engagement émotionnel tacite avec les fans qui utilisent les réseaux sociaux en partie pour cet usage.

Ces nouvelles stars empruntent aux icônes médiatiques des caractéristiques particulières afin de simuler leur appropriation auprès des fans. L’organisation des identités est ici fondée sur une logique de consommation des images. La star maintient une relation continue avec son public afin de les pousser à reproduire son corps culte et que ce dernier deviennent une norme. La “star” est dans une demande de légitimation de la part de ses fans qui, pour la lui accorder, doivent ressentir l’envie de lui ressembler.

Appropriation du corps-culte par les fans

Le corps-culte fonctionne comme un attracteur et un activateur culturel : il devient un point de convergence dans l’organisation des identités basées sur le sport ou la consommation. Avec un processus d’objectivation de soi qui s’étend aux réseaux sociaux, les profils des stars deviennent en quelque sorte des “matières premières du Web 2.0”. Nous pouvons ici penser à la persona, qui est la part de personnalité d’un individu qui s’organise la rapport de celui-ci à la société? C’est la manière dont chacun se créé un moi social prédéfini. L’individu se prend alors pour ce qu’il est aux yeux des autres. La persona en ligne d’une star est exploitée dans une relation bidimensionnelle avec ses fans. Ce concept peut nous rapprocher de la notion de face chez Goffman. Dans son livre Les rites d’interaction, il explique que la face est “la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier”. C’est l’image que l’on souhaite donner de soi. Cette valeur sociale est mise en scène au cours des intéractions en mettant en scènes des lignes de conduite. Dans toute société, la routine des rapports sociaux s’exprime par des interactions codifiées : on créé des cadre établis dans lesquels on range les personnes auxquelles on a affaire. On pose également une hypothèse sur ce que devrait être la personne qui nous fait face. Dans les situations de face à face, l’interaction s’organise autour de la préservation de la face de chacun. Des stratégies telles que l’inattention calculée (ignorer pour mettre mal à l’aise notre interlocuteur) ou les tactiques d’évitement témoignent du contrôle de la société sur nous.

Le corps-culte autorise donc l’identité qu’il représente et le construit comme un marché cible. Il est parfois difficile d’observer et de documenter la pratique des stars car les images à caractère pornographique sont socialement condamnées. Les pratiques sociales des stars sont pourtant l’indicateur des pratiques sociales d’une société.

Le « fitspo « 

Le fitspo est une contraction de “fit” qui veut dire en forme, et de “spo” qui fait référence au sport. Cette communauté grandissante sur les réseaux sociaux prône une alimentation saine et une activité physique régulière. “Le muscle est le nouveau maigre” pourrait être le slogan de cette nouvelle tendance.

Cependant, ce genre de sites n’est pas totalement innocent et pourrait vite se transformer en obsession maladive du sport et de l’alimentation “healthy”. Le plus souvent, ce sont des femmes qui postent des photos d’elles en train de faire du sport. Ces photos montrent très souvent des jeunes femmes assez dénudées, montrant leurs abdominaux par exemple.

Ces photos rejoignent l’idée du corps-culte évoquée plus tôt, car elles mettent en scène les nouvelles stars des réseaux sociaux, qui deviennent ainsi des idéaux-type. Ces photos sont liées à des représentations ancrées dans tout une société, appuyées par des enjeux économiques puissants.

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Exemple d’une photo Instagram de Kayla Itsines, célèbre sur ce réseau social

Le compte Instagram de Kayla Itsines, une jeune australienne, nous donne un aperçu de ce à quoi ressemble toutes ces communautés Fitspo. Ces images renvoient immédiatement à l’hypersexualisation du corps féminin. Le corps est avant tout quelque chose que l’on doit montrer selon cette logique. Il faut aussi s’interroger sur les conséquences de la diffusion toujours croissante de ce type de photographies. Ne pourraient-elles pas avoir l’effet inverse en complexant certains individus ?

L’autophotographie érotique : un genre naissant

La pratique de l’autophotographie érotique sur les réseaux sociaux, notamment sous le couvert du fitspo comme évoqué plus haut, possède un caractère banal, ce qui est une valeur de signe. La qualité des images, le cadrage, la luminosité n’importent pas vraiment dans ce genre de cliché. C’est ce à quoi renvoie l’image qui prime avant tout.

