1.01.2017 : LA DECONNEXION DEVIENT UN DROIT

Par Laëtitia CORÉ

Ce 1er janvier 2017, la loi El Khomri est entrée en vigueur. Parmi elle, le droit à la déconnexion, qui entre dans le code du travail. Aujourd’hui donc, les salariés de France ont obtenu un nouveau droit : celui de se déconnecter en dehors de leurs heures de travail. La déconnexion est désormais devenue un droit, conféré à tous les salariés évoluants dans une entreprise de plus de 50 employés. Mais qu’est-ce que c’est et comment est-elle perçue ?

Concrètement, le texte de loi écrit que « Les entreprises auront le devoir de mettre en place des instruments de régulation de l’outil numérique. Ces mesures viseront à assurer le respect des temps de repos et de congés ainsi que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et familiale. »[1] Autrement dit, il semblerait qu’avec l’avènement du numérique la séparation entre vie professionnelle et vie personnelle s’amenuise à mesure que le temps passe. En effet, le protocole Internet a accompagné une nouvelle phase de transformation radicale du travail, tant en termes d’organisation que de représentations individuelles. Aujourd’hui toute entreprise se « digitalise », que ce soit en termes de communication, de recherche d’information ou encore de techniques de travail. La digitalisation des entreprises est sur toute les lèvres : depuis quelques années on ne parle que du numérique. Mais alors, à l’heure de la transformation digitale au sein des entreprises, le droit à la déconnexion vient doucement réguler les pratiques, du moins, en théorie. Les dirigeants ont désormais le devoir de mettre en place des solutions de régulation de l’utilisation de l’outil numérique. Côté salariés, ceux-ci ont désormais le droit, noté noir sur blanc, de déconnecter leurs outils numériques (smartphone, webmail, tablette et autres) lors de leur temps de repos.

Certaines entreprises appliquent à la lettre ce principe de déconnexion et de respect de la vie personnelle. C’est le cas de Volkswagen par exemple. Le constructeur automobile désactive le renvoi des e-mails vers les smartphones des employés à partir de 18 h 15 jusqu’à 7 heures le lendemain.[2] En revanche, la loi ne prévoit pas de règles strictes. Elle fait appel au bon sens des managers et des salariés, pour venir réguler les pratiques, parfois trop intrusives. En effet, selon une étude publiée par l’institut Think pour Great Place to Work  en 2015[3], 17% des interrogés se disent potentiellement en situation de burn out au travail. Le stress en est la cause principale. Mais, un autre facteur est mis en avant : celui d’avoir le sentiment de ne jamais décroché totalement du travail.

Un sentiment que vient renforcer une autre étude, sortie plus récemment, menée par Eleas et publiée le 24 octobre dernier.[4]

L’Hyperconnexion règne en maître sur la société.

Selon l’étude Eleas sur les « pratiques numériques des actifs en France en 2016 » plus d’un tiers des actifs (37%) utilise les outils numériques professionnels en dehors du temps de travail. Le chiffre est saisissant. Si l’on rentre un peu plus dans les détails : 44% des cadres actifs sont connectés en dehors du temps de travail, 29% des employés et 34% des professions intermédiaires. Si une petite moitié des actifs apprécient la souplesse d’horaires et d’organisation qu’offre le numérique, 60% des répondants ont tout de même des attentes fortes en termes de régulation des pratiques. Ils sont exactement 62% à considérer que des règles devraient être mises en place, avec une proportion plus forte chez les cadres (75%) et les jeunes (76%).

2016, qui marque le centenaire de la naissance de Claude Shannon identifié comme l’un des responsables de la révolution du numérique[5], semble être l’année de la prise de conscience. À contrario de cette hyperconnexion constante, des mesures de régulation sont prises et attendues par plus de la moitié des actifs.

Afin de tenter de comprendre ces chiffres, nous avons conduit huits entretiens avec des questions ciblées auprès de divers profils de salariés dans le but de mettre en lumière leur relation entre travail et hyperconnexion. Nous nous appuierons alors sur quelques extraits de ces entretiens pour tenter d’illustrer les données de l’étude ELEAS. Les entretiens, volontairement courts comportent pour chacun d’entre eux ces 5 questions :

  • Quel est votre emploi actuel ?
  • Utilisez-vous des outils numériques dans le cadre de votre travail ? Lesquels ?
  • Les utilisez-vous en dehors de votre temps de travail ?
  • Vous sentez-vous contraints de les utilisez ?
  • Attendez-vous que votre entreprise agisse pour réguler ce droit à la déconnexion ?

Afin de rendre compte d’un usage le plus représentatif possible, nous nous sommes appuyés sur 8 profils différents :

1 commercial terrain (start up) / 2 cadres (entreprise nationale + start up) / 3 salariés (entreprise nationale + entreprise agricole + PME) / 1 professeur (en lycée) / 1 alternant (entreprise nationale).

