Le Foodporn sur les réseaux sociaux : un phénomène culinaire et social ?

 Par Nam-Anh HUYNH-MAI

 

 

Introduction :

Depuis l’explosion de l’utilisation des smartphones depuis ces dernières années, l’intérêt des internautes pour la pratique photographique est monté en flèche. La pratique de la photographie est devenu un moyen privilégié pour partager sa vie sur les réseaux sociaux. L’apparition des réseaux sociaux, mais également le développement des outils technologiques toujours plus performants ont favorisé cette pratique. Certains appareils photos numériques proposent par exemple des réglages spécifiques pour ce que l’on souhaite photographier, ce qui permet d’obtenir facilement des clichés toujours plus colorés et de meilleure qualité. Les moyens de diffusion de l’image et de sa consommation n’en ont jamais été aussi nombreux.

Selon la sociologue Fabio La Rocca, « la présence massive des images qui nous entourent   nous amène souvent à parler d’une civilisation de l’image », d’une « ère de l’image », ou bien « d’un règne ou régime d’images. » On constate dans notre société contemporaine, une propagation des images qui se fait à grande échelle notamment grâce aux réseaux sociaux. L’image a envahit notre vie quotidienne. À tout moment de notre vie, nous sommes sollicités consciemment mais également inconsciemment par les clichés et les symboles et messages qu’elles véhiculent.

À partir de la 2ème moitié des années 2000, les réseaux sociaux se sont multipliés. Le sociologue Pierre Merklé dans son ouvrage désigne un réseau social comme étant « un ensemble d’unités sociales et de relations que ces unités sociales entretiennent les unes avec les autres ».  Avec l’émergence d’Internet, les individus ont eu la possibilité d’interagir facilement via une interface technologique. Les réseaux sociaux se développent autour des modes de communication de l’individu. L’utilisation massive des réseaux sociaux a favorisée la diffusion des selfies, mais pas uniquement. Aujourd’hui, prendre un cliché de ce qu’on a dans son assiette et le rendre public est devenu un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, au point d’acquérir le nom de « Foodporn ». Ce phénomène est né de la volonté de partager la beauté des plats que l’on déguste aussi bien chez soi qu’au restaurant. Le plaisir visuel est désormais tout aussi important que le plaisir gustatif, et c’est justement sur cela que repose le Foodporn. Le plaisir visuel de regarder un cliché devient désormais physique, il provoque l’envie ou la fascination.

On constate la profusion de contenus visuels montrant de la nourriture de manière très esthétisée sur les réseaux sociaux. Les photos alimentaires ne sont plus réservées qu’aux grandes campagnes de publicités ou chez les professionnels. On voit que tout le monde s’y met et notamment chez les amateurs qui vont calquer les mêmes méthodes que les professionnels pour rendre le tout le plus alléchant possible. Le Foodporn se pratique sur les réseaux sociaux en général mais surtout sur Instagram.  Les utilisateurs des réseaux sociaux, et plus particulièrement d’Instagram  jouent désormais la carte du reporter gastronomique ou de la critique culinaire, prenant des photos de séduisantes assiettes et identifiant les grands restaurants (ou les petites échoppes) dans lesquelles ils viennent de prendre leur repas. On constate que sur Instagram, des milliers de photos de « foodporn » sont postés chaque jour, ce qui fait d’elle la plateforme du « food porn » par excellence. Le succès de cet outil de partage de photos a été fulgurant.  « La photo est le souvenir d’un instant. La cuisine étant éphémère, les utilisateurs de réseaux sociaux s’envoient le souvenir en images de leur recette » d’après le président fondateur du Festival International de la Photographie Culinaire Jean-Pierre PJ Stephan.