On observe une interdépendance par rapport aux modèles culturels mis en place au sein de la société (notamment avec les standards de beauté dans les magazines par exemple). Bourdieu, dans Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, explique que dans la photo privée, ce qui compte ce n’est pas l’image elle-même mais ce à quoi elle renvoie. Cependant, dans les photos publiques comme les publicités, on peut penser que le facteur esthétique joue un rôle primordial au même titre que le message auquel il renvoie.

Par exemple dans la publicité, la qualité de l’image et la “perfection” du modèle sont essentiels, mais cela renvoie toujours à quelque chose de plus profond. On suggère par la qualité de l’image un modèle culturel, une norme à suivre.

Il semble que les prémices de cette mode soit apparue avec les hommes. En 1994, le journaliste Mark Simpson inventait le terme de “métrosexuel” qui désigne la masculinité de demain, définissant des hommes qui passent beaucoup de temps à soigner leur alimentation et leur corps. Le journaliste évoque aujourd’hui le fait que ce terme doivent éventuellement être remplacé par le terme « spornosexuel” dans un article du Telegraph.

La fin du XXème siècle apporta avec lui la fin des lois contre l’homosexualité masculine et le début d’un nouveau règne : la culture de la célébrité. David Beckham, footballeur issu de la classe ouvrière en est un parfait exemple. Ce sont des hommes qui prennent soin d’eux, pour eux-mêmes, sans être pris pour des femmes ou des homosexuels. Les hommes métrosexuels portent des barbes bien taillées, ils ont le corps épilé, des tatouages soulignant leur musculature, des piercings, des décolletés plongeants…

La deuxième génération de métrosexuels est plus que ça, elle devient vulgaire, créant un véritable marché en ligne où se comparent inlassablement tous les adeptes. La nouvelle vague inclut le sexuel dans la metrosexualité. Le nouveau terme de “spornosexuel” entre alors en jeu. C’est la culture de la célébrité qui a influencé lee passage de l’un à l’autre. Les médias sociaux, les selfies et la pornographie sont les vecteurs majeurs du désir masculin d’être désiré. Ils souhaitent qu’on les désire pour leur corps et non pour leur garde-robe ou leur esprit. On passe alors de la métrosexualité à la spornosexualité en passant du culte de l’apparence à celui du corps. Le corps devient un accessoire à lui tout seul.

Un facteur sociétal est cependant non négligeable ici : la volonté d’émancipation des femmes par rapport à l’homme. En effet, depuis quelques années, la voix des femmes se fait de plus en plus entendre : pourquoi ne pourraient-elles pas montrer leurs corps, elles aussi?

Alors que nous avons décrit le terme de « spornosexuel » en l’applicant à des acteurs masculins, il est aujourd’hui primordial de le considérer aussi d’un point de vue de la femme, car elle aussi est entrée dans les mêmes logiques.

Dans Outsiders, Becker montre que c’est au cours des interactions que l’identité des individus se définit (c’est l’interactionnisme symbolique). C’est bien ce que semble faire les fervents adeptes du fitspo et autres glorificateurs du corps sain et sportif.

La demande de reconnaissance de son corps se fait à partir des réseaux sociaux. Sur Instagram, ceux-ci postent des photos d’eux mêmes accompagnées de brefs commentaires utilisant le hashtag, appellant une réaction de la part de tous leurs abonnés. Le terrain de l’impudeur corporelle devient de plus en plus conventionnés.


Des conséquences multiples encore difficilement prévisibles et définissables  

Rupture et éclatement des sphères privées et publiques

Nous pouvons aujourd’hui observer une séparation de plus en plus floue entre la sphère publique et la sphère privée. Dans la manifestation de soi, on remarque plus ou moins d’évidence des frontières de la pudeur de l’intime du privé et du public. En effet, il est impossible de définir une limite, ou une frontière à ne pas franchir, car celles-ci sont quoi qu’il en soit transgressées.

L’impudeur corporelle à l’oeuvre dans ce phénomène enfreint des normes de la contention de soi alors qu’elles nécessitent une régulation.

