(Dés)information politique & fact-checking

Ophélie POPILLE

 

La vérification des sources est un processus nécessaire lors de la publication d’informations, que ce soit sur des supports papiers ou multimédia. Cela permet à la fois de fournir des informations de qualité mais aussi de recouper les différentes versions de certains faits afin d’assurer un discours à peu près neutre. Cette vérification de la véracité des faits s’effectue souvent en amont de la publication : un journal, une émission télévisée ou de radio ne peut être modifiée a posteriori et ne peut pas non plus se permettre de diffuser d’informations non vérifiées qui pourraient s’avérer erronées. Cependant, cette vérification en amont tend à disparaître pour les contenus publiés sur le web. Plusieurs médias intègrent désormais une dimension de fact checking à leur ligne éditoriale. Dans un premier temps, qu’est-ce que le fact checking ? Appelée en français la vérification par les faits, cette méthode consiste à vérifier les faits énoncés dans un article, une émission ou un discours : chiffres, images, citations, affirmations. Tout peut être analysé et vérifié. En France, il existe un certain nombre d’acteurs qui pratiquent cette  méthode, que ce soit leur spécialité ou non. L’un d’entre eux existe depuis plus de 20 ans déjà. Il s’agit de l’émission Arrêts sur Image : d’abord émission de télévision, l’entité est devenue en 2007 un site web. Son objectif est de parcourir des contenus diffusés et d’en vérifier l’exactitude. D’autres médias ont fait de cette pratique une partie importante de leur activité, ce que nous verrons plus tard. Si le fact checking peut être perçu comme presque nécessaire aujourd’hui en raison des informations erronées qui peuvent circuler, il s’agit également d’une pratique controversée. L’inquiétude qui prédomine est celle d’une société qui se contente d’informations peut-être vraies mais probablement fausses en attendant une vérification a posteriori pour savoir si les faits énoncés sont réels ou modifiés. Ici, le but est d’étudier cette nouvelle notion de fact checking telle qu’elle a émergé ces derniers temps, mais aussi de replacer ces questionnements dans un contexte. Celui qui paraît presque évident en ce moment est le domaine politique. C’est pourquoi nous nous questionnerons sur l’impact de ces nouvelles formes d’information sur les comportements citoyens et la démocratie en général, le journalisme et l’information étant l’une des clés de voute du fonctionnement d’une société moderne.

S’il est une chose qui n’a pas changé avec l’apparition du numérique, c’est bien le fait que les médias sont contraints de plaire au public. Ils doivent donc susciter l’intérêt mais surtout toucher l’affect du destinataire selon un principe de séduction. Cela est d’autant plus observable avec la multiplication des sources journalistiques, notamment sur le web. Cette multiplication des supports pousse les différents médias à proposer des contenus qui se veulent accrocheurs et qui attireront les lecteurs sur leurs articles. Pour cela, la tentation est grande d’haranguer la foule avec des titres promettant de l’inédit, du « choc », du « buzz ». La viralité tend parfois à primer sur la véracité des faits. Le besoin – si l’on peut réellement évoquer un besoin – de rapidité dans l’information fait partie d’une sorte de cercle vicieux : le numérique a introduit dans les pratiques quotidiennes une notion d’instantanéité. Cette notion se répercute alors sur le mode de vie de la société, qui réclame toujours plus d’informations, à la minute près. La société exprime une volonté d’être informée en temps réel. Par ailleurs, la communication est moins un dialogue qu’un volonté de s’exprimer, une revendication du droit à l’expression dans une quête quasi narcissique. La communication aujourd’hui – et par conséquent l’information – doit répondre à ce besoin narcissique des sociétés afin qu’elles puissent se nourrir de ces informations et en débattre. Il est évident que les « intox » n’ont pas attendu le développement des médias en ligne pour circuler. Cependant, les médias ont l’habitude de privilégier la vérification avant la publication. Une pratique qui tend à se perdre aujourd’hui, au profit d’une vérification des faits après la parution d’un article. Par ailleurs, une information a aujourd’hui la capacité de se diffuser extrêmement vite, ce qui rend les fausses informations d’autant plus visibles. Julia Cagé, dans une analyse établie pour l’INA, indique qu’en moyenne, 25% des articles publiés sur le web sont republiés en moins de 215 secondes. Cette rapidité de circulation impose également une rapidité de publication des articles « sources ». Par ailleurs, la politique est le sujet qui est le plus partagé sur internet, en faisant une actualité brulante qui doit être alimentée le plus rapidement possible.