Aujourd’hui, rares sont les entreprises ayant refusé de prendre le virage du numérique. En effet, avec la démocratisation d’Internet et surtout depuis l’avènement du fameux Web 2.0, le web a pris une place prépondérante dans notre quotidien. Si bien qu’ajourdhui, c’est 4 millions de requêtes effectuées sur Google et plusieurs millions de contenus partagés sur les réseaux sociaux chaque jour. Naturellement, cette hyperconnexion constante s’est exportée dans le monde du travail. Aujourd’hui le digital est parti prenante des techniques de travail.[6] Nous sommes en présence d’une véritable mutation de la vie des entreprises. Tout d’abord, il y a maintenant quelques années, de nouveaux métiers sont apparus afin de faire face à ces nouvelles pratiques : community managers, data scientists, traffic managers et autres font désormais partie de notre vocabulaire mais, aujourd’hui on parle de nouveaux métiers : les accompagnateurs du changement (en matière de digital). Concrètement, ils sont chargés de répandre la culture numérique au sein des entreprises et d’accompagner les salariés à s’approprier ces nouveaux outils : forums, ateliers, formations sont mis en place. Il faut dire que les outils numériques professionnels destinés aux salariés sont nombreux. On ne parle plus de boîte mail pro qui est présente dans chaque entreprise ou presque. Aujourd’hui de plus en plus d’actifs sont équipés de smartphones ou encore de tablettes professionnel(le)s pour offrir une mobilité mais surtout une connexion constante. En 2012, 22% des salariés français étaient équipés de smartphones professionnels.[7] Pas de chiffres sur le taux d’équipement actuel mais nul doute que celui-ci a fortement grimpé. 51% utilisaient à l’époque leur smartphone personnel à des fins professionnelles (mails, recherchent, appels etc.) Là encore, depuis 2012, le taux d’équipement personnel en terme de smartphone s’est tellement multiplié que l’on peut aisément avancé que ce chiffre a du connaître une forte hausse.

« Je suis équipée d’un smartphone pro/perso par mon entreprise. Naturellement j’ai donc ma boîte mail d’installée sur mon portable. Je ne déconnecte jamais mon téléphone le week-end ou lors de mes congés puisqu’il fait également office de téléphone personnel. Travaillant dans les relations presses Il m’arrive fréquemment d’être contactée lorsque je ne travaille pas. Sauf en cas de réelle indisponibilité, je répond systématiquement. J’essaie en revanche de ne pas trop m’attarder à regarder mes mails le week-end ». Sophie, cadre dans une grande entreprise.

« En tant qu’alternants, on n’est pas équipés de messagerie pro sur nos terminaux persos, c’est interdits car on est en formation. Mais il y a une « combine » : la messagerie est accessible via un portail web. C’est pratique car quand je suis absente 1 semaine je relève quand même mes mails et traite les plus urgents. Je m’occupe des réseaux sociaux externes de ma boîte, donc en cas de gros sujet il m’arrive aussi de tweeter en dehors de mes heures de travail, et de boucler tout ça par sms avec ma chef ». Clémence, alternante dans une grande entreprise.

 

Mais l’utilisation du numérique en entreprise ne s’arrête pas aux terminaux d’accès. En effet, de nombreux réseaux sociaux d’entreprise ont vu le jour, favorisant la sociabilité et l’échange entre employés. Des groupes de travail virtuels se créent ainsi et permettent l’échange de bonnes pratiques et de bons plans. Or, la plupart des réseaux sociaux internes sont accessibles en dehors du travail, via un extranet.

« Mon entreprise est en pleine transformation digitale : on essaie de le mettre à toutes les sauces. C’est utile pour la plupart mais on n’est pas assez formés. Il y a toute une panoplie d’outils, par exemple : Yammer (réseau social d’entreprise), Lync (Skype professionnel), OneDrive etc. Pour travailler aujourd’hui on utilise OneDrive pour collaborer sur des documents, Lync pour faire des réunions à distance. (…) Yammer ? Je ne l’utilise pas vraiment, et encore moins en dehors de mon temps de travail. ». Nicolas, Salarié dans une grande entreprise.

Certaines entreprises importent même les « codes » des réseaux sociaux plutôt « personnels » pour faciliter la circulation d’informations.

« Je suis animateur commercial dans une start up. Je travaille avec une équipe d’animateurs commerciaux, chapeautée par une responsable commerciale. Aujourd’hui, pour se motiver, faire notre premier reporting etc. tout se passe sur WhatsApp. On a un groupe de discussion avec mes collègues et la responsable. (…) Les discussions se font parfois une fois l’animation terminée et/ou sur le week-end ». Nacer, commercial en start-up.