L’exposition de soi sur le réseau Instagram peut vite se transformer en exposition à outrance. En effet, ce réseau a une particularité par rapport aux autres réseaux sociaux. Il permet deux types de profils : ouvert ou privé. Si le profil est ouvert, il est ouvert à la vue de 400 millions de membres (chiffres datant de Septembre 2015). Pour donner un ordre d’idée, celui reviendrait à s’exposer à la vue de toute la population des Etats-Unis (322 millions d’habitants) et de l’Allemagne (80 millions d’habitants environ).

L’abandon de la prudence (pudeur), risque de se heurter au regard et au jugement des autres, résolution de mettre une facette de la personnalité en approbation auprès d’un public plus ou moins varié.

Cette mise à nu de soi et le débordement dans la sphère de l’intime peut mettre en danger la reconnaissance et la construction positive de sa propre identité puisque le jugement vient directement des autres. Les individus laissent des étrangers juger de leur corps.

Banalisation de ce type de comportement : nouvelle mode ou déviance ?

Il semble qu’il s’agisse plutôt d’un phénomène de mode répondant à l’appel d’une culture commune sur les réseaux sociaux. Becker explique dans Outsiders qu’il y a des normes et des processus à partir desquels on peut appliquer la déviance.

La déviance est la conséquence de la réaction des autres. Les personnes dites déviantes sont étrangères au groupe prédominant. Dans ce cas précis, ce n’est pas le cas, c’est une tendance assez majoritaire. De plus, la déviance implique une identification du comportement déviant ainsi qu’une réprobation de celui-ci, ce qui n’est pas le cas avec ces nouvelle figures d’Instagram. On distingue cependant que leur comportement vis à vis du corps ressemble à de l’hyper-conformité (aller au-delà de ce qui est attendu), qui est l’un des deux axes de la deviance selon Parsons. Cependant, on pourrait penser qu’il peut y avoir des circonstances dans lesquelles le comportement déviant est une réponse normale de l’individu aux attentes normatives de rôle, parce que le système social exerce sur l’agent une pression qui le contraint à adopter cette ligne de conduite. Il s’agit ici de la contrainte de l’idéal-type qui pèse sur le corps des femmes, qui sont poussées à être sportives, et indépendantes.

On observe tout de même une multiplication de ces situations de décontrôle, les occasions pour se montrer et s’exposer sont de plus en plus nombreuses, notamment par le fait que les dispositifs (SNS) favorisant l’exposition de soi se développent et deviennent des plateformes largement utilisées.

Des risques pour l’utilisateur ne recevant pas les réactions souhaitées

Les autres utilisateurs spectateurs d’une exposition peuvent être amenés à avoir de mauvaises réactions, ou en tout cas à ne pas fournir les réactions attendues par l’utilisateur s’exposant.

Dans ce cas-là, l’exposition de soi peut induire des altérations de la confiance, du respect et de l’estime sociale de soi. Il y a également des formes de mépris qui touchent à l’estime subjective de soi, à notre identité biographique c’est-à-dire la manière dont on peut se rapporter subjectivement et positivement à soi.

Le fait que les Igers (utilisateurs d’Instagram) laissent un profil ouvert et donc accessible à une très large audience, permet à chaque utilisateur d’accéder à leurs profils.

Le problème dans la reconnaissance de ses revendications, mépris potentiel, cadre interprétatif qui ne sont pas les mêmes. (Cf cas de Laura). Décloisonnement en ce moment au maximum d’un des spectateurs donc on ne connaît rien, donner accès à d’être identitaire dans l’appréciation positive et réserver un certain public ayant des compétences évaluatives particulières.

Un fait d’actualité peut constituer appuyer, de manière tout de même extrême, de cet argument. En octobre 2011, Amanda Todd, 15 ans, se suicide après avoir été la victime de harcèlement sur internet notamment. Son bourreau avait en effet diffusé des clichés d’elle torse nu sur les réseaux sociaux. Ce fait d’actualité montre à quel point il peut être dangereux pour une personne de s’exposer ou d’être exposée sur les réseaux sociaux. Les réactions qu’elle a reçues ont été très virulentes, et la jeune fille n’a pas supporté ces propos : il y en avait tellement qu’elle n’était plus dans la capacité à se rapporter positivement à elle-même, ce qui l’a conduite au suicide.