La nécessité d’analyser les contenus produits et publiés devient donc urgente afin d’éviter tout débat inutile et recentrer les lecteurs sur les vraies informations. Très souvent selon Érik Neveu, « les premiers producteurs d’analyse sur le travail des journalistes sont les journalistes eux-mêmes, et singulièrement en France, développent une théorie indigène de leur pratique ». C’est ce que l’on remarque avec la multiplication des outils de décodage ou de fact checking mis en place par des médias. Le site web Arrêt sur Images, Les Décodeurs du quotidien Le Monde, les Désintox de Libération, le Scan politique du Figaro, l’émission Le vrai du faux diffusée sur France Info. La liste est longue et ne cesse d’augmenter à mesure que les intox sont de plus en plus décriée. Si l’on peut considérer que le fact cheking est une nouvelle pratique politique déjà bien développée, on peut aussi constater que le sujet de la politique rempli de nombreuses colonnes de ces articles proposant de décrypter l’information et d’en tirer le vrai du faux. Le journalisme est souvent considéré comme un pilier de la démocratie : la liberté d’expression, la liberté de la presse sont des notions qui ne sont plus à questionner, malgré les débats qui peuvent émerger à l’occasion d’événements marquants. On peut penser ici aux attentats ayant touché la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015 ou, encore avant, le journal Libération. Cependant, la « désinformation » que nous avons abordée et expliquée auparavant n’épargne pas le journalisme politique et, au contraire, le touche relativement souvent. Or, il est de plus en plus courant ces derniers temps de voir les sphères du journalisme accusées de la circulation des « fausses nouvelles » que nous évoquions. Ce problème d’informations erronées au sujet de la politique est d’autant plus important que les médias représentent un poids considérable dans le paysage politique. L’information des citoyens est primordiale pour le bon fonctionnement de la démocratie, puisqu’un citoyen informé est capable de savoir quelles décisions sont les meilleures pour son gouvernement. Dans le même temps, les médias peuvent avoir un impact sur la participation, comme le montre Julia Cagé dans son article « Médias et démocratie » issu de la revue Regards croisés sur l’économie.

Certains médias relayent des informations sans que ces dernières ne soient systématiquement vraies, ces informations se trouvent parfois être au sujet de personnalités politiques et, de ce fait, compromettent leurs carrières ou leur accession à un quelconque mandat électif. Le cas s’est présenté plusieurs fois lors de l’année passée : les échéances électorales ou les référendum historiques ont marqué 2016. Avec le recul sur ces décisions politiques majeures, des opinions indiquent que beaucoup de fausses informations ayant circulé sur le web en amont de ces échéances ont participé de la décision prise par les électeurs. Ainsi, les rumeurs auraient poussé au Brexit, à la défaite d’Hillary Clinton ou à d’autre déconvenues politiques de grande ampleur. Selon certains, il s’agirait non seulement d’un processus induit par la numérisation extrêmement rapide et prégnante mais aussi par les sociétés en général, et plus particulièrement de l’économie qui régit ces sociétés. Dans un article paru sur le blog du Monde Diplomatique, Evgeny Morozov constate que : « cette économie gouvernée par la publicité en ligne a produit sa propre théorie de la vérité : la vérité, c’est ce qui attire le plus de paires d’yeux » . Il s’agirait d’une situation causée par le « capitalisme numérique », qui consisterait en un monopole des géant du web sur les sources d’informations de type réseaux sociaux qui entretiennent et diffusent massivement les « buzz » et autres polémiques pour engendrer toujours plus de clics qui rapporteraient ainsi un certain pactole aux dirigeants de la Silicon Valley. Ces sites qui pratiquent le «clickbait» ne recherchent pas une haute qualité d’information. La plupart de leurs contenus sont souvent des reprises d’articles rédigés par des tiers et dont les sources ne sont ni croisées, ni vérifiées. Le sujets politiques se prêtent extrêmement bien à ces pratiques étant donné son statut d’actualité chaude. Julia Cagé l’a vérifié lors d’une étude pour l’INA en 2015. La part de copie d’autres articles est montrée via une comparaison entre différents articles rédigés à partir d’une dépêche de l’AFP.