D’après une étude menée par la plateforme Instagram en 2016, 33 hashtags sont postés en moyenne chaque minute sur le service de partage de photos et de vidéos. Au total, 70 millions de photos sur cette plateforme ont été taguées avec ce hashtag Foodporn qui est consulté par un grand nombre d’utilisateurs s’intéressant à la gastronomie.  Le succès de ce partage de photos culinaires a été fulgurant. La possibilité de suivre d’autres utilisateurs, puis de mettre en scène son quotidien de manière stylisée grâce à des photos mélioratives mettant en valeur les clichés explique son succès. Les restaurateurs ont également compris l’intérêt de la plateforme aujourd’hui. En effet, les restaurateurs et chefs cuisiniers peuvent partager sur la plateforme leurs créations culinaires avec un grand nombre de clients potentiels, afin de pouvoir attirer de nouveaux clients.  Les clichés montrant des plats de « food porn » donnant envie d’être dégustés, peuvent être d’une grande aide pour les restaurateurs. La plateforme Instagram représente un puissant outil de communication efficace et gratuit pour toucher un grand nombre de passionnés, gourmands et clients.

Ce qui m’a amené à me demander en quoi le phénomène de food porn sur les réseaux sociaux et plus particulièrement sur Instagram, est devenu un outil de promotion et de publicité de soi chez les amateurs mais également chez les restaurateurs ?

Dans un premier temps, je vais tout d’abord aborder l’origine du Foodporn et son illustration dans la publicité à nos jours. Puis dans un second temps, je parlerai de son explosion sur les réseaux sociaux et plus particulièrement sur la plateforme de partage photos : Instagram. Pour finir, j’aborderai son utilisation chez les restaurateurs.

La personne que j’ai interrogée est une jeune femme de 25 ans habitant à Bussy-Saint-Georges dans le département de la Seine-et-Marne. Elle possède un compte Instagram  où elle a 533 abonnés et elle tient également un blog de cuisine.  Elle aime partager des clichés culinaires et les envoyer à ses amis sur les réseaux sociaux. Elle aime  également se rendre dans divers restaurants pour tester de nouvelles saveurs. D’après ses propos, elle se déclare comme étant une « foodie » c’est-à-dire une personne gourmande et qui a une sensibilité culinaire. Elle prend du plaisir à manger des plats variés et elle s’intéresse à la nourriture sous toutes ses formes.

I – L’origine du Foodporn

A- Les origines multiples du Foodporn

 Depuis ces dernières années, on assiste à un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur. Il s’agit du « Foodporn ». Ce phénomène désigne une pratique qui consiste à prendre en photo ses plats et de les partager ensuite à sa communauté sur les réseaux sociaux. Une étude du cabinet New Yorkais Ypulse  datant de 2016 indique que 63% des 13 et 30 ans postent des photos de plats sur les réseaux sociaux pendant qu’ils sont en train de manger. Au sens littéral des mots, « food » désigne la nourriture et « porn » est le raccourci du mot « pornographie » : «  Une représentation (sous forme d’écrits, de dessins, de peintures, de photos, de spectacles, etc.) de choses obscènes, dans une préoccupation artistique et avec l’intention délibérée de provoquer l’excitation sexuelle du public auquel elles sont destinées. » (source CNRTL ). Le Foodporn est donc une représentation de la nourriture qui vire à l’érotisme, à la manière de photographies « sexy ». Les individus mettent en scène de manière alléchante et stylisée la nourriture sur les réseaux sociaux.  Ces images montrent une profusion d’images jouant sur la surabondance décuplant ainsi les sens et excitant le désir et l’appétit. On peut trouver ces images de plats dans les publicités, blogs, réseaux sociaux ou bien émissions culinaires. Le Foodporn est un phénomène qui se manifeste aujourd’hui sous différentes formes.

Ce terme puisse sa source dans diverses origines, avant même l’apparition des réseaux sociaux, contrairement à ce que l’on pourrait croire. En effet,  le Foodporn existe depuis bien longtemps qu’on ne le croit. Le New York Review of Books, revue bimensuelle new-yorkaise traitant de grandes questions d’actualité, introduit pour la première fois le terme de « gastroporn ». Ce terme est utilisé dans un compte-rendu sur le livre de cuisine de Paul Bocuse, grand chef cuisinier français. Il est utilisé pour décrire les images de gastronomie Lyonnaise. Ce terme était donc utilisé par les médias américains pour désigner les livres culinaires dont les clichés attractifs étaient conçus pour susciter l’envie chez le lecteur. Rosalind Coward en 1984, écrivain et journaliste utilise le terme de « food pornography » pour la première fois dans son livre « Female Desires ». Selon celle-ci, ce terme désigne, la manière dont les revues féminines et magazines « mettent en valeur la nourriture grâce à des photos magnifiquement éclairées et très retouchées ».

