Retour critique d’un observateur-participant sur l’expérience de Data Sprint : Data Pol 2017. En quoi l’application de ce modèle organisationnel dans un contexte académique exige d’indispensables « compétences stratégiques » de la part des acteurs engagés ? (Sofiane Allali)

 

L’orientation de notre choix de sujet de recherche s’est faite au gré de nos expériences et au caractère novateur que celles-ci constituaient pour notre discipline d’appartenance, la sociologie. La quête en effet d’objet inédit si ce n’est peu traité représentait un critère déterminant de notre investissement.

Par un « hasard heureux », l’originalité de notre formation relève, en partie, justement de sa capacité à offrir des cadres pédagogiques expérimentaux pour l’acquisition notamment de compétences transverses et pratiques. Un « Data Sprint », une course de donnée s’insérait alors de façon cohérente dans la politique « avant-gardiste » de notre formation tout en nous permettant de porter un regard critique (objet de notre présente enquête) sur l’expérience qu’il a été donnée de vivre ces cinq jours durant, 29 novembre au 1 décembre, dans les bâtiment de Science Po à propos d’une analyse de la campagne présidentielle de 2017 sous l’angle de sa manifestation sur internet.

Néanmoins plutôt que de déclarer la pertinence sans le définir de notre objet d’étude, « Data Sprint », il convient de la justifier. Un détour sur le web (site : « lemagit.fr ») nous précise la définition d’un sprint : « Dans le modèle agile de développement scrum, un sprint désigne une période pendant laquelle un travail spécifique doit être mené avant de faire l’objet d’une révision ». Celle-ci nous renvoie donc à deux autres notions clefs, sur le même site, modèle agile : « une méthodologie qui vise à apporter une flexibilité et un pragmatisme accrus aux produits finis. Il privilégie la simplification du code, des tests fréquents et la livraison des fonctionnalités de l’application dès qu’elles sont prêtes » et scrum : « méthode de développement de logiciel s’articulant autour de plusieurs petites équipes qui travaillent indépendamment les unes des autres ».

De ces deux définitions mobilisées à partir de celle relative à notre objet sprint nous faisons le choix de ne retenir pour le moment que deux aspects.

L’utilisation de la notion de sprint s’insère dans son contexte étymologique dans un monde social, un champ de développement de logiciel informatique où d’une  part, l’influence de l’anglais (lange technique et diffusion des connaissances) et, d’autre part, le rapport au travail médié par le numérique, sont des critères constitutifs. Cette constatation permettant d’éclairer sur la coexistence de ces deux notions donnant lieu à un nouvel objet : « Data Sprint ». Data en anglais. Data connaissant une effervescence en raison en particulier de progrès technique réalisés en informatique.

Deuxième aspect qui précisera encore davantage ce qu’est un Sprint et un Data Sprint, la prétention de donner un cadre organisationnel : conférer des règles et l’attribution de rôle en vue de la réalisation d’un objectif. Cette prétention constituant la définition même d’une organisation (Philippe Bernoux, 2014). Citant successivement les trois définitions mentionnées : « période pendant laquelle un travail spécifique doit être réalisé » (sprint), « livraison des fonctionnalité de l’application », « visant à apporter une flexibilité et un pragmatisme » (agile), « méthode de développement s’articulant autour de plusieurs petites équipes travaillant indépendamment les unes des autres » (scrum)

Un Data Sprint est par conséquent, d’après ce court exercice d’analyse étymologique et sémantique, une méthode organisationnelle de travail tenant ses origines d’un champ spécifique l’informatique, champ disposant de ses inscriptions et influences culturelles propres ainsi qu’à rapport à la technologie singulier.

A cette étape néanmoins nous n’avons toujours pas explicité et questionné le contenu de la définition de « Data Sprint ». Nous nous sommes en effet contenté de la lier aux racines de son émergence.

Un « Data Sprint » est caractérisé dans son rapport au temps, « une période pendant laquelle », une exigence de « flexibilité et de pragmatisme » ainsi que par une organisation de travail constitué de « plusieurs petite équipes indépendantes les unes des autres ». Le qualificatif « Data » sert à la fois à préciser la ressource de production et l’objet d’application de cette méthode organisationnelle : la donnée.

En germe de cette définition, cette prétention méthodologique d’organisation du travail est toutefois porteuse de tension. Appliqué en effet un « Data Sprint » dans un contexte académique  n’est pas sans questionner la distinction entre champ social de la recherche et le champ du travail impliquant des règles, de nature différente, formelles et orientées en finalité : l’objectif de la production.

