Le fatshaming sur les réseaux sociaux

Par Adeline Déprez et Mélissa Landre-Medjane 

Le fatshaming, selon le dictionnaire Anglais de Cambridge, c’est l’action de critiquer et mettre quelqu’un dans l’embarras parce qu’on le trouve gros, en le critiquant publiquement ou en attirant l’attention vers ce fait. Ce genre de comportement à longtemps existé : la moquerie. Dès la petite enfance, quand on est pas “comme tout le monde” ou qu’on ne respecte pas un critère, on peut souffrir des moqueries de ses camarades sur beaucoup de sujets : le poids, les cheveux, le handicap, les vêtements… Mais depuis l’arrivée d’Internet, ce phénomène de moquerie s’étend à des gens qui ne sont pas de notre entourage, des personnes que l’on ne connaît pas.

 

Le fatshaming est une pratique aujourd’hui fortement présente sur les réseaux sociaux, et tout le monde y passe : les célébrités, les internautes, ou même des gens lambdas qui se font prendre en photo à leur insu. Par exemple, en 2016, une mannequin américaine de Playboy s’est moquée d’une dame dans son cours de sport. Cette dame prenait sa douche. La mannequin pris une photo d’elle qui rigolait avec la photo de cette femme sous la douche et a publié sur l’application Snapchat(1). La mannequin a commenté “If I can’t unsee this, you can’t either” (que l’on pourrait traduire par : “Si je ne peux pas oublier cette vue, vous ne pouvez pas non plus !”), une moquerie ouverte, publique sur le physique de la personne qui n’était même pas au courant.

Cependant, nous pouvons observer un phénomène qui vient à l’encontre de ce comportement : la défense, la revendication, la revanche des victimes de fatshaming, des gens considérés “gros” qui revendiquent leur corps tels qu’il est. Par exemple, lorsque la mannequin, précédemment citée, a publié ces photos sur Snapchat, elle a été vivement critiquée par une multitude d’internautes. Au lieu de rire à sa blague, les internautes se sont indignées, déjà pour le non-respect de la pudeur d’une autre personne, mais aussi pour la moquerie dont elle faisait preuve ouvertement.

 

Cette affaire a donc opposé deux “clichés” : la mannequin parfaite, dans la norme de beauté, et la femme lambda qui ne respecte pas ces critères de beauté. Avec des exemple de “révolution” de l’image du corps parfait, peut-on dire que le diktat du corps parfait, mince, sans défauts mis en avant dans la presse a-t-il fini son règne ? De quelles manières les réseaux sociaux contribuent-ils à mettre en avant cette parole, cette révolution dans l’image de soi et de son corps ? En règle général, nous nous demandons si les réseaux sociaux contribuent à creuser ce fossé entre le corps parfait et les autres ou bien, si au contraire ils permettent de changer la norme de beauté ?

Pour répondre à cette question, nous allons nous aider de notre recherche de terrain. Nous avons diffusé un questionnaire à un peu plus d’une vingtaine de personnes sur les réseaux sociaux. Nous complèterons les données recueillies par une recherche sur Internet, notre corpus web, composé de nombreux articles et l’analyse de commentaires sur ces posts sur les réseaux sociaux.

Dans un premier temps, nous nous pencherons sur le phénomène du fatshaming sur les réseaux sociaux plus précisément, en essayant de décrire les formes qu’il prend. Il s’agira ensuite de venir analyser les différents mouvements qui viennent contrebalancer cette “haine du gros”, tout en nuançant ses effets. Enfin, nous essayerons d’élargir le débat en s’interrogeant sur la notion de “gros” dans nos sociétés : qu’est-ce qu’être gros au XXIème siècle.

1. Le fatshaming sur les réseaux sociaux

Dans cette partie, nous allons voir comment les photos sur les réseaux sociaux servent à diffuser et influence l’image d’un corps parfait, qui représente la norme physique de notre société. Les réseaux sociaux les plus utilisés par les répondants de notre questionnaire sont : Facebook, Instagram, Twitter et Pinterest. Ces réseaux sociaux fonctionnent beaucoup à l’image et au visuel. Nous allons aussi voir comment s’installe une rivalité avec ce corps et les autres, et la manière dont s’installe un rejet et moqueries des rondeurs.

 

a. Sur les réseaux sociaux un corps “normatisé”…

 

Kayla_Itsines, Soniatlevfitness, Jenselter, … Sont autant de noms qui peuvent être inconnus à ceux qui ne s’intéressent pas au monde du fitness mais qui sur instagram sont des stars dans la discipline. En effet chacune de personnes citées comptabilise à elle-seule plusieurs millions d’abonnés. Leurs photos instagrams ne sont que corps parfaitement dessinés, fessiers galbés, tenues moulantes et repas “healthy”. En effet, en regardant les différents comptes, on se rend compte d’une “normalisation” non seulement du corps mais aussi de la tenue, de la mise en scène, des lieux, … On retrouve ainsi souvent l’influenceuse dans une salle de sport, en tenue moulante et qui permet d’avoir un bon aperçu de ses muscles. Dans ces univers, le gras est bannit, les jeunes filles rivalisent de maigreur. Ces photos nous donnent à voir le corps “beau” tel qu’il est pensé aujourd’hui.

Images issues des comptes Instagram  Kayla_Itsines, Soniatlevfitness et Jenselte

 

La plupart de ces instagrameuses fitness profitent de cette notoriété pour créer leur propre programme minceur et partagent avec fierté les progrès des internautes (généralement des femmes) qui suivent comme des préceptes religieux les règles de la minceur. On trouve ainsi de nombreuses photos de jeunes femmes qui postent leur avant/après, avec des transformations plus ou moins spectaculaires : cela peut aller de la jeune fille qui perd un peu des hanches à celle dont le corps est alors totalement changé. Les commentaires dans le cas présents sont souvent encourageants ou envieux : on applaudit l’effort que la personne a fait pour sortir d’un état disgracieux, on l’envie car on imagine les efforts que cela a pu demander et on apprécie le résultat d’un corps qui correspond enfin aux critères de beauté actuels.