Cette pornographie alimentaire tire sa source dans la manière de cuisiner des jolis plats, en les mettant en avant à travers des photos. Ils ont pour effet de provoquer une forme de plaisir, tout aussi appétissant et culpabilisant. L’auteur parle d’un « sentiment de plaisir interdit rappelant une autre forme de plaisir tout aussi plaisant mais culpabilisant : celui provoqué par la pornographie. » Il est donc associé à l’envie mais aussi la culpabilité. Aux Etats-Unis, le journaliste Frédérick Kaufman avait détaillé dans un article la manière dont l’industrie alimentaire avait copié les techniques de photos des films érotiques, en les calquant sur les publicités. Ainsi très vite, les spécialistes du marketing alimentaire et les publicitaires vont commencer à s’y intéresser.

B- La publicité

La mise en scène à outrance de la nourriture a d’abord été introduite par les publicitaires. En effet, ce sont les premiers à s’être lancés dedans. On peut y voir des publicités vantant les produits alimentaires dans une représentation très esthétique, ce qui rappelle les codes utilisés dans la pornographie comme des gros plans, musique sensuelle et plan au ralenti. C’est un phénomène qui est toujours présent aujourd’hui dans la publicité.

À partir des années 80-90, ce terme désigne donc l’esthétisation presque érotique des aliments dans les spots publicitaires. En 1987, en France,  une publicité de la marque Joker présente son nouveau jus d’orange. Cette publicité met en scène une femme dénudée au bord d’une plage tenant à la main le jus d’orange de la marque. On peut y voir des détails révélant  les courbes et formes de la jeune femme de la publicité de manière très sensuelle. On peut également le constater à travers l’exemple de la pub Nestlé en 1990. Dans cette publicité, on peut y voir  une vidéo montrant du chocolat coulant lentement sur une poire juteuse. Ici, ils mettent en avant la coulée de chocolat de façon très retouchée et très suggestive avec une lumière très vive avec un jeu d’ombres chinoises. On peut donc y voir une femme dégustant ensuite la poire avec fougue et passion.

En France, ce phénomène s’est illustré par la publicité de la marque Caprice des Dieux, mettant en scène le fromage sur une musique sensuelle  qui est « Just the Two of us » de Grover Washington Jr. La fromage y est sublimée.

La marque de fast-food Mcdonald est également connue aussi pour ses publicités alléchantes, montrant les burgers de la marque. On peut le voir avec sa publicité du burger M Bacon datant de 2009.  Mcdonald est célèbre pour respecter les codes du Foodporn.  Le pâtissier-chocolatier célèbre Pierre Hermé connu pour ses macarons met également en scène ses macarons dans ses publicités. En effet, les shootings de l’enseigne par les stylistes et photographes professionnels visent à mettre en valeur les visuels graphiques et gourmandes des macarons pour susciter l’envie, fédérer la communauté et donc provoquer l’achat des consommateurs. Son enseigne diffuse donc de savoureuses images de chocolats et de macarons confectionnés par le pâtissier, ce qui est une manière de sublimer ses réalisations.

Ainsi les publicitaires mettent donc en avant un magma d’images alléchantes de produits alimentaires pour les vendre. On peut donc y voir des gros plans, éclairages recherchés et des couleurs saturés dans leurs publicités. Comme disait Apicius, « The first taste is always with the eyes »  c’est-à-dire que le « le premier aperçu du goût vient du premier coup d’œil ». Les publicitaires semblent l’avoir bien compris. Les publicités se doivent donc d’être créativement attractive, sensuelle et scénarisé.