Pourtant cette confusion ou recouvrement des deux champs est bien réalisé avec l’inscription d’acteur de l’institution de la recherche dans le cadre d’un « Data Sprint » aboutissant à l’exposition de résultat.

Efficience constatée au cours du « Data Sprint » évoqué plus haut, le « Data Pol », pour lequel nous entretenions une position d’observateur-participant. Néanmoins, ces résultats produits, pour peu qu’ils soient tangibles, ont été, d’expérience vécue, nous osons l’expression, « accouchés dans la douleur ».

En quoi l’application d’un modèle organisationnel de type « Data Sprint », en vue de la production de résultat d’analyse, dans le cadre institutionnel de la recherche exige pour les acteurs impliqués des compétences indispensables de « travail d’articulation », de communication et de stratégie organisationnelle ?

Le premier temps de notre développement sera consacré à la mise en contexte de notre objet de étude, identifier les acteurs impliqués et les enjeux agissant (I). Puis nous adopterons une nouvelle approche, in situ, partant du travail concret réalisé pour mettre en lumière les conséquences de celui-ci sur la prétention normative du modèle « Data Sprint » (II). La dernière partie tentera d’offrir une analyse dynamique articulant structure organisationnelle et enjeu-intérêt des acteurs afin de souligner l’exigence de nouvelles compétences : communicationnelles, de négociation, d’analyse stratégiques que doivent faire preuve les acteurs pour le maintien de la dynamique productive dans le cadre du « Data Sprint » (III).

 

I / Contexte et enjeux du Data Sprint

 

Cette partie s’attachera prioritairement à poser le cadre de notre analyse entre contexte (A), identification des acteurs (B) et enjeux (C) pour en saisir les dynamiques d’identité agissantes ainsi que les intérêts investis dans ce Data Sprint : le « Data Pol ».

A/ Lieu de réalisation

 

Le « Data Pol » s’insère dans un contexte institutionnel, académique. Il fut en effet réalisé dans les bâtiments de l’école Science Po Paris durant quarte jours, le dernier étant consacré à la présentation des résultats.

Le poids de l’institution était donc manifeste, ce cadre participait en effet, selon une perspective interactionniste par exemple, à l’établissement de « scène » où les conditions possibles d’interaction  dépendait de dispositif localement situés (Mead, 2006 et Goffman, 1974).

A cette condition d’interaction (constitutif d’un enjeu de production), nous pouvons rapprocher les efforts faits pour d’une part, se soustraire à la logique verticale de transmission de savoir (enseignant selon une ligne verticale énonçant à l’élève) et, d’autre part, une atmosphère moins formelle propice à l’échange.

Ces efforts se matérialisent entre autres, faits les plus aisément préhensibles, par la configuration des tables de travail et la mise à disposition d’un buffet.

La configuration des tables en carré autour desquels venaient prendre place chaque membre d’une équipe du Data Sprint rompt matériellement avec la logique verticale d’enseignement attachée à l’institution académique. Un carré, un cercle d’échange ainsi formé ne présuppose aucune inscription hiérarchique organisationnelle témoignée dans l’espace. L’image antagoniste serait, caricaturant le propos, le professeur transmettant son savoir dans un amphithéâtre face à des étudiants écoutant doctement. De cet antagonisme de représentation archétypale nous avons été étonné et jugé pertinent de saisir cette configuration spatiale (disposition des tables) comme le témoignage de critère d’identification de l’influence de l’application de l’objet Data Sprint.

Le second effort attaché à la dynamique Data Sprint est la proposition d’un buffet. Celui-ci recouvre divers enjeux dont un que nous choisissons d’exposer pour sa cohérence avec le présent développement : la création d’un dispositif informel d’échange entre membre du Data Sprint.

Dans la salle, au sein des bâtiments de Science Po, où se tenait l’épreuve était disposé diverses victuailles et boissons.

Cette proposition tranche là encore avec l’esprit de rigueur, de concentration, d’ascétisme associé au champ académique. Nous pouvions ainsi possiblement, à tout moment de cette course, nous retirer pour « picorer » des sucreries en présence de l’œil observateur des autres membres du Data Sprint ou de leur complicité. Les conversations pouvaient être alors plus légères, non nécessairement liées à nos divers taches et obstacles rencontrés. Exemple d’échange réalisé : « Est ce qu’il reste des sandwich au poulet ? » (Participant à l’épreuve) « Non…Je vous avez rencontré dans le cadre d’un cours à la fac » (enquêteur).

Ce premier point avait la charge essentielle de transcrire une tension imputable à une logique d’action visant à se soustraire à un contexte institutionnel, académique pour satisfaire les aspirations du modèle organisationnel de type Data sprint : horizontalité, agilité, efficacité (dimension sur lesquelles nous reviendrons plus en détail). La partie suivante précisera l’identité sociale des membres de la course, offrant ainsi une logique d’analyse pour notre étude mettant en lien contexte et acteur.