 

D’un premier abord, Instagram ne diffère pas de ce qui est présenté ailleurs. Depuis leur apparition, les réseaux sociaux se sont présentés comme des plateformes d’expression alternatives aux grands médias traditionnels, et Instagram avec 700 millions d’utilisateurs(2), fait partie de cet ensemble. Les photos des corps présentés sur les réseaux sociaux sont en résonnance avec la vision du corps de la femme présenté dans d’autres univers comme celui de la mode ou du mannequinat : des femmes longilignes, … Mais nous allons voir que justement, en tant que réseau social qui laisse la parole à tous, le devoir de se conformer au codes de la beauté est d’autant plus prégnant que les commentaires peuvent être violents et donc devenir du fatshaming.

 

b. Qui rejette violemment la différence (fatshaming)

Pour rappel, le fatshaming est :”l’action de critiquer et mettre quelqu’un dans l’embarras parce qu’on le trouve gros, en le critiquant publiquement ou en attirant l’attention vers ce fait”.

 

Cette pratique, qui a lieu dans au quotidien pour les personnes visées, à aussi trouver une place sur les réseaux sociaux. La possibilité de tout à chacun de commenter, partager, liker, tout cela sous le couvert d’un anonymat relatif, a permis de “libérer” la parole, dans une certaine mesure, sur les “gros” et leur corps.

Ainsi, on observe des propos d’internautes assez extrêmes qui se permettent des propos parfois répréhensibles (insultes). Si la plupart de ces posts sont rapidement supprimés ce qui rend difficile de trouver directement de tels messages pour en faire des captures. En revanche, certaines manifestations de cette haine anti-gros ont tout de même eu une résonance assez forte pour faire l’objet d’articles dans les médias et bénéficier de captures d’écrans, qui nous permettent aujourd’hui d’avoir un aperçu du genre de violences que nous étudions. Cependant, notre étude n’a pas vocation à recenser sur les réseaux sociaux toutes les modalités ou toutes les manières dont s’exprime de fatshaming mais seulement de donner un aperçu de comment ce phénomène peut s’organiser sur les réseaux sociaux, au point qu’il soit bien “établis”. Il s’agit là de dépasser l’étude du commentaire malveillant sur une photo ou deux, mais bien de regarder comment le fatshaming sur les réseaux peut s’organiser au point presque de s”officialiser”. Pour ce faire, nous nous pencherons sur deux initiatives qui s’inscrivent clairement dans la branche du fatshaming assumé.

 

Commençons ainsi par ce compte Instagram, baptisé Project Harpoon, dont un des buts est de traquer sur internet les photographies représentant des femmes ou des célébrités rondes et d’exploiter des logiciels de retouches photos, comme Photoshop, afin d’amincir les sujets. Il s’agissait en effet de montrer, avec plus ou moins de talent, ce que à quoi ces femmes ressembleraient si elles étaient minces, et ainsi promouvoir un modèle de beauté standardisé. En effet, si l’on regarde de plus près les photos et les retouches effectuées  on se rend compte dans un premier temps que les sujets sont uniquement féminins (bien que l’on n’ait pas accès à tous les contenus, aujourd’hui supprimés, le projet était uniquement destiné à remodeler les corps des femmes) avec des formes qui se ressemblent d’une femme à l’autre : il s’agit pour le corps d’avoir une poitrine conséquente, mais une taille fine et le bas du corps qui s’élargit pour laisser place à des hanches voluptueuses, sur des jambes fines et galbées. Dans le cas présent on a non seulement une modification du corps de la femme mais aussi l’obligation de formes qui correspondent rarement au corps de la majorité de la population féminine, et qui relève plus des figures irréelles de personnages de dessins animés comme Betty Poop.

 

Comme autre type de fatshaming bien organisé sur les réseaux sociaux, on retrouve l’initiative du site Return of King, un site internet clairement misogyne et dont le but principal est d’affirmer et de supporter les principes de la virilité masculine traditionnelle (on retrouve ainsi des préjugés courants tel que : homme doit avoir pleins de conquêtes, les jeunes filles qui portent des jupes courtes ont des moeurs légères, …). Lancé en 2013 par un certain Roosh V, ce magazine en ligne a écrit une sorte de manifeste dans lequel il explique que les principes de la beauté (féminine bien entendu), sont remises en cause dans nos sociétés actuelles par des féministes et des obèses convaincues d’êtres dans le bon droit, ce contre quoi se dresse Return of King. En effet pour eux, ces mouvements veulent doucement changer les critères de beauté de la société en assénant que les corps gros sont beaux. Pour eux, ces affirmations sont un mensonge, les corps gros sont disgracieux et il est de leur devoir de remettre les choses à leur place. Ils ont ainsi lancé la Fatshaming Week : une semaine entière dédiée à traquer sur les réseaux sociaux les personnes rondes pour les dénoncer publiquement, grâce au hastag #FatshamingWeek. Ils pensent en effet que le facteur de honte peut permettre aux personnes en surpoids de se reprendre et d’atteindre une taille enfin acceptable, comme ils l’écrivent sur leur site :

 

We have decided as a group that fat shaming is essential in creating a society of thin, beautiful women who are ashamed for being ugly. Let the fat shaming begin!” (“nous avons décidés, en tant que groupe, que le fatshaming est essentiel à la création d’une société où les femmes sont minces, belles et ont honte d’être moches. Que le fatshaming  commence !”)(3)

 

Un des points communs de ces deux projets, clairement anti-gros, réside dans les arguments utilisés pour dénoncer les personnes trop enrobées à leur goût : ce que l’on pourrait qualifier d’arguments “sanitaires” : être gros, c’est être en mauvaise santé et c’est donc être un “poids” pour le système de santé commun.