II- L’explosion sur les réseaux sociaux

A- Un engouement considérable sur Instagram

Avec l’influence des réseaux sociaux, le Foodporn a pris ces dernières années une autre dimension. Ce phénomène s’est invité sur tous les écrans des amateurs de cuisine. L’art de mettre en scène des photos de nourriture de manière stylisée s’est massivement développé ces dernières années avec Internet.  Cette tendance s’est démocratisée avec l’avènement des outils technologiques. Ainsi, la généralisation des smartphones qui intègre des appareils photos de plus en plus élaborées et la place que l’on voit des réseaux sociaux a permis une profonde massification de cette pratique : « Je vois pratiquement tout le monde le faire. À chaque fois que je vais au restaurant, y ‘a au moins un de mes potes qui prend en photo son plat pour le mettre après sur insta, ou sur snap. ». Ainsi aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent de partager ses activités avec une audience décuplée comme nous le dit cette jeune femme. Grâce au mobile aujourd’hui, n’importe quelle personne, amateur ou bien professionnel peut prendre en photos ses plats pour les partager ou bien les commenter avec ses amis. On peut donc observer une grande masse d’individus comme les blogueurs culinaires ou bien des amateurs photographier les plats qu’ils vont manger au restaurant ou bien chez eux, et le poster sur leurs blogs ou bien sur les réseaux sociaux.

Les images de nourriture se sont donc multipliées grâce à l’arrivée des réseaux sociaux et notamment d’Instagram qui est le réseau social par excellence où se concentre une grande partie des photos de Foodporn. Instagram est une application qui permet de partager des photographies et des vidéos avec son réseau d’amis. Elle participe au développement de la pratique de la photographie. Sur cette plateforme, il est possible d’y déposer une appréciation positive qui s’illustre par des « likes » c’est-à-dire des « j’aimes » ou bien y laisser des commentaires en dessous des clichés postés.  En effet, on y retrouve le hashtag Foodporn à côté des photos : « Ouais y’a le hashtag en dessous. Quand je clique dessus c’est terrible, je vois toutes les photos de bouffe là. Je bave à chaque fois rien qu’en les regardant [rires]. C’est vraiment le réseau social du foodporn pour moi, t’en vois tellement des photos de bouffe dessus ». Ce phénomène sur Instagram porte d’ailleurs aujourd’hui un nom, il s’agit du « foodstagramming. » Il s’agit d’immortaliser son plat et le partager aussitôt via Instagram.

Cette plateforme est considérée selon la jeune fille comme étant la plateforme par excellence du foodporn : « Ils mettent des filtres dessous pour que ça soit beau, pour que ça donne envie, et avoir des likes. C’est un peu le concours de la plus belle photo ».  Ainsi sur ce réseau social, les aliments sont mis en valeur et sublimés par les filtres de l’application permettant d’embellir les photos de façon rapide et facile. L’une des raisons qui expliquent le succès d’Instagram sont ces filtres de retouches. L’excitation est poussée à son paroxysme. La valeur du plat se mesure en fonction du nombre de « likes », de partages ou de commentaires reçus. Et pas en fonction de la recette ou le goût du plat.

Pour certains, il s’agit d’un vrai challenge artistique qui engage la couleur, la luminosité et le sens esthétique pour photographier une image digne d’un prestigieux livre de recette : « Ils font tout pour que la photo soit super jolie, c’est vraiment pour l’image chez certains. Limite le goût n’a plus d’importance. ». L’utilisateur prend la photo qu’il peut ensuite modifier avec les différents filtres ou jouer sur d’autres réglages comme le contraste, la saturation ou l’ajout de cadres pour améliorer l’aspect visuel du plat. Qu’importe finalement la composition ou le goût réel du plat, c’est l’image du plat qui importe. Elle doit d’avantage réjouir l’esprit des individus que leurs papilles pour obtenir des traces de validation des pairs, qui s’illustre par des « likes. » Sur Instagram, le « like » est un indicateur destiné à s’évaluer.  Cette plateforme permet donc aux « foodies » de commenter, de liker et de publier du contenu travaillé, en calquant les mêmes méthodes que les professionnels.

« C’est fou… Y’en a qui prennent tellement de temps à prendre leurs plats en photos, que leur plat après devient tout froid [rires]. Je le vois dans les restaurants, c’est devenu vraiment banal ». Elle remarque que certains individus sont tellement concentrés sur le partage de plats sur les plateformes qu’ils oublient de profiter du plaisir gustatif de leur plat.