 

B/ L’identité sociale des membres du Data Pol

 

D’emblée, sans être contraint de devoir souscrire à une exigence de raffinement : l’ensemble des acteurs du Data Pol appartenaient au corps académique de l’enseignement et de la recherche. Enseignant en milieu universitaire, chercheur, constituaient l’essentiel des participant à la course. Les étudiants, par ailleurs, dont nous faisions partis, représentés une part minoritaire (une dizaine) sur l’ensemble des membres engagés, estimé à quatre vingt.

Cette représentation homogène ne peut alors se soustraire dans une dynamique compréhensive à une analyse en termes d’identité professionnelle à travers la valeur métier (Florence Osty, 2003).

L’un des apports de cette sociologue a été en effet d’avoir mis en évidence le sens investi et le vecteur d’identification propre à la notion de métier et de l’inscrire dans une dynamique socio-historique.

Le métier de chercheur, aussi d’étudiant, recouvre un ensemble de valeurs, de rapports au travail et au contenu produit spécifique.

Pour les caractériser brièvement (nous ne reconnaissons une dimension orientée et réductrice à notre propos) dans le cadre de notre exercice, les valeurs portées relèvent d’un enjeu double : une prétention scientifique (recherche de rigueur et d’objectivité) et une volonté de déconstruction des stratégies de manipulation sur le web (en particulier pour notre groupe travaillant sur la campagne du Front National).

Le rapport au travail a été discerné selon un critère qui nous a paru déterminant à la fois pour notre étude mais aussi pour la caractérisation de cette identité : l’autonomie, la reconnaissance de celle-ci interdisant à la fois un contrôle permanent et une rigidité dans l’activité productive.

Le contenu produit ou qui devait être produit avait cette particularité de devoir présenter une cohérence avec l’adhésion théorique et méthodologique ainsi que le champ de recherche respectif de chacun des membres.

La réunion de ces trois critères d’identification donnait en somme la représentation d’individus disposant d’une méthodologie de travail et d’orientation d’objectif relevant d’une unité majoritaire (ces critères étaient communs aux membres) sur lesquels venait s’imposait le modèle organisationnel du Data Sprint, avec ses règles orientées en finalités pour la production et ses aspirations d’efficacité, d’autant plus délicatement dans ce contexte académique.

La partie suivante portera une attention particulière sur les enjeux que couvait la production de résultats lors du Data Sprint. Ce fil logique permettra, après avoir précisé le contexte d’inscription du Sprint et avoir réalisé un effort d’identification sommaire des acteurs, d’inclure une dynamique d’action orientée, tenant compte d’une dimension de temps, vers des objectifs déterminés.

 

C/ Enjeux de la production de résultat pour le Data Pol

 

L’enjeu du Data Pol, outre la dynamique de contexte qui nous était propre : le processus formateur de notre participation à la course pour nous autres étudiants novice à l’exercice, relevait d’une responsabilité lourde et médiatique. Ses résultats en effet devait conduire à une présentation publique face aux responsables du numérique de la campagne des partis politiques majeurs (Républicains, En Marche, Socialiste, Front de Gauche) hors Front National lors de l’élection présidentielle de 2017. Cet événement devait prendre place dans les bâtiments de l’école Science Po, permettant aussi « au passage » de valoriser le rôle de l’institution.

L’énonciation des enjeux et résultats attendus nous paraît crucial. Contre intuitivement avec la première partie où nous témoignons d’un effort pour établir un cadre informel et collaboratif (horizontal) et avec la deuxième où nous mettions en évidence, selon des principes identitaires, que la perception du contenu produit ou à produire s’inscrivait dans des logiques singulières (propre à chaque membre), nous constatons ainsi que l’application d’un modèle organisationnel couvre une stratégie orientée en finalité.

Pour l’exprimer plus directement, par delà la quête d’une dimension informelle, pour le contexte de la course, et la reconnaissance de l’autonomie, identifiée par ailleurs, des acteurs s’impose une exigence d’obtention de résultat. La forme organisationnelle « Data Sprint » réalise cette apparente contradiction, d’autant plus forte dans ce contexte académique. Mais selon quelles logiques et avec quelles compétences d’acteur ? C’est que nous proposons d’éclairer dans les deux parties suivantes.