“There is no prominent politician or media figure who uses their influence to say, “Hey now, fat people are decreasing life spans and burdening our health care system.” There is no one stating the obvious that a person’s physical appearance is a reliable indicator of their character. There is no Dr. Oz or Dr. Phil stating that it’s impossible for a whale of immense proportions to be a psychologically well-balanced person.”

(Vous ne trouverez aucun politicien ou une figurine publique qui use de son influence pour dire “Hey ça suffit maintenant, les gros diminuent leur espérance de vie  et sont un poids pour notre système de santé”. Il n’y a personne pour dire l’évidence : l’apparence physique d’une personne est un indicateur fiable sur leur caractère. Il n’y a pas de Dr Oz ou de Dr Phil pour dire qu’il est impossible pour une baleine aux proportions démesurées d’être mentalement équilibrée”(4).

 

Les exemples de ce type d’arguments sont nombreux et plus ou moins violents, comme nous venons de le montrer et l’axe majeur de critique des personnes à forte corpulence. Il est cependant intéressant de noter que ces arguments qui se veulent “scientifiques” à la base (on parle ici de véritables problème de société qui impactent des milliers de personne), ces groupes de haine finissent inlassablement par dériver sur un autre argument :” le gras, c’est moche et cependant, il serait facile d’éviter de se retrouver dans de telles situations, si les personnes atteintes de surpoids voulaient simplement se donner la peine de faire un effort”. En effet, la personne obèse est, dans ce cas, automatiquement perçue comme “fainéante”, “sans volonté”, … Les exemples montrés ci-dessous sont l’exemple même de ce que nous venons d’évoquer.

 

Nous venons d’aborder dans les paragraphes précédents, les cas les plus extrêmes de fatshaming. Ainsi, on pourrait penser que ce genre d’attaque n’arrive finalement que sur les réseaux sociaux, dans un cadre assez particulier, à des personnalités ou des individus qui ont envie de mettre en scène leur corps. Pour rappel, des personnalités comme Mélissa McCarthy ou Rebel Wilson (deux actrices connues mondialement, présentes toutes deux dans le Project Harpoon), font face à de nombreuses critiques notamment parce qu’elles ont un haut niveau d’exposition. Cependant, d’après le questionnaire, la question du fatshaming entre dans le quotidien de nombreuses personnes. Nous parlons ici d’un questionnaire, il est donc assez difficile ici de prendre la mesure des critiques et du poids psychologique ressenti, mais selon notre enquête 67% des sondés déclarent avoir des critiques sur leur corps (25% très souvent et 9% jamais). La question du poids et de sa concordance, ou non avec les critères de beauté actuels touche donc une large part de la population, et d’autant plus que ces critiques viennent souvent du cercle restreint : 74% des critiques viennent de la familles et 65% de collègues ou d’amis.

 

L’étude de l’expression du fatshaming sur les réseaux sociaux nous donne à voir une partie de la société très violente et qui ne supporte pas de voir les critères de beauté remis en question. Les arguments avancés tiennent plus à l’injure qu’au raisonnement censé et posé. Il est clair que les personnes qui défendent le fatshaming savent s’organiser et ne sont pas dans une optique de débat apaisé.

Plus largement cela nous a donné à voir que si la majorité des personnes ne se mettent pas à injurier les personnes qui ont de l’embonpoint, la critique du corps de l’autre est un fait récurrent dans nos sociétés : au quotidien, le corps est jugé est critiqué selon les normes de beauté établies. C’est donc une pression non seulement pour les personnes en surpoids, mais également pour le citoyen lambda.

 

2. Les mouvements d’anti-fatshaming

 

Nous avons vu que le fatshaming fait partie intégrante de la vie sur les réseaux sociaux. Le corps différent, celui qui ne respecte pas les codes conventionnels de beautés mis en avant dans les publicités, est moqué sur cet espace public que sont les réseaux sociaux. D’ailleurs, à notre questionnaire, 67% des répondants répondent “Ca dépend des fois” à la question “Aimez-vous votre corps ?”. Cependant, pour mieux lutter contre le fatshaming, il faut utiliser les mêmes outils. Et, nous allons voir que la publicité et les réseaux sociaux peuvent aussi être des armes contre le fatshaming

 

a. La publicité : le marketing anti-fatshaming

 

Il y a des campagnes publicitaires qui sont ouvertement ou involontairement insultantes et discriminatoires. Ce fut le cas de la campagne de la marque Victoria Secret. Cette célèbre marque de lingerie est connue pour mettre en avant toujours des mannequins célèbres, toutes au corps fin et élancé. Il n’y a pas de diversité dans les corps des mannequins, elles sont toutes minces. Victoria Secret a lancé une campagne mettant en avant ces mannequins, s’appelant “The Perfect Body” (Le corps parfait, en anglais). Involontaire ou non, cette formulation fait passer le message que les corps différents de ceux sur l’affiche sont imparfaits. Cette campagne a été considérée comme du fatshaming, comme une campagne arrogante et discriminatoire. Des femmes dans le monde entier ont commencé à reprendre le hashtag #ThePerfectBody en publiant des photos d’elles-même, pour dire que tous les corps sont parfaits, dans toutes leurs formes, et pas juste le corps mince et élancé qu’ont les mannequins sur l’affiche.