« J’ai entendu parler de restaurateurs qui ont interdit à leurs clients de prendre en photos  leurs plats. C’est allé loin. » Cette pratique a fait l’objet de critiques de la part des restaurateurs. Certains restaurateurs ont donc pris des mesures pour réduire cette pratique, lassés de voir leurs clients prendre en photos leurs plats. En effet, il n’est plus rare d’observer dans les restaurants, des clients attablés en train de mitrailler leurs assiettes de photos. Certains chefs exaspérés ont exprimé leur mécontentement et leur lassitude face à ce phénomène. Pour certains, prendre une photo de leurs plats empêche le client de le savourer pleinement d’après cette foodie : “  En même temps, y’en a on dirait que c’est que la photo qui les intéresse.” Je comprends que ça agace les restaurateurs. ». Ici la jeune femme comprend l’énervement que cela provoque auprès des restaurateurs. Selon elle, certains photographes recherchent davantage le plaisir dans la fierté du succès de la photo plutôt sur les réseaux sociaux plutôt que dans ce qu’ils ont dans l’assiette.

Certains évoquent leur droit de propriété intellectuelle, quand d’autres critiquent l’aspect réducteur de cette pratique donnant la vedette à l’apparence du plat plutôt que son goût. D’autres sont allés jusqu’à interdire aux clients de prendre en photos leurs plats, à l’image du cuisinier étoilé Alexandre Gauthier. En effet, on y trouve sur son menu, un appareil photo barré sur sa carte.

B – Les communautés foodies

Certains amateurs jouent désormais la carte du reporter gastronomique ou de la critique culinaire.  En effet, certains identifient les grands restaurants ou les petites échoppes dans lesquelles ils viennent de prendre leur repas pour en informer leurs amis sur les réseaux sociaux : « La photo doit être belle, ça doit créer des réactions, il faut qu’il y est de l’interaction après. J’en vois qui identifie le nom des restaurants pour que les gens sachent. C’est aussi pour faire découvrir le restaurant. Ils vont me répondre ensuite, je vais avoir des réactions et c’est ce que j’attends ». Ainsi, plus la photo est jolie, et plus elle va devenir un vecteur de conversation sociale. Diffuser ces images esthétiques à sa communauté peut-être une nouvelle forme de communication. En effet, l’image ne sert pas uniquement à conserver des souvenirs, elle est également devenue un outil de conversation qui va créer de l’interaction. C’est ce que nous dit la jeune « Foodie » qui attend des réactions de la part de ses pairs, après avoir posté les clichés de ses plats. Selon André Gunthert, maître de conférence à EHESS : « L’image doit produire de l’interaction et de la conversation. »

On a des communautés de « foodies ». Les « foodies » désignent des individus qui sont des amateurs, parfois passionnés de cuisine. Ils photographient ce qu’ils mangent et les diffuse sur les réseaux sociaux. D’après Jean-Pierre Lemasson, professeur et directeur du certificat en gestion et pratique socioculturelles de la gastronomie à l’UQAM affirme que ce sont des individus qui «suivent les modes des nouveaux restaurants et partagent aussi leurs recettes sur des blogues. On les voit sur la place publique, ils sont très présents dans les médias sociaux : les foodies sont devenus la communauté active des gourmands. ». Ce sont des passionnés qui sont souvent à la recherche de nouvelles expériences culinaires pour en informer ensuite leur communauté.

« Je suis une foodie oui. J’aime aller dans des restaurants, je goûte et vois si c’est bon après j’en parle sur les réseaux sociaux, je le fais sur twitter et  je conseille. J’ai même un compte où je mets que des photos de plats aussi sur Instagram et un blog. Quand un nouveau restaurant ouvre, et je sais qu’il peut plaire, j’en parle sur twitter, et ça débouche parfois sur des rencontres entre foodies. Par exemple pour les amateurs de burgers ou bien de brunchs. C’est toujours sympa des rencontres comme ça. On se réunit parce qu’on a des passions et des intérêts communs. ». Certains s’improvisent critiques. Ils commentent leurs visites au restaurant sur leurs blogs ou bien sur les réseaux sociaux. Certains organisent des rencontres, ou relate des événements culinaires comme l’ouverture d’un nouveau restaurant, pour pouvoir le partager avec sa communauté. Le partage de ses photos par la communauté des « foodies » procure une dimension supplémentaire. Plus que le simple partage d’une photo, il y a la possibilité de faire découvrir une recette ou bien un nouveau lieu culinaire.  « Il ne s’agit pas d’un acte alimentaire individuel mais d’une véritable relation sociale », déclare le sociologue Stéphane Hugon.