II/ Travail pratique d’organisation : une condition nécessaire de l’activité productive coordonnée et limite au modèle normatif de type « Data Sprint »

 

Cette partie, avant de creuser cette contradiction entre recherche d’un environnement informel teinté d’esprit collaboratif et l’imposition d’une logique d’action orientée en finalité que revêt le modèle organisationnel Data Sprint, va mettre en évidence une condition nécessaire. Pour toute activité productive un « travail d’articulation » quotidien est réalisé par les acteurs sur de multiples dimensions : le temps (A), les règles organisationnelles (B) et même les résultats (C).

Ce travail contrevient à la logique d’action hiérarchiquement et théoriquement établie sollicitant davantage les compétences pratiques des acteurs du Data Sprint.

La référence au « travail d’articulation » est une mention explicite aux travaux de (Anselm Stauss, 1991). Ce cadre théorique d’analyse traversera notre partie.

 

A/ Le temps négocié

 

La dimension de temps dans le « monde social » du travail a été largement investie dans ses travaux (ouvrage : « La trame de la négociation: Sociologie qualitative et interactionnisme », 1991). Ces apports ont permis de mettre en évidence qu’au moment de la constitution d’un « ordre » (le cadre social du travail) la composante « temps », qui participe à la structuration de cet ordre, représente une source d’aménagement et de négociation quotidienne.

Ces aménagements sont le fait non exclusif de la ligne hiérarchique, a contrario, toutes les parties prenantes de l’activité productive participent à ces dynamiques d’action, de négociation. Cette dynamique figure même une condition de la production.

Sans ces aménagements en effet les conditions nécessaires de coordination entre acteur dans une logique productive précisément coordonnée ne sont pas faites, ce manque entraîne une impossibilité d’obtention de résultat ou, pour le moins, des difficultés lourdes pour la réalisation de ceux-ci.

Ce principe a été capturé lors de notre Data Sprint où nous tenions une position d’observateur-participant. Les négociations du temps relatives à l’organisation du travail était permanente. D’autant que ces négociations venaient aussi en confrontation avec le modèle organisationnel imposé par le Data Sprint. Citant une partie de la définition : « un travail spécifique doit être mené avant de faire l’objet d’une révision ».

Cette étape prenait la forme d’un bilan quotidien réalisé en fin de journée. Ce point était l’occasion de faire le compte des avancés en vue de la production du résultat final mais aussi, selon un principe itératif, soit de faire des amendements ou soit de fixer de nouvelles orientations quant à la perspective d’analyse adoptée.

Un trait saillant de notre terrain, confirment la pertinence de la référence aux travaux de Strauss, était la délicate détermination de l’heure et de la durée destinées à ce bilan. Changeant chaque jour et selon des critères distincts (raison personnelle, retard collectif, fatigue accumulée par les membres), cet objet offrait l’illustration de cet ordre négocié en même temps qu’il donnait à voir des compétences de communication et de négociation des acteurs sur lesquelles nous reviendrons.

Pour le moment notre ambition consistait ici à mettre en évidence la nécessité d’activer cet ordre négocié pour la dynamique productive quotidienne et coordonnée en particulier sur l’objet temps. Cet ordre négocié constituant une limite pratique à la proposition théorique normative du modèle organisationnel Data Sprint conférant un programme d’action inscrit dans le temps.

Selon cette même logique de poser des limites à la prétention normative du modèle, nous souhaitons  continuer à déployer notre grille d’analyse fondé sur le concept « ordre négocié » mais sur un autre objet cette fois : les règles organisationnelles portant spécifiquement sur les rôles et positions d’acteur. Après le temps, les positions et statuts souffrent aussi de négociation faisant buter davantage encore le modèle théorique Data Sprint sur l’activité pratique.

 

B/ Règle organisationnelle négociée : enjeu de légitimité des statuts

 

Déroulant la définition d’un Sprint parallèlement au développement de notre propos, ce modèle organisationnel propose d’articuler « plusieurs petites équipes qui travaillent indépendamment les unes des autres » et, au sein desquelles, des rôles sont attribués entre un guide/éclaireur qui formule l’orientation de la production et en maintien la cohérence et les autres membres en charge de produire.

En dépit de ce dispositif théorique, nous avons noté un point particulièrement saisissant et quand bien même les rôles distincts avaient été déjà attribués. Au cours de la réalisation de l’activité productive concrète (le recueil, traitement et analyse des données numériques issues de la campagne), les membres venaient récuser l’orientation fixée par l’éclaireur. Une remise en cause d’autant plus délicate pour ce dernier qu’elle s’opérait sur des considérations techniques dont les compétences lui faisaient défaut.

Là encore le modèle organisationnel théorique reposant sur la conception « Sprint » se trouvent contrarier par deux dynamiques inscrite dans l’activité située : à la fois les conditions pratiques de la réalisation du travail (Strauss, 1991) et l’influence plus largement du « réel de l’activité », son caractère informel (rattachement aux courants psychologiques de l’école des relations humaines, Elton Mayo et à la psychologie du travail et des organisations, Yves Clot, 2015).