Les informations cèderaient donc au plus rentable, à savoir l’avidité de leurs publics pour l’information rapide, quitte à ce qu’elle soit erronée et puissent ainsi fausser les débats ? La solution serait alors, comme le propose Evgeny Morozov, de réduire l’importance des contenus « viraux » sur le web pour laisser à l’information le temps d’être authentique. Mais comme le remarquent certains, le fact-checking que l’on observe aujourd’hui dans tous les médias ne vient qu’après et ne peut plus rien arranger aux situations que la circulation des fausses informations a engrangé. C’est en tout cas ce qu’avance Frédéric Lordon, toujours sur le blog du Monde Diplomatique : « Car, on ne le dit pas assez, contre la politique de la post-vérité, le journalisme lutte, et de toutes ses forces : il
 fact-checke. On ne pourra donc pas dire que le journalisme a failli face à Trump : sans relâche il a compulsé des 
statistiques et retourné de la documentation — n’a-t-il pas établi qu’il était faux de dire que tous les Mexicains 
sont des violeurs ou qu’Obama n’était pas américain ? Mais voilà, la post-vérité est une vague géante, un 
tsunami qui emporte tout, jusqu’aux digues méthodiques du fact-checking et du journalisme rationnel, et les
 populations écumantes de colère se mettent à croire n’importe quoi et n’importe qui. » 
. Si une partie des médias cède à l’idée d’une information plus rapide, en temps réel, en dépit d’une qualité appauvrie, il ne s’agit pas là du seul impact des pratiques numériques sur l’information, notamment politique. L’utilisation des réseaux sociaux en particulier créée des sortes de bulles d’informations dans lesquelles sont pris les utilisateurs. Suivre certains contenus orientés mènera les réseaux à proposer des contenus du même type, susceptibles d’intéresser les internautes. L’information amène ainsi les mêmes autres informations. L’impression d’ingérer de multiples sources d’information masque le fait que les utilisateurs ne voient en réalité que les mêmes contenus, formulés différemment par des sites web ou médias ayant les mêmes orientations. On peut dire que l’information s’individualise et chacun peut être conforté dans son opinion grâce aux médias que les réseaux lui présentent, sans se confronter aux opinions des autres citoyens au moyen de débats. Les sources deviennent ainsi unilatérales et ne permettent pas d’obtenir des points de vue extérieurs, elles ne permettent pas de comparer.

L’accélération de l’information induite par l’utilisation massive du numérique produit donc des effets négatifs sur la citoyenneté, la participation et la conscience politique des individus vivant au sein des sociétés. Ces derniers ont le sentiment d’être extrêmement bien informés puisqu’ils multiplient les sources qu’ils consultent. Cependant, ces informations ne sont pas forcément complètes en termes de point de vue, car l’intérêt d’un internaute entraîne souvent l’alimentation de son opinion et non la contradiction. Au regard de l’économie sur laquelle les médias sociaux se basent, il vaudrait mieux conforter les utilisateurs dans leurs opinions afin d’assurer leur fidélité que de les confronter à des points de vue différents. Cela ferait courir le risque de perdre le lecteur. Par ailleurs, même si les internautes prennent en compte différentes sources d’information, ces dernières ont une possibilité d’être touchées par le besoin de rapidité et de viralité : les contenus deviennent donc moins fouillés, moins sourcés et profitent plutôt d’un événement marquant afin de générer un maximum de clics. Les inquiétudes autour du fact-checking sont représentatives d’autres questionnements autour de l’information politique en général. Les rôles des médias et des journalistes sont étudiés dans certains évènements, comme l’élection présidentielle américaine, exemple qui revient très souvent actuellement. Les individus interrogent non seulement cette vérification a posteriori susceptible de favoriser un cercle vicieux de désinformation mais aussi les manières dont les publics s’informent avec la multiplication des sources médiatiques et les « bulles d’information » créées par les médias sociaux. De nouvelles pratiques numériques impliquent de nouvelles manières de s’informer et pour le moment, ce changement provoque plus de critiques que d’enthousiasme. Le fonctionnement de l’économie numérique induit de fait une accélération de l’information et des communications. Cependant, il existe peut-être des manières d’ajuster la diffusion de ces informations afin de correspondre au besoin de rapidité et de clarté. Si les services web des médias « anciens » étaient encore assez peu développés durant les années précédentes, on observe aujourd’hui une augmentation accélérée du domaine.

 

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