C- Les médias

 Du côté des médias, des chaînes dédiées au Foodporn se multiplient depuis ces dernières années sur réseau social Facebook. On constate une déferlante de vidéos culinaires qui cumulent les millions de vues comme Tasty, Tastemade ou bien Om Nom Nom. Buzzfeed  est un site d’informations de divertissements présent majoritairement sur les réseaux sociaux qui a lancé une chaîne de cuisine. Ils ont lancé en 2015 une chaîne appelé « Tasty » qui réunit des millions de fans à travers le monde. Elle se positionne comme la page la plus importante en terme de vidéos vues sur le réseau social Facebook. On y voit des vidéos courtes montrant des recettes simples à réaliser avec un montage saccadé et des angles de caméras réfléchis et positionnés de manière stratégique afin de comprendre rapidement la recette : « Ah j’adore Tasty, je regarde tout le temps les recettes dessus. J’en ai déjà réalisé quelques unes d’ailleurs. Il n’y a pas besoin de beaucoup d’ingrédients généralement. Bon y’en a certaines, ça a pas du tout donné le même résultat que sur la recette [rires]. J’aime trop, ça donne trop envie à chaque fois. Ce n’est pas long à regarder, c’est ludique, simple, court et j’ai envie de tout essayer à chaque fois. Je comprends pourquoi ça a tellement de succès. »

Ceux sont donc des vidéos de recettes de moins d’une minute, qui sont faites spécifiquement pour Facebook, puisque les vidéos se lancent automatiquement sur ce réseau social. D’après cette jeune fille, les recettes sont faciles à réaliser puisqu’elles nécessitent peu d’ingrédients. C’est donc simple à réaliser pour un individu lambda ou une amatrice de cuisine. Avec son succès, cette chaîne s’est diversifiée en proposant d’autres chaînes comme Tasty Japan proposant un contenu plus locale ou bien Tasty Happy Hour dédiés aux cocktails.  Une récente étude appelée Cooking Trends Among Millennials : Welcome To The Digital Kitchen, publiée en 2016  par Google montre que 75% des individus de 25 à 34 ans affirment être abonnés à une chaîne foodie.

« T’as même pas besoin de son en l’a regardant. Tout est écrit dessus. On a les ingrédient, t’as juste à regarder comment ils font. Dès que tu vas sur Facebook, ça se lance direct si t’es abonné à la chaîne. J’en partage beaucoup. Dès que j’aime une recette, et je sais qu’elle pourrait plaire par exemple à une amie, je lui envoie le lien ou je partage direct». Le succès de cette chaîne s’explique aussi par le format vidéo du réseau social viral Facebook. Puisque les vidéos se lancent automatiquement et sans son sur Facebook, ces recettes contiennent des textes courts pour une compréhension accessible et simple pour le public.  En effet, elle permet une lecture automatique de la vidéo et sans son, ce qui peut augmenter leur accessibilité immédiate. Ces vidéos fascinent donc car la cuisine est un langage universel. Il est logique que leurs vidéos se partagent facilement car la nourriture est quelque chose que l’on partage naturellement. La recette est donc pensée pour être visionnée sur un smartphone ou bien une tablette, sur lesquels une majorité d’internautes regardent leur compte Facebook.