Sous le poids de considération techniques, de contraintes de faisabilité et d’exigence de ressources physiques, l’activité concrète, située a fait émerger, au sein de l’informel de ce modèle organisationnel qu’est le Data Sprint, des logiques de négociation venant contrevenir au rôle et attribution des acteurs théoriquement définis. Ces écarts à la règle allant jusqu’à poser un enjeu de légitimité à l’éclaireur qui n’était en plus en mesure de maintenir l’orientation qu’il avait préalablement fixé.

Ces limites du modèle Data Sprint et qu’elles entraînent se confirment quand nous centrons notre intérêt l’orientation en elle-même, l’objectif théoriquement affiché et recherché. Cette perspective constitue le propos du point suivant.

 

C/ Les objectifs de réalisation : source de négociation

 

En nous penchant particulièrement sur cet objet que constitue l’orientation affichée, nous livrons à travers ce prisme un condensé des limites que peut rencontrer l’application du modèle Data Sprint dans sa confrontation à l’activité réelle.

Une scène illustre ce propos lors du Data Pol. Alors que se tenait la réunion de bilan quotidien et de définition de l’orientation de la production, l’éclaireur ne put faire aboutir son discours d’énonciation des objectifs à atteindre.

Ces objectifs ne satisfaisaient pas l’audience et devant le désintérêt affiché par ces deniers (dialogue entre eux, recherche de contenu sur internet, regard non orienté vers sa direction), l’éclaireur se résolu à se contenter du travail déjà réalisé et mis fin à la réunion.

Dans cette situation le modèle de réponse adopté par la figure de l’éclaireur emprunta une forme spécifique donc : absence de confrontation et tentative de convaincre par l’adhésion. Cette ressource théorique pour l’adhésion et la prise de décision collective est, comme principe explicatif, à rapprocher aux conditions matérielles, pratiques de l’activité. Ce postulat de description de cette situation constitue l’angle d’analyse de notre deuxième partie.

C’est en raison des conditions pratiques de production que des aménagements à la règle émergent jusqu’à offrir des configurations inédites et inattendues en situation.

Ainsi pour la dimension de temps et des règles nécessaires à l’organisation du travail nous avons fait cas de dynamique de négociation. Sur les objectifs, en revanche, bien que des révisions aient pu être observées en raison de contraintes techniques venant ainsi mesurer les ambitions affichées de l’éclaireur de notre équipe, la situation de blocage que nous relatons ne peut être la seule résultante des conditions pratiques d’activité. Ce sont ici les limites  heuristiques de la perspective reprise des travaux de Anselm Strauss.

Tout en mettant en évidence que les objectifs sont le produits d’aménagements continus des acteurs liés aux conditions pratiques de production, la situation de blocage quant à l’énonciation des nouveaux objectifs et précisément la modalité de réaction adoptées pour l’éclaireur nous oblige à recourir à de nouvelles références théoriques  inscrivant le modèle organisationnel « Data Sprint » et les acteurs engagés selon un angle d’analyse différent, mettant à jour les compétences organisationnelles demandées implicitement aux acteurs particulièrement dans ce contexte académique.

 

III/ Faire jouer l’articulation intérêt-enjeu pour l’engagement des participants: une condition indispensable de la dynamique productive

 

Cette dernière partie se distinguera de la précédente au motif de proposer une vue d’analyse dynamique faisant jouer deux échelles en constante interaction : le niveau organisationnel et celui de l’acteur. Comment ce dernier y prend place ? Quels sont les vecteurs de son engagement ? Son degré de conformité en vue de son inscription dans le processus productif ?

Le premier temps de notre développement sera consacré à définir strictement le modèle organisationnel Data Sprint comme une « organisation intégrée » (Nicolas Dodier, 1995) exigeant de la part des acteurs qui la composent des compétences communicationnelles inédites et aiguës. (A) Le second moment de notre réflexion nous amènera au cadre théorique de l’« analyse stratégique » (Michel Crozier, 1977) afin de mettre en exergue un autre registre de compétence exigée notamment pour les éclaireurs, dans un contexte de contrainte « lâche », à la fois d’analyse et d’action stratégique (B).

 

A/ Data Sprint, organisation intégrée : compétence de communication exigée pour les acteurs membres

 

A la suite des travaux de Nicolas Dodier (ouvrage : « Les hommes et les machines : la conscience collective dans les sociétés technicisées »,), nous reprenons la définition proposée d’organisation intégrée. Celle-ci se caractérise au regard d’un contexte dynamique nécessitant une réactivité, une adaptation et une personnalisation (client) des attentes de la production.