 

La publicité utilise le corps pour vendre. Cependant ce corps est normalisé dans les publicités : c’est toujours ce corps mince, élancé, sans impuretés (poil, cicatrice, vergetures, etc). Donc, la publicité est le biais par lequel la norme du corps parfait se transmet et se diffuse. Mais, parfois ce même média peut diffuser l’inverse de ce message, et par là changer la norme.

 

Donc, en face de cela, il y a des campagnes publicitaires qui s’inscrivent dans un mouvement clairement anti-fatshaming. Depuis le début des années 2000, Dove enchaîne les campagnes diverses et variées pour célébrer les différences corporelles, les corps qui ne respectent pas les conventions. Ils ont comme but de mettre en avant une “beauté authentique” sous toutes ses formes. L’authenticité ici fait écho aux mannequins retouchés mis en avant dans les magasines et les réseaux sociaux qui représentent pour les femmes un objectif corporel inatteignable. Ce genre de campagnes publicitaires, mettant en avant des femmes qui ne sont pas mannequins, ouvre la voie à une nouvelle ère du mannequinat, de la représentation féminine dans les médias. Le diktat du corps parfait, sans impureté s’effrite doucement, mais c’est un phénomène relativement récent. Ce n’est, par exemple, que depuis Octobre 2017, qu’une loi impose aux photos retouchées d’en porter la mention, afin de faire comprendre que ce qui est présenté n’est pas la réalité.

 

Une image connue de ce qu’est devenu la représentation du corps féminin, est la bouteille de Coca-Cola. En effet, à sa création, elle était plutôt large et avec des formes et des courbes. Plus le temps passait, plus la bouteille de Coca-Cola s’allonge et devient mince. Pour en faire un contrepied, Dove a fait une campagne de packaging de leurs gels douches. Toutes les bouteilles avaient des formes différentes, à l’image des différentes morphologies des femmes avec pour slogan “Célébrer les différentes formes et tailles de la beauté”.

Donc, même le monde de la mode et de la publicité qui, habituellement, est vendeur d’un corps mince et sans défauts, utilise ce mouvement et met en avant des corps “normaux”. Ce terme est entre guillemets car c’est un argument marketing mais la notion de norme est difficilement applicable puisque justement la norme dans la sphère médiatique, en terme d’image du corps, est celle du corps taille XS comme nous l’avons vu précédemment.

 

Plusieurs marques vont s’y mettre elles aussi. Certaines, pour faire du body positivism, d’autres seulement pour surfer sur une vague de tendance anti-fatshaming. Le résultat est le même : un corps “réel” est mis en avant, un corps qui ne respecte pas les critères de beauté jusque là mis en avant par cette même sphère. Cette sphère médiatique, publicitaire est nécessaire à ce mouvement, car c’est elle qui perpétue les critères et les normes de beauté depuis des siècles.

 

De plus en plus, nous voyons pour des marques de vêtements, des “Mannequins XXL”. Les marques incluent donc toutes les tailles, les formes, dans un monde où souvent tout était construit pour des tailles “standardes”, des personnes minces, et les autres n’étaient pas représentées. Parfois même le vêtement est plus cher lorsque c’est une taille au dessus de la taille considérée comme “la norme”. Donc, les marques en utilisant des mannequins XXL, en proposant plus de tailles différentes peuvent toucher plus de clients. Que ce soit un outil purement marketing, ou une idéologie, le body positivism montre l’ouverture d’esprit de la marque.

b. Les réseaux sociaux contre le fatshaming

 

Nous avons vu que l’anti-fatshaming et le body positivism deviennent des phénomènes marketing. Les marques utilisent, surfent sur cette pensée pour faire passer une idéologie, ou simplement pour faire vendre. Cette sphère d’habitude si fermée et repliée sur les mannequins, les retouches pour que tout soit parfait, s’ouvre aux différences de morphologies, à tout ce qui peut être considéré comme un défaut (ride, cellulite, poils,…). Cependant, ce n’est pas la seule sphère qui brise les diktats du corps parfait. Le mouvement de anti-fatshaming s’ouvre aussi sur les réseaux sociaux, qui était jusque là un des médias où se perpétue la norme du corps parfait et le fatshaming.

 

D’ailleurs, c’est de cette manière que commence l’histoire de la jeune fille Madison Haulter(5) et son petit ami. Celle-ci poste quelques photos d’elle et lui juste avant leur départ pour leur bal de promo, en robe et smoking. Après avoir posté ces photos sur Twitter, ils partent à leur bal. Mais entre temps la photo a reçu quelques commentaires insultants, faisant référence au poids de Madison et se moquant de la relation qu’ils ont, la présentant comme fausse ou incroyable compte tenu de son apparence : “He loves you even tho you’re fat” (Trad : “Il t’aime alors que tu es grosse”) ou encore “How much is the bet?” (Trad : “A combien est le pari?”). Le Fatshaming que l’on connaît habituellement dans les cours de récré ou dans la vie par l’entourage, les connaissances, les gens que l’on croise, se retrouve aussi dans cet espace public que représente le web et plus particulièrement les réseaux sociaux.  

 

Internet enlève la proximité physique qu’il y a dans la vie, entre les individus. La parole est libérée, tout le monde peut parler dans cet espace public, mais dans le bon sens comme le mauvais. Les critiques sont plus faciles par les réseaux sociaux, perdues parmi les milliards de messages postés. la parole paraît anodine, et les personnes en face presque irréelles, sans émotions. La jeune femme critiquée, Madison, réagit d’ailleurs en ce sens : “Don’t see how people can be rude to people they don’t even know” (Trad : “Je ne vois pas comment des gens peuvent être impolis envers d’autres gens qu’ils ne connaissent même pas”). Internet brise les barrières physiques, même en ce qui concerne les critiques et les moqueries. Plus besoin de voir la personne en face pour se moquer, il est possible de critiquer ou se moquer en public, sur Internet, de personnes que l’on ne connaît pas, où que l’on a jamais vu en réalité, juste basé sur une photographie, sans prendre en compte qu’il y a une personne avec des émotions, de l’autre côté de l’ordinateur : “You can’t sit behind a computer screen and say anything you want to because your words can have a big affect on other people.” (Trad : “Tu ne peux pas t’asseoir derrière un écran d’ordinateur et dire tout ce que tu veux, parce que tes mots ont un grand impact sur les autres personnes”).