 

À la question de la contrainte de l’utilisation et/ou de la volonté de voir leur entreprise réguler les pratiques, les avis sont partagés. D’abord, il y a ceux qui ne sont pas concernés par l’utilisation d’outils numériques au travail. Pour notre cas il s’agit de l’employé agricole ainsi que le salarié en PME. Attention, nous sommes conscients qu’il ne s’agit pas la de faire une généralité.

Pour d’autres :

« Il m’arrive fréquemment de répondre à des mails de mes élèves en dehors de mes heures de travail. Je trouve ça normal : je leur donne du travail en dehors des heures de cours, il est normal que je soit à leur disposition. C’est une initiative personnelle, pas de contrainte particulière. Je travaille aussi avec Google Drive pour les travaux collaboratifs avec mes élèves, là encore l’initiative est personnelle. ». Marc, Professeur en lycée.

« J’envoie et répond très souvent aux mails le soir et aussi le week-end pour préparer les animations à venir dans la semaine par exemple. Je ne me sens pas plus contrainte que ça mais j’en suis quelque part obligée si je veux fournir un travail efficace. (…) Bien-sur ce ne serait pas plus mal d’éviter ce genre de pratique, autant pour moi que pour mes commerciaux que je dérange en dehors du travail, forcément. ». Lila, Cadre en start-up.

« Je ne me sens pas forcément contrainte de me rendre disponible lorsque je ne suis pas censée l’être. Même si j’avoue je ressent quand même une certaine attente lorsque l’on fait appel à moi. ». Clémence, alternante dans une grande entreprise.

« Pas spécialement. Je m’autorise une déconnexion pendant mes vacances. D’ailleurs récemment je suis partie à l’étranger j’ai complètement déconnecté et ignoré sms et autres.». Nacer, commercial en start-up.

 

Ces résultats, plutôt mitigés, nous pousse alors à nous demander comment l’arrivée de cette loi sur le droit à la déconnexion est perçue et appropriée auprès d’un public plus large et sur un terrain bien connu : le web.

COMMENT LE DROIT A LA DECONNEXION EST-IL PERÇU SUR LE WEB ?

Afin d’analyser la perception du droit à la déconnexion, nous avons effectué un tour d’horizon du sujet sur le web. Après avoir analysé les #hashtags les plus populaires sur le sujet, nous avons sélectionné deux outils : Google Trends et Talkwalker[8], deux outils permettant de réaliser une veille plus ou moins aboutie des prises de paroles gravitant autour du sujet « Droit à la déconnexion ». Cette analyse nous permettra, à M+1 de sa mise en application, d’avoir une vision sur l’accueil et la perception du sujet sur le web. Car il est clair que l’on ne peut pour le moment parler d’autre chose que d’accueil. Si certaines entreprises se sont montrées bon élève, et ce bien souvent avant la date du 1er Janvier, pour beaucoup à ce stade, il ne s’agit encore que d’une ligne supplémentaire dans le code du travail.

Si le sujet nous est familier aujourd’hui, beaucoup l’ont découvert dans le même temps que son entrée en vigueur. Une brève analyse des recherches Google sur ces 90 derniers jours vient consolider ces dires :

Le terme « droit à la déconnexion » a logiquement connu son pic de recherche dans la première quinzaine de Janvier, date de sa mise en application. Nous pouvons également voir le peu d’intérêt que ce terme a eu avant la date de sa mise en application chez les « Google Users. » Le sujet est donc un sujet chaud, d’actualité.

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L’outil Google Trend nous permet de pousser plus loin cette analyse, en exposant l’intérêt pour la recherche en fonction des régions.

 

Pour tenter de comprendre la raison de ces écarts de recherche du terme « Droit à la déconnexion » au sein des différentes régions, nous avons tenter d’établir un lien entre le nombre d’entreprises présente dans chaque région et l’importance du nombre de recherches. Nous avons souhaité reproduire cette même carte avec cette fois comme indicateur, le nombre d’entreprise dans chaque région. Ainsi, plus la région est foncée, plus le nombre d’entreprise est conséquent. [9]

À titre d’exemple, la région Ile de France compte 283.676 entreprises, contre 10.186 dans le Limousin. Les autres régions gravitent autour des 30 à 40.000 entreprises en moyenne.

Cette comparaison se révèle moyennement fondée : en effet il existe des disparités entre le nombre d’entreprises et le nombre de recherche. En revanche, il subsiste également nombre de similitudes. En effet, les couleurs se recoupent et l’on pourrait y voir une certaine explication. De même les régions ayant le moins effectué de recherches à ce propos concerne, à l’instar de la région Centre, Bourgogne, ou encore Franche-Comté, des régions majoritairement agricoles. Il est ainsi possible d’en déduire que les exploitations agricoles sont naturellement moins concernées par le droit à la déconnexion puisque d’une part, souvent en dessous du seuil des 50 salariés mais surtout, moins utilisatrices de l’outil numérique.