Cette cumulation réactivité, adaptation, personnalisation entraîne, dans le cadre organisationnel, des dynamiques collaboratives inédites entre acteurs conditionnées par l’efficacité. Cette course néanmoins à l’efficacité n’est pas sans charrier avec elle des écueils que la stricte conformité à la règle, au respect des procédures et position des acteurs viennent interdire.

Pour dépasser ces limites structurelles, les acteurs doivent alors adopter une démarche transverse afin d’être en mesure d’accompagner le processus productif leur permettant de prévenir les erreurs, ralentissements et de garantir les possibilités de personnalisation.

Mais cette nouvelle stratégie et logique organisationnelle ne peut être effective que dans la mesure où deux critère préalables sont remplis.

Le premier relève d’une tolérance, de façon instituée, au sein de l’organisation, à des écarts à la marge mais aussi, paradoxalement, continus pour répondre aux sollicitations personnalisées avec une production des résultats dans des resserrées. Un formalisme administratif pourrait empêcher par exemple la tenue de délai de livraison d’un produit pour lequel sa réalisation dérogeait aux procédures juridico-administrative établies.

Cet écart à la règle appelle un autre niveau d’exigence, deuxième critère, des compétences communicationnelles.

En plus d’adopter une démarche transverse, de tolérer des écarts à la règle, cette ambition d’efficacité et de personnalisation de la production pour se réaliser exige de la part des acteurs des compétences d’articulation et de communication. Adoptant une vue transverse, l’acteur d’une organisation intégrée doit être en mesure de naviguer dans le circuit de la production et communiquer avec les différents acteurs qui la composent pour s’assurer de sa bonne marche, travail d’articulation, et être en mesure de réguler des écarts à la marge.

C’est sur ce même mode que le modèle du Data Sprint commande la constitution de petites unités mobiles, agiles et réactives. Les membres qui les constituent doivent faire preuve de capacité « articulation » du travail productif et recourir constamment à des dynamiques communicationnelles  pour favoriser à la fois l’efficacité et permettre les réorientations des objectifs : parties de définition choisies « période pendant un travail spécifique doit être mené avant de faire l’objet d’une révision », « méthodologie qui vise à apporter une flexibilité et un pragmatisme », « développement…articuler autour de petites équipes qui travaillent indépendamment les unes des autres ».

C’est à l’aune de cette conception donnée du Sprint que nous faisons le rapprochement avec le concept d’organisation intégrée et la figure de l’éclaireur en analysant son comportement : recours la ressource communicationnelle de façon continue (au cours des journées de travail, l’éclaireur échangé avec chacun des membres passant de l’un à l’autre sans oubli) et décision prise par l’argumentation et l’adhésion lors de réunion bilan.

Contraint par l’exigence d’efficacité, délai de quelque jour pour produire des résultats, avec un effort dans une logique incrémentale, chaque réunion était une opportunité de fixer de nouvelles orientations ou d’amender celles déjà définies et dépendant des compétences techniques que détenaient les membres de son équipe, l’éclaireur, pour la réalisation de son activité, devait à la fois adopter une démarche transverse en jouant un rôle d’articulation entre « unité », chaque acteur de la production, et faire preuve de compétences communicationnelles, de négociation pour que l’ensemble de ces paramètres soient satisfaits et, fondamentalement, que la dynamique productive prennent.

Toutefois, si nous mesurons l’importance de la compétence communicationnelle dans ce modèle organisationnel, celle-ci impliquait, dans ce contexte académique, la maîtrise accrue de considérations propre à l’engagement des acteurs : l’articulation de leur intérêt et enjeu.

Cette nouvelle compétence, désignée stratégique, s’insère dans une lecture de l’organisation Data Pol et de ses acteurs selon un cadre théorique nouveau : « l’analyse stratégique ».

Nous nous référerons aux travaux de Michel Crozier pour la partie suivante et dernière de notre étude afin de saisir les contraintes qui pesaient sur l’action des participants, en particulier l’éclaireur observé, et parvenir à transcrire les compétences stratégiques dont cet acteur a fait preuve.

B/ Asymétrie entre règle de contrainte et intérêt-enjeu des acteurs : l’épreuve relevé par l’éclaireur de notre équipe

 

L’approche en terme « analyse stratégique » pose la question de l’existence du cadre organisationnel du Data Sprint dans le contexte étudié. Pouvons-nous le considérer comme une organisation effectivement réalisée ? En effet si ce modèle propose des règles, rôles et buts à atteindre, répondant à la définition classique d’une organisation : « l’établissement de règle pour un travail coordonné en vue de la réalisation de résultat (Philippe Bernoux, 2014), celui-ci, comme nous l’avons exposé (I) est appliqué dans un contexte académique.