 

Après ce tweet, Madison a reçu beaucoup de soutien des internautes. Le fatshaming qu’elle a subi, au lieu de susciter la moquerie, à engendré un mouvement de défense et de soutien de la part des internautes. Puisque sur Internet, la parole est libérée, ceux qui, jusqu’ici étaient spectateurs du fatshaming, prennent la parole pour défendre la personne humiliée. Les réseaux sociaux permettent de remettre en cause la moquerie et la personne à l’origine de celle-ci. Alors que dans la réalité, souvent dans des moments d’humiliation publique, les personnes ne réagissent pas, tournent la tête. Or, sur Internet, les gens prennent plus volontiers la parole pour réagir.

 

Il y a une autre manière dont la parole sur les réseaux sociaux permet de rejeter ou dénoncer le fatshaming. En effet, la parole se libère aussi même du côté de ceux que l’on attends pas. Des mannequins, qui sont plutôt le symbole du corps parfait, que l’on pense plutôt reproductrice de cette haine des gros et fatshaming, ont parfois une parole qui aide à désacraliser ce corps parfait, et par la même occasion, cette pression de la perfection. De manière général, le mannequin est le modèle à suivre pour les femmes, pour atteindre la perfection, le corps à avoir. Le mannequin paraît intouchable, avec un rythme de vie et de nutrition parfait. Le corps sacré est le corps mince, quitte parfois à en développer des troubles de la nourriture. Mais ce corps et les règles pour l’obtenir, pour paraître parfaite, sont, sur les réseaux sociaux, désacralisés.

 

Une mannequin mondialement connue, Cara Delevingne, est beaucoup appréciée, outre que pour son physique, par son côté “réel”. Un post a beaucoup fait parler, c’est une photo d’elle en train de manger Mcdonald’s. Les mannequins sont comme un idéal irréalisable, irréel, qui suivent des régimes compliqués. Mais lorsque l’une d’entre elles proclame son amour pour la junk food, on peut facilement s’identifier à elle. Le corps sacré semble moins difficile à atteindre, elle a des cheat days, comme tout le monde. Sur les réseaux sociaux, il est plus facile de travailler sur une image personnelle, plus humaine en quelque sorte. Notamment sur Instagram, où une image suffit parfois pour montrer tout ce que l’on veut sans des mots.

 

Au contraire de cela, il y a une mannequin sur Instagram qui révolutionne un peu le genre, et qui désacralise totalement le mythe du mannequin parfait et intouchable. Jazz Eager(6), une top model autrichienne, utilise instagram pour montrer que le fatshaming est partout, même chez les mannequins et que les photos ne reflètent pas toujours la réalité, que la perfection n’existe pas. Elle est à l’origine d’un hashtag truthbehindthisshot (Traduction : La vérité derrière cette photo) qui est devenu viral sur les réseaux sociaux. Au premier abord, son Instagram peut avoir l’air de celui d’une mannequin comme les autres : des selfies, des photoshoot, photos de vacances, etc… Mais lorsqu’on lit des légendes de ces photos, on peut voir la vérité, les coulisses des photos, par exemple : “#TruthBehindThisShot mon agence m’a dit ce jour-là que mes hanches étaient beaucoup trop larges et que je devais perdre du poids afin d’espérer défiler pour la Fashion Week de Londres. J’étais déjà trop maigre donc j’ai décidé que je ne perdrai pas de poids” ou encore “#TruthBehindThisShot j’ai mis environ 15 minutes à prendre cette photo et j’étais sur le point de tomber du lit parce que je devais faire en sorte que mes jambes paraissent le plus mince possible.”. A travers chacune de ces photos, elle brise la façade de la perfection pour montrer que les mannequins sont victimes de cette pression de l’apparence, notamment sur les réseaux sociaux qui fonctionnent à l’image comme Instagram.

Paradoxalement, Instagram, le réseau social de la photo, de l’image et du paraître, peut aussi devenir le lieu où les barrières et les mythes se brisent. Les mannequins utilisent ces médias pour montrer leur vie de tous les jours, leurs doutes, leurs faiblesses, le rapport qu’elles ont avec leur corps comme toute personne normale. En faisant cela, on peut parler d’une désacralisation du corps parfait. Le mannequin n’est plus un corps sacré, inatteignable : elles aussi ont des insécurités, et soumises à la pression de la perfection.  

 

Les réseaux sociaux sont aussi le lieu où se font connaître et rend populaire un nouveau type de mannequin : les mannequins XXL. C’est le cas par exemple de Ashley Graham, qui y a vu sa popularité croître. Elle est l’exemple même que les codes du mannequinat peuvent changer, ainsi que la norme du physique. Même les marques de vêtements utilisent de plus en plus des mannequins de toutes tailles afin de montrer une plus grande diversité physique. Ces mannequins XXL deviennent donc de plus en plus populaire, et leur présence et messages sur les réseaux sociaux atteignent plus de monde, et ouvrent les mentalités sur la beauté sous toutes ses formes. Selon notre questionnaire, 79% des répondants trouvent que l’action et la présence médiatique des mannequins XXL est positive. Ces mannequins ont aussi, contrairement à certaines mannequins minces comme nous avons pu le voir dans l’introduction, une forte position anti-fatshaming et sont de nouveaux modèles à suivre pour les jeunes filles.