En effet, si nous reprenons les chiffres de l’étude Eleas, les cadres sont les plus nombreux à être exposés à une utilisation (trop ?) forte de l’outil numérique en dehors de leurs heures de travail. Or aujourd’hui, l’on sait que 64% des cadres sont de sexe masculin.[10]

Il apparaît donc logique que les hommes sont en majorité à s’emparer du sujet sur le web.

En effet, c’est ce que nous démontre les données extraites de l’outil Talkwalker Social Search. Les personnalités s’étant exprimées sur le web à propos du sujet « Droit à la déconnexion » sont pour 60% d’entre elles, des hommes. En revanche, l’outil a ses limites puisque nous ne savons pas s’il s’agit de politique, de journaliste ou encore de salariés et/ou de chefs d’entreprise.

 

Le sujet a été mentionné 461 fois sur la toile, en France, au cours des 30 derniers jours. La majeure partie des réactions et prise de parole a eu lieu sur Twitter (en bleu) à 63%. Viennent ensuite logiquement les actualités en ligne, blogs et journaux.

L’accueil n’a pas été des plus favorables puisque l’on constate une tonalite négative relativement marquée à 22% contre seulement 7% d’accueil favorable. Si certains s’annoncent ravis de l’initiative et prenne cette loi comme une réponse leur forte attente, beaucoup pensent que cela ne changera rien. Au contraire d’autres dénoncent une répression, un « retour en arrière » face aux opportunités et aux innovations qu’offre le numérique. En effet, La souplesse horaire offerte par le numérique reste cependant appréciée par 40 % des actifs, particulièrement les chefs d’entreprise (69%) et les cadres (53%).[11] Pourtant, selon cette même source, ¾ des cadres sont en attentes de mesures liées au droit à la déconnexion. ­

Aujourd’hui, nous sommes en présence d’avis relativement contradictoires liés à la connexion au et en dehors du travail. Beaucoup sont en attente de mesures, comme l’annonce les chiffres extraits de l’étude Eleas. En effet il est aujourd’hui compliqué pour un salarié de ne pas se rendre disponible avec tous les outils de mobilité qui s’offrent à lui. En ne répondant pas, certains déclarent se sentir fautifs.[12]

En revanche, à l’heure d’aujourd’hui, et logiquement, très peu de mesures ont déjà été prises. En effet, numériser les pratiques a déjà été, et est toujours, un travail de longue haleine pour les entreprises alors, engager des mesures pour la déconnexion ne semble pas être la priorité. D’autant que la loi est qualifiée de « floue » juridiquement parlant : ceci afin de pouvoir permettre aux entreprises de s’adapter en fonction de leur utilisation et d’offrir aux salariés des solutions sur-mesure. À suivre donc, dans un avenir proche.


 

[1] http://travail-emploi.gouv.fr/grands-dossiers/LoiTravail/quelles-sont-les-principales-mesures-de-la-loi-travail/article/droit-a-la-deconnexion

[2] http://www.lesechos.fr/economie-france/social/0211649591076-entreprises-ce-que-le-droit-a-la-deconnexion-va-changer-2053712.php#PK3qffuf0eKudqHg.99

[3] http://www.institut-think.com/

[4] http://www.eleas.fr/app/uploads/2016/10/CP-Eleas-Enqu%C3%AAte-Pratiques-num%C3%A9riques-2016.pdf

[5] Conférence « Claude Shannon et l’avènement de l’ère numérique » du 13 avril 2016

[6] J’arrête d’être hyperconnecté ! Broché – 12 mars 2015 – Catherine Lejealle

[7] http://www.silicon.fr/moitie-salaries-travaillent-outils-mobiles-personnels-74628.html

[8] Données extraites le 31.01.2017

[9] La carte suivante a été réalisée grâce aux données récoltées sur le site http://www.verif.com/Hit-parade/01-CA/02-Par-region/

[10] http://femmes.gouv.fr/wp-content/uploads/2015/03/Chiffres-cles-2015_Lessentiel.pdf

[11] http://www.eleas.fr/app/uploads/2016/10/CP-Eleas-Enqu%C3%AAte-Pratiques-num%C3%A9riques-2016.pdf

[12] http://www.lci.fr/conso-argent/interview-droit-a-la-deconnexion-pourrez-vous-raccrocher-au-nez-de-votre-patron-en-dehors-des-heures-de-travail-2019748.html

 

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