D’après Emily Fleischaker, rédactrice en chef chez BuzzFeed Food, la nourriture est un «  sujet de discussion facile sur les réseaux sociaux, qu’on se connaisse bien ou pas. C’est un sujet léger, ni trop sérieux ni politique la plupart du temps. Tout le monde ne se maquille pas, ou n’aime pas le fitness, ou ne se marie pas, ou n’a pas d’enfant, ou n’aime pas cuisiner. Mais tout le monde mange« . La nourriture est donc un langage universel qui permet de se connecter avec ses amis ou sa famille,  ce qui est possible ici en quelques clics avec le partage de ses vidéos.  Une application lancée en Février 2016, surfe également sur ce phénomène. Cette application disponible gratuitement s’appelle « Foodie » et elle a pour objectif de rendre ce que l’on mange encore plus alléchant en photo. « J’ai testé l’application Foodie et c’est pas mal. Tu peux vraiment embellir tes photos de plats. Et c’est encore beaucoup plus jolie que sur Instagram, je trouve au niveau du rendu».  Elle propose 26 filtres. Chacun de ses filtres est adapté à la nourriture que l’on souhaite photographier (viande, café, salade, glace …).

Chez les médias Français, on a « demotivateur food » ou bien Chef Club. Demotivateur food est un site web qui mêle des photos et des vidéos alléchantes de nourritures : « Demotivateur food c’est un peu le site de référence du foodporn, c’est un peu comme le tasty Français. C’est exactement le même concept et ça donne envie » Ce site est devenu une référence incontournable pour les amateurs de cuisine. Sur leur page Facebook, on y retrouve des recettes simples et faciles à réaliser sur le même modèle que pour Tasty. Ces vidéos agitent les sens et émoustillent les papilles des « foodies » sur les réseaux sociaux.Il y aussi Chef Club, qui expose également des vidéos de recettes. Sa page Facebook est suivie par plus de 2,6 millions de fans.

III – Chez les restaurateurs

A – Accroître la visibilité

Pour susciter l’appétit, un plat doit être agréable à voir. L’aspect esthétique est primordial dans la dégustation, et cela, les restaurateurs l’ont bien compris. Le « Foodporn » permet de fidéliser la clientèle. Avec cette tendance, les restaurateurs peuvent utiliser la photo pour sublimer leurs créations et attirer des nouveaux clients dans son établissement.

Si certains voient le « Foodporn » comme une menace comme on a pu le voir précédemment, il s’agit pour certains d’un moyen gratuit et rapide de faire la promotion de leur cuisine afin d’accroître leur visibilité auprès du public. : « Y’a pleins de restaurateurs qui utilisent le hashtag food porn. Ils peuvent se faire connaître comme ça. » Ici, la foodie constate qu’il y a énormément de restaurateurs qui surfent sur cette tendance de Foodporn en utilisant le hashtag Foodporn pour se faire connaître via les réseaux sociaux.

Par exemple, le restaurateur Paul Bocuse utilise le hashtag « Foodporn » sur son compte Instagram qui comptabilise plus de 242 000 abonnés.  Les comptes de plusieurs restaurants comme Black Tap à New York qui est un restaurant spécialisé dans ses milkshakes géants utilise également ce hashtag pour se faire connaître. On peut y voir sur leur compte Instagram des desserts presque artistique d’un point de vue esthétique. Le visuel des milkshakes est volontairement pensé pour être beau, appétissant et avec une multitude de couleurs vives pour  attirer le regard du client.  On peut y observer des dimensions  gargantuesques avec des designs très modernes. Le restaurant Barcelonais Mano Rota l’utilise aussi pour gagner des likes sur leurs publications. Utiliser ce hashtag leur permet d’avoir une visibilité devant des millions de clients potentiels.

B- Le « Foodporn »: un outil de communication

L’application La Fourchette permet d’effectuer des réservations dans des restaurants. Les clients peuvent désormais prendre des photos de plats et les partager sur l’application et les étiqueter avec un hashtag Foodporn. Grâce à ce partage de photos et l’utilisation de ce hashtag, les restaurateurs peuvent être connu au niveau local mais rayonner également à l’échelle du monde. Cela peut ainsi faire connaître le restaurant à un niveau mondial.

Une étude réalisée par la revue Journal of Consumer Marketing montre que le fait de prendre des photos de plats avant de les manger et les partager sur un réseau social augmente la sensation de plaisir. Elle améliore également la perception des aliments, ce qui peut créer une vision positive du plat pour le client.