 

Les mannequins ne sont pas les seules à participer à ce phénomène de “body acceptance”, à l’encontre du bodyshaming : les instagrameuses fitness, celles dont nous avons parlé en première partie de notre exposé. En effet, un certain nombre de ces influences qui la plupart du temps promeuvent un corps “parfait”, dans des positions élaborées, ont décidé de montrer sur le réseau social l’envers du décor. Il s’agit de montrer à leurs abonnés que les photos prises sont souvent l’effet d’une posture non naturelle, maintenue uniquement pour la photographie, et que, comme le reste du monde, elles ont des défauts physiques. Ainsi on retrouve par exemple l’instagrameuse Chessie King(7) (300.000 abonnés), met des photos d’elle avant/après maquillage (avec une dose d’humour), ou encore l’influenceuse Imre Çeçen (8) qui nous montre l’écart entre la taille de son ventre le matin et le soir. On trouve également les photos de la professeur de fitness Ana Victoria(9), dont une qui met en exergue la différence de son corps quand elle est debout, un corps mince et tonique, et les plis qui qui apparaissent quand elle s’assoit. Ces mouvements sont généralement très appréciées par les internautes qui voient là une sorte de désacralisation de la figure de l’instagrameuse, qui arboraient jusqu’alors des corps qui semblaient inaccessible à la plupart des gens.

 

Nous avons vu que les réseaux sociaux sont des lieux où la parole peut être libérée, et le fatshaming peut être rejeté. Les discriminations y sont dénoncées, il y a des posts qui créent des débats comme le fatshaming qu’a vécu Madison Haulter. C’est aussi l’endroit où l’image devient un outil d’ouverture d’esprit, contre le fatshaming, plutôt que d’en être l’outil, via les mannequins (XXL ou non), ou les blogueuses fitness qui montrent que même ce qui est considéré comme perfection, n’est pas aussi différent de nous, n’est pas aussi inatteignable. La parole sur les réseaux sociaux ainsi que la sphère médiatique de la publicité deviennent des outils, des moyens de rejeter la discrimination en mettant en avant d’autres beautés, en rejetant les propos insultants, etc. D’ailleurs, ces deux outils peuvent aussi se lier contre le fatshaming comme ce fut le cas pour la campagne #speakBeautiful que la marque Dove et Twitter ont mené ensemble. Dove a décidé d’agir pour les femmes et l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes. Selon un calcul, plus de 5 millions de Tweet en 2014 étaient des messages négatifs sur le physique ou la beauté. Pour que les femmes s’acceptent (ainsi que leur corps) telles qu’elles sont, ils ont lancé le hashtag et la campagne #SpeakBeautiful (10)(Traduction : Dire de belles choses). Dove réponds aux tweets dégradants ou négatifs par des messages personnalisés positifs, pour montrer que les mots sont importants et peuvent avoir un impact important, notamment sur les réseaux sociaux.

 

Donc, les réseaux sociaux et la publicité sont des moyens importants pour combattre le fatshaming aujourd’hui, notamment car ce sont aussi les lieux où le fatshaming prolifère. Donc, on y trouve une vague de rébellion des codes et normes de beauté, une libération de la parole des humiliés, pour montrer que la beauté existe dans la différence, chez tous les corps. Mais cette vague d’anti-fatshaming ne fait pas l’unanimité, et subit aussi quelques critiques.

 

c. Les critiques de ce mouvement anti-fatshaming

 

La popularité des mannequins XXL ne fait pas l’unanimité. Le fait qu’une femme ronde soit mise en avant dérange certaines personnes, et provoque quelques inquiétudes, chez des internautes lambdas comme des experts de santé ou nutrition. En effet, des personnes trouvent intolérable et dangereux de faire ce qu’ils appellent une “apologie de l’obésité”, de tenter de rendre normal un corps rond.  

 

Parmi les arguments de ces personnes, il y a le fait que la rondeur se traduit directement par l’obésité, ce qui signifie pour eux junk food et manque d’activité physique. Pour eux, l’idée de rejeter les diktats du corps longiligne et de mettre en avant ses rondeurs et les assumer, ce n’est qu’une façade, et cache un déni de l’obésité. Le magazine Le figaro recueille les propos de Steve Miller(11), un hypnothérapeute, qui s’oppose à cette “banalisation de l’obésité”. Il réagit à la popularité d’une mannequin XXL, Tess Holliday en disant : “Lorsqu’elle milite pour l’acceptation d’un poids aussi extrême, Tess Holliday envoie un message terrible […] Malheureusement, si elle a autant d’abonnés sur les réseaux sociaux, c’est que beaucoup de femmes sont dans le déni et ne veulent pas se rendre compte des dangers liés à leur poids”. Plutôt que de voir, en l’action des mannequins XXL, une tentative d’acceptation de la beauté et une représentation des femmes sous tous leurs poids ; ce thérapeuthe y voit donc une stratégie de banaliser une maladie  pour rester dans le déni. Cet argument est souvent utilisé par les personnes qui ne soutiennent pas ce mouvement et qui sont d’avis que corps modèle doit être mince et parfait afin de ne pas mener les jeunes filles ou autres, vers de mauvais chemins. En conclusion, être gros n’est pas quelque chose qu’il faut accepter, mais plutôt combattre. Pour nuancer cela cet avis est souvent partagé par des personnes issues de l’industrie ou la sphère de la minceur, de la perte de poids : des nutritionnistes, des coach minceur, des entreprises de régimes, etc. Ils préfèrent mettrent en avant un corps mince comme modèle à atteindre.