L’apport à cet endroit de Michel Crozier livre une redoutable critique. De façon vulgarisée, pour qu’une organisation existe, se réalise, elle doit entrer dans un processus permanent d’interaction entre l’acteur, qui la compose, et le système, le cadre de l’organisation elle-même. C’est dans cette relation dynamique et réciproque que cet espace, ce système se crée permettant des articulations et des jeux d’acteur.

Or, la condition de l’engagement de l’acteur dans le système repose sur l’articulation de ses enjeux et intérêts propres. A défaut de l’engagement de l’acteur et donc de la satisfaction de cette articulation, le système ne peut lui imposer de règles limitatives et orientant ses actions, créant par ce même processus à la fois un rôle pour l’acteur et le cadre du système lui-même, lui donnant une matérialité. Une relation dialectique d’existence donc et une dynamique de « boucle récursive » pour son évolution.

De la théorie à la pratique : qu’est ce qui motive les membres du Data Pol, pour l’essentiel des chercheurs, à réaliser plusieurs jours durant une enquête avec cette exigence d’efficacité et d’intensité de production ?

Nous proposons à l’appui d’élément recueillis que la réponse est contenue dans les termes de la question. L’intérêt et la cohérence avec leur sujet de recherche constituaient un élément décisif. Pour accréditer cette affirmation, nous présentons trois faits d’observation, extrait de notre terrain.

Un premier indice nous a été donné au moment de la constitution des équipes de travail. Notablement, les équipes disposant chacun d’un sujet et thème de recherche spécifique étaient constituées de membres dont les travaux et compétences soit s’y rapportaient soit étaient cohérents.

L’équipe avec le thème modèle mathématique de transfert de vote était constituée de statisticiens pointus. Celle orientant sa recherche sur l’idéologie de linguistes. Pour l’étude portée sur le « Front National », notre équipe, les membres croisés tous dans leur domaine de recherche politique et études numériques.

Le deuxième indice accentue encore ce constat d’une relation de cohérence entre de domaine de recherche propre et engagement dans la course donnée. Au sein de notre équipe, il a été intéressent de noter que des collaborations plus fines se réalisaient sous le mode de binôme tout au long du Sprint. Ce binôme avait la particularité d’être lié à la même institution, l’Université de Toulouse et leurs recherches portées respectivement sur la conception de nouveaux outils d’enquête numérique pour le champ des sciences politiques. Davantage que le premier critère de séparation des équipes en relation aux objets d’investigation personnels des acteurs, nous observons ici des dynamiques interpersonnelles à rattacher aux intérêts de recherche et à critère de proximités institutionnelles et théoriques.

Le dernier point se présente comme un aveu. L’éclaireur, qui se trouvait par ailleurs être notre professeur, se confia sur les difficultés rencontrées pour fixer l’orientation du travail productif, déclarant : ils (le binôme mentionné plus haut) ont leur sujet de recherche, y a des blocages, mais tu verras qu’à l’autre Data Sprint que nous ferons à Amsterdam l’organisation sera totalement différente ».

Cet aveu, tout en venant confronter le système organisationnel Data Sprint (l’engagement des acteurs et leur acceptation de la règle productive souffrent d’indubitable limite) trahissait une compétence de notre éclaireur.

Une compétence stratégique témoignait par sa capacité, d’une part, à fournir une analyse en terme intérêt-enjeu des membres agissant sur leur engagement, d’autre part, par la production effective de résultat présenté officiellement devant une audience choisie (responsables  du numérique de campagne de la présidentielle 2017). Il a fallu en effet pour notre éclaireur, dans le cadre notamment des réunions d’orientation de travail, s’accommoder avec les enjeux de recherche des membres de l’équipe. Concéder par exemple à une analyse majoritairement sémantique, renoncer à une exploration plus fine de la plateforme Twitter, accepter d’arrêter d’énoncer de nouvelles orientations quand les membres avaient jugé leur intérêts de recherche contentés.

Ces observations, fondées par les apports théoriques des travaux de Michel Crozier, relevant des stratégies d’action déployées par notre éclaireur, témoignent de l’exigence de compétence organisationnelle élevée en vue de la production de résultat : assimiler l’articulation intérêt-enjeu pour les acteurs dans leur logique d’engagement dans un contexte particulier, académique. Contexte marqué par une asymétrie forte entre règle de contrainte et intérêt d’engagement.