Il ne s’agit pas d’un phénomène qui affecte seulement les amateurs, c’est-à-dire les « foodies » mais également les professionnels de la restauration tels que les restaurateurs dont les plats sont mis en avant grâce à ce hashtag.

Les smartphones avec des appareils photos dont la définition est de plus en plus perfectionnée sont des alliés de taille qui permettent donc aux restaurateurs de les mettre à l’honneur. Le « Foodporn » permet aux restaurateurs de faire de la publicité gratuite de leurs plats.

Conclusion 

Pour conclure, on observe que les photos de nos assiettes deviennent de plus en plus nombreuses sur les réseaux sociaux. Montrer à son réseau ce que l’on a mangé de manière esthétisée est devenu une pratique qui s’est démocratisée ces dernières années. Le développement de la qualité des photos sur smartphone a contribué à l’expansion des photos culinaires et donc au phénomène du « Foodporn ».  La qualité des clichés à la définition de plus en plus précise permet de les mettre à l’honneur plus que jamais.  « Parler de ce qu’on mange et ce qu’on boit, c’est parler de soi, de quel milieu on appartient, on voudrait appartenir. L’alimentation est un terrain sur lequel il est légitime de montrer sa différence. » explique le sociologue Pierre Mercklé. Le partage des photos culinaires a cette fonction de présentation de soi chez les individus. Les individus prennent ces clichés culinaires pour parler de soi et montrer sa personnalité à leur réseau social. Montrer ces clichés à sa communauté permet d’exposer une facette du partage de sa vie privée sur Internet.

Chez certains restaurateurs, il s’agit d’un moyen de communication et un réel outil marketing  pour eux. En effet, désormais certains font le choix de diffuser des photos de leurs plats sur les réseaux sociaux afin de les partager à leurs clients et de les faire connaître aux passionnées et aux gourmands.  Un restaurateur peut utiliser la photographie pour partager ses créations de plats avec désormais un nombre inédit de clients potentiels et notamment sur Instagram. La plateforme de partage de photos Instagram est devenu la plateforme du « Foodporn » par excellence. Mais cette tendance ne fait pas totalement l’unanimité.  Cette tendance croissante des clients à prendre leur plat en photo et à les partager sur les réseaux sociaux agace certains chefs. En effet, certains voient une menace de propriété intellectuelle pour leur restaurant.

Partager des photos « Foodporn » sur les réseaux sociaux est donc un moyen de partager des clichés avec sa communauté pour entretenir un lien social. On peut y voir un culte à la sociabilité et au vivre-ensemble ; mais aussi un moyen de montrer ses goûts et son statut social. Diffuser ces photos chez les professionnels de la restauration, peut-être également un moyen rapide et gratuit de faire la promotion de leur restaurant.

Bibliographie

Ouvrage :

MERCKLE, Pierre,  La sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2011

 Revues :

ABOURDETTE Benoît, « Des vies en images », Esprit, 6/2016 (Juin), p. 93-98.

HUGON, Stéphane,  « Communauté », Communications, n°88/2011 (192 pages)

LA ROCA, Fabio,  « Introduction à la sociologie visuelle », Sociétés, n°95/2007 (156 pages)

Webographie :

GUNTHERT, André, « L’image conversationnelle », Études photographiques, 31 | Printemps 2014,  URL : http://etudesphotographiques.revues.org/3387.

Article libération. URL :

http://www.liberation.fr/futurs/2016/07/29/orgie-de-food-porn-sur-les-reseaux-sociaux_1468901

Article Slate. URL :

https://www.slate.fr/story/143495/instagram-est-il-le-nouveau-guide-touristique-culinaire

Article Openminded. URL :

https://www.opnminded.com/2017/04/13/lart-de-la-foodporn-sur-facebook-tasty.html

Article Disko. URL :

https://www.disko.fr/reflexions/actualite-reseaux-sociaux/de-la-foodporn-la-foodtech/

Article blog Hastags Food. URL :

http://hashtags-food.com/blog/l-%C3%A9mergence-du-foodporn

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