 

Ensuite, ceux qui sont contre cette acceptation des corps représentés par les mannequins XXL, ont aussi comme argument que ce corps n’est pas beau ou pas vendeur. En effet, mettre en avant des grandes tailles ne permet pas de vendre le vêtement. Ils considèrent le mannequin comme un porte manteau, donc qui doit avoir des formes neutres, presques invisibles. Or, pour les vendeurs, la mannequin XXL a trop de formes et cela est plus mis en avant que le vêtement. De plus elles ne peuvent pas porter tous les vêtements alors que les mannequins habituelles le peuvent. Pour eux, le corps XXL n’est pas beau et ne permet pas à toutes les femmes de s’identifier à elles. Et, si ça ne plaît pas, ça ne fait pas vendre. Les mannequins habituelles taillent du 34, ce qui représente une infime minorité des femmes en France (0.70%), qui ont plutôt tendance à porter des vêtements de taille 40(12). Ces femmes ne représentent pas la réalité physique des femmes mais sont tout de même mises en avant car c’est plus vendeur : ce qui est vendeur, ce n’est pas la réalité, c’est un idéal qui fait rêver. C’est donc une deuxième raison pour laquelle les “gros” ne doivent pas être mis en avant.

 

Enfin, le troisième élément pour lequel des personnes sont contre l’acceptation ou la mise en avant de corps “gros”, c’est que ce n’est pas un mode de vie healthy. Sur Instagram, la mode est au style de vie healthy. Faire du sport, manger des légumes (apogée de l’avocat qu est comme un symbole du “manger healthy”. Ce mouvement se caractérise par l’idée d’avoir un corps sain et parfait en terme physique. Or, il est communément pensé qu’une personne grosse, l’est car elle ne mange pas sain et ne fait pas de sport. Donc, ils rejettent l’idée de mettre en avant des gens qui n’ont pas un mode de vie sain et respectable. Les photos ci-dessous résument un peu cette logique :

Ces photos sont issues du compte Instagram Project Harpoon, un compte Instagram dédié à photoshoper des femmes grande taille en femmes minces. Sur l’image de gauche, il est noté :

“Logique de gros : “La graisse n’est pas un ennemi, il y a des choses plus importante à combattre (harcèlement, la haine corporelle, etc).” – Dès que tout le monde sera gentil avec moi, ma tension artérielle va redescendre, mes articulations vont cesser de me faire mal et ma respiration va s’améliorer. C’est la faute de tout le monde si je suis gros.“

 

Et sur la deuxième :

“”La réalité c’est que je suis grosse. C’est un mot. C’est un adjectif. Et je m’en fiche.” – Tess Holiday. La réalité c’est que tu es obèse. Ce n’est pas juste un mot. C’est une phrase et parfois c’est une condamnation à vie. Et ça se voit que tu t’en fiche. Quel beau modèle tu fais.”

 

Les deux images partent d’une pensée ou une citation d’une personne grande taille et répondent à cette logique ou cette citation, pour la contredire. Le ton employé est plutôt arrogant et insultant, “Logique de gros” avec de l’ironie dans les propos, notamment dans la première image. Ensuite, dans la deuxième image, c’est une réponse à un propos de la mannequin XXL Tess Holliday. Celle-ci essaie de banaliser l’image des personnes grande taille, de faire passer le message que ce n’est pas quelque chose de honteux. Mais la réponse lui dit qu’elle est obèse, c’est-à-dire que sa condition est dangereuse pour sa santé et qu’elle n’est pas un bon modèle à suivre pour les petites filles. Ils pensent que les gens vont vouloir devenir gros aussi, plutôt  que de considérer ce mouvement de banalisation simplement comme une acceptation et représentation de gens grandes tailles qui existent déjà. Ainsi, selon ces propos, un gros paraît être une personne inconsciente des dangers, qui souffre physiquement et pense que tout va s’arranger si les gens acceptent les gros. Ce discours infantilisant représente aussi du fatshaming, car il humilie des personnes pour leur poids et les fait paraître stupides et inconscient. Ils considèrent que ce n’est pas un bon modèle de vie à suivre. Cela est accentué par le mouvement healthy qui se développe très vite sur Instagram avec les blogeuses fitness qui postent des photos de leurs séances de sport, de leur corps athlétique et leurs repas sains.

 

En conclusion, le mouvement d’anti-fatshaming, de banalisation du corps gros, ne plaît pas à tout le monde, et fait face à de nombreuses critiques. Nous en avons vu principalement trois. En premier lieu, il y a la critique plutôt des professionnels de santé ou de coaching minceur, qui dit que mettre en avant des gens qui ne sont pas mince, c’est faire l’apologie de l’obésité, et banaliser ses dangers. Ensuite, il y a le monde de la mode qui critique ce mouvement pour des raisons esthétiques, car ce n’est pas vendeur. Enfin, il y a les critiques qui viennent des blogueuses ou blogueurs healthy, ou le mouvement healthy sur instagram, qui considèrent que les gros le sont car ils ont un mode de vie qui n’est pas sain, voire dangereux et ne représentent pas de bons modèles de vie.   

 

Ainsi, les personnes qui sont considérées comme grosses subissent de nombreuses critiques et d’autant plus avec les réseaux sociaux. Or, la notion de “gros”, en dehors de l’aspect médical de l’obésité, est une notion subjective dans nos sociétés. Savoir si quelqu’un est “trop gros” est une notion qui diffère selon les gens et les époques. Que signifie être gros aujourd’hui dans notre société ? Cette notion a-t-elle toujours eu la même signification ?