 

Conclusion :

 

L’objectif proposé de notre étude était de mettre en évidence cette tension entre la proposition d’un modèle organisationnel théorique de type Data Sprint et son application dans un contexte particulier académique. Faire jour à cette apparente contradiction entre un modèle orienté en finalité, de production et un « monde social » où le principe d’autonomie quant au contenu produit ou à produire est reconnu. Comment à l’occasion du Data Pol (nom donné au Data Sprint) se sont résolues des logiques antagonistes donnant lieu à la production de résultats officiels.

Nous avons selon une ligne de croissante de complexité d’analyse d’abord situé notre objet : contexte, identification des acteurs et enjeux (I)  pour définir son périmètre et préciser les dynamiques notamment identitaires en jeu. Puis, l’approche a adopté un angle nouveau prenant appui sur le terrain concret de la réalisation pratique de l’activité, démarche in situ, mettant en lumière le « travail d’articulation » continu des différents acteurs de leur production nécessaire à la réalisation de celle-ci. Ce faisant, ce « travail d’articulation » vient contrarier le cadre normatif du modèle organisationnel du type Data Sprint jusqu’aux règles et positions d’acteurs alors théoriquement définies (II).

Cet écart entre le formel et l’informel, l’activité prescrite et réelle, s’ajouta à d’autres enjeux de type organisationnel et articuler aux intérêts des acteurs, nécessitant la démonstration de compétence de communication, de négociation et d’analyse stratégique (III).

La référence à la conception « organisation intégrée » de Nicolas Dodier et son rapprochement avec le modèle Data Sprint, nous a permis de saisir l’importance que revêt, pour des raisons de réactivité, d’efficacité et de personnalisation de la production, les compétences communicationnelles et de négociation d’autant plus indispensables dans un contexte marqué par l’autonomie des acteurs quant au contenu à produire.

Enfin, la référence aux travaux de Michel Crozier offrit une critique acérée pointant une limite essentielle du Data Pol, l’engagement obligé des acteurs qui, par une relation dialectique, permet l’existence de l’organisation elle-même et de ses règles.

La démonstration des résultats produits prouve, malgré le délicat engagement ou le non engagement des membres de notre équipe à des moments de la course, les compétences stratégiques, la maîtrise de l’articulation enjeu-intérêt en particulier de la part de notre éclaireur. Sans celles-ci nous nos réalisations n’aurait pu être qu’hypothétiques.

Pour reprendre, en une dernière synthèse, le contexte académique avec la valeur d’autonomie reconnue aux acteurs quant à leur contenu produit, l’activité de travail pratique et les limites qu’elle pose au cadre théorique des règles et rôle énoncés par la modèle organisationnel Data Sprint, l’assimilation de ce dernier à une organisation intégrée exigeant des compétences communicationnelles pour des enjeux de réactivité, d’efficacité et de personnalisation de la production, enfin, la mise en évidence à travers l’« analyse stratégique » d’une dissymétrie de la contrainte et de l’intérêt des acteurs, résultant à une perspective délicate de leur engagement, sont autant de facteurs qui agissent cumulativement sur l’ensemble des membres de la course et sur leur capacité d’action, en particulier, pour les encadrants, les « éclaireurs », qui, pour tenir les objectifs et maintenir la dynamique productive, ont dû faire montre d’une conscience de ces enjeux et limitations tout en les articulant à dessein dans des logiques de négociation et de communication continues.

 

Sofiane Allali

 

 

Référence :

 

Bernoux, Philippe. La Sociologie des organisations. Initiation théorique suivie de douze cas pratiques. Point, 2014, 480 pages, Points Essais, numéro 180, 2757840037

 

Mead, Georges-H. L’esprit, le soi et la société. Presses Universitaires de France – PUF, 28 juin 2006, 434 pages, Le lien social, 2130554164.

 

Kihm, Alain et Goffman Erving. Les Rites d’interaction. Minuit, octobre 1974, 230 pages, Sens Commun, 2707300225.

 

Osty, Florence. Le désir de métier. Presses Universitaires Rennes, février 2003, 248 pages, Des Societes, 2868477607.

 

Strauss Anselm (1991), La trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L’Harmattan, extraits : pages 11-113 ; pages 191-245

 

Clot, Yves. Le travail à cœur. La Découverte. 8 janvier 2015, 200 pages, Poches Essais, 2707185310.

 

Dodier Nicolas (1995), Les hommes et les machines : la conscience collective dans les sociétés technicisées, Paris, Editions Métailié, Extraits pages 128-133

 

Crozier M. et Erhard Friedberg. L’acteur et le système. Seuil, Paris, 1977, 512 pages, Points Essais 2757841157.

 

 

 

 

 

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