Conclusion

Les encyclopédies pour enfants fabriquent un corps de fiction, comme l’explique Christine Detrez dans Il était une fois le corps… la construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants . La biologie prend le dessus sur les constructions sociales., ce qui permet une sorte de justification. C’est une naturalisation du féminin et du masculin. Ce sexisme reflète des vérités scientifiques à travers les valeurs sociales et symboliques de notre époque. La femme n’est pensée que par rapport à l’homme, comme un état inachevé de celui-ci.

Avec le phénomène de fitspo par exemple, on peut déceler une certaine ambivalence. Les femmes tentent de faire valoir leur corps en tant que tel, en montrant qu’elles possèdent des muscles qu’elles peuvent elles mêmes travailler,et pour elle mêmes. Cependant, nous pouvons également y voir hypersexualisation de ce corps féminin qui tente de s’abolir du regard de l’homme tout en s’y exposant davantage.

De là découlent les à-prioris méprisants que nous développons suite à la vision que nous avons des photographies mettant en scène le corps féminin. Les incidences sur les personnes visionnant ce genre d’images peuvent développer des situations de complexes vis à vis de son propre corps. C’est la reconnaissance qui permet d’accéder à un rapport positif de soi.

On voit donc l’émergence d’une nouvelle dialectique pudeur/impudeur, ainsi que l’effet de l’existence d’un public éduqué a plus de permissivité. Il y a une tolérance indifférente  qui permettrait de se dégager de la pression normative de la surveillance sociale et tendrait à devenir la norme.

Une nouvelle se question se dessine alors, les réseaux sociaux encouragent-ils les utilisateurs à adopter des comportements extrêmes, et notamment dans ce qui a été présenté en exemple avec la fitness à outrance ?


Bibliographie

MAJASTRE, Jean-Olivier, Approche anthropologique de la représentation : Entre corps et signe, Ed. L’Harmattan, 1999

CHAPUIS Stéphanie, CODET Cécile, GONOD Mathieu, Corps et représentations : une liaison dangereuse ?, Ed. Mouvements savoirs, Ed. L’Harmattan, 2014

Sous la dir. de BONI Marta, BOUTANG Adrienne, LABORDE Barbara, MERIJEAU Lucie, Networking images : approches interdisciplinaires des images en réseau, Presses Sorbonne Nouvelle, 2013

MARTIN-JUCHAT Fabienne, Le corps et les médias : la chair éprouvée par les médias et les espaces sociaux, Ed. De Boeck, 2008

GUNTHERT André, L’autophotographie érotique, genre explosif de la photographie numérique, 2 septembre 2014, Le Carnet de recherches d’André Gunthert, L’atelier des icônes, Culturesvisuelles.org

Christine DETREZ, « Il etait une fois le corps… la construction biologique du corps dans les encyclopedies pour enfants », Sociétés contemporaines 2005/3 (no 59-60), p. 161-177.

Fabien GRANJON, Julie DENOUEL, « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie 2010/1 (Vol. 1), p. 25-43.

Serge TISSERON, « Les jeunes et la nouvelle culture Internet », Empan 2009/4 (n° 76), p. 37-42.

Mona JUNGER-AGHABABAIE, « Interaction par l’image et identité en ligne : le cas des selfies »,  L’Autre 2014/3 (Volume 15), p. 365-368.

Webographie

– Article du journaliste Mark Simpson dans le Telegraph à propos du terme « métrosexuel » http://www.telegraph.co.uk/men/fashion-and-style/10881682/The-metrosexual-is-dead.-Long-live-the-spornosexual.html

– Article du Nouvel Observateur, Amandine Schmidtt, Mars 2013  : « 10 recettes infaillibles pour devenir une star d’Instagram »                                           http://tempsreel.nouvelobs.com/les-internets/20130308.OBS1296/10-recettes-infaillibles-pour-devenir-une-star-d-instagram.html

– Article de Vice, Sarah Koskievic, Janvier 2016 : « J’ai tenté de devenir une star du fitness sur Instagram »                                                                       http://www.vice.com/fr/read/devenir-une-star-du-fitness-sur-instagram-909

 

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