3. La nuance de “gros” dans nos sociétés : évolution et questionnement

 

Il y a une norme physique qui représente une frontière entre le « trop gros » et le « trop mince ». Cette norme physique est définie, nous l’avons vu, par la sphère médiatique, de la mode ou encore par la publicité, et aujourd’hui les réseaux sociaux (surtout ceux de l’image comme Instagram). Cette norme représente la perfection et est intériorisée par tous les individus de la société. Mais, cette norme est-elle aussi intouchable qu’elle n’y parait ? Est-elle changeable ? Nous verrons que la norme physique a changé selon les époques, en parlant notamment du corps parfait féminin selon les siècles et les décennies, dans les sociétés occidentales. Nous verrons alors qu’être gros n’a pas toujours eu la même définition physique, mais a cependant toujours contraint les femmes à une certaine allure et une certaine silhouette et à subir des remarques si cette norme physique n’est pas respectée.

 

a. Évolution de la perception du “gros”au cours de l’histoire

 

La perception de la minceur ou de la grosseur a changé à travers les époques. La frontière entre « être gros » et « être mince » n’a pas toujours été celle d’aujourd’hui. “Gros” est un terme péjoratif, qui sous-entend une norme de comparaison (83% des répondants à notre enquête trouvent le terme “gros” péjoratif). La perception et le rapport avec l’adjectif « gros » et le « corps parfait » a beaucoup évolué. En fait, la perception du corps parfait chez la femme est représenté ou socialement reproduit par l’art (ou aujourd’hui la sphère médiatique).

 

Le corps parfait n’est pas une apparence fixe, il dépend des sociétés et des époques. Par exemple, le corps parfait dans l’Egypte antique était mince. Mais, dans la Grèce antique ou l’époque de la Renaissance en Italie, le corps parfait était plutôt rond. Les femmes avaient des courbes, un peu du ventre. La femme parfaite était bien en chair, et c’est de cette manière qu’elle est sculptée ou peinte. Elles représentaient la bonne santé, la minceur étant considéré comme la maladie ou la pauvreté.

 

Plus récemment, dans notre siècle, la norme du corps parfait féminin a changé chaque décennie et servait de point de repère entre ce qui était « trop mince » ou « trop gros ». Tout dépend des pratiques de l’époque ou des célébrités, des modes en terme de vêtements et de coiffures(13). En 1920, la norme était au corps svelte, la poitrine plate, silhouette un peu « masculine », et les femmes portaient de longs décolletés et des cheveux courts, comme on peut voir sur les héroïnes de films comme Alice Joyce. Mais la décennie suivante, une autre femme change ou devient égérie de la norme corporelle : Jean Harlow avec le retour des formes (cuisses, hanches et poitrines). La décennie suivante, le corps reste aux courbes féminines en sablier (taille fine, hanches aussi larges que les épaules et cheveux plus longs, le cou fin) à la manière de l’actrice Katharine Hepburn. Dans les années 50, les courbes généreuses et les femmes pulpeuses sont mises à l’honneur à l’image de Marylin Monroe et les Pin ups. Mais, les décennies d’après verront leur norme changer. La minceur deviendra synonyme de beauté à partir des années 60 et l’arrivée de la figure du top model, comme Twiggy. Silhouette frêle et fine, jusqu’au look grung et androgyne de la mannequin « brindille » Kate Moss. Les années 2000 laisseront place à un corps plus athlétique (comme celui des chanteuses Britney Spears ou Gwen Stefani, et qui est fin et svelte).

 

Donc, depuis environ 6 décennies, la norme corporelle pour les femmes est à la minceur. Cette norme a été intériorisées par les individus dans les sociétés dont, et reproduits par la sphère médiatique et artistique qui met en avant ces corps. Donc, tout corps qui est différent de cette norme aujourd’hui est considéré comme « trop gros » ou « trop mince » et fait l’objet de moquerie. Mais nous l’avons vu, cette norme change selon les époques et aussi selon les individus. Être gros dépend alors de la norme physique de notre société et de la perception que chacun en a.

 

b. Qu’est-ce qu’être gros ? Notion floue dans notre société

 

Gros est une notion plutôt subjective. Certes, il y a le poids médicalement considéré comme surpoids, ou obésité. Mais lorsque qu’une personne trouve quelqu’un (ou soi-même) gros, c’est un avis subjectif, personnel qui ne respecte pas toujours la réalité. D’ailleurs souvent, une personne jugera une autre (ou soi-même) gros alors que cette personne n’est médicalement pas considéré comme tel. Les célébrités en font des frais depuis de nombreuses années, Marilyn Monroe en son temps et récemment par exemple, la chanteuse Rihanna qui a subi des remarques et commentaires sur son poids, sur les réseaux sociaux, alors qu’elle est mince, et médicalement pas du tout considérée comme en surpoids.

 

En effet, après avoir été photographiée à un moment où la célébrité avait pris légèrement du poids, elle a subi de nombreuses critiques et moqueries(14). Un blogueur a pris la parole sur son blog Barstool Sports, qui est un blog dédié aux hommes. Cet article est intitulé “Rihanna va-t-elle rendre le fait d’être gros à la mode ?”. Puis, il tient les propos suivants :

 

“C’est peut-être une mauvaise photo, ou elle a trop profité du room service ou alors, croisons les doigts, elle est enceinte, ce qui serait un tel soulagement, parce qu’au moins elle ne serait pas grosse […] C’est le moment de vous inquiéter si vous n’êtes pas un mec qui aime les filles enrobées”.

 

Le fait de dire que la seule raison qui rend acceptable l’apparence de la chanteuse, c’est l’idée qu’elle soit enceinte est une remarque symbolique de la pensée et l’avis de notre société sur le corps féminin. Dans le discours, on retient trois fils de pensée : une femme grosse doit être appréciée seulement par les hommes qui aiment ça. Ensuite, si une femme est enrobée c’est parce qu’elle est enceinte (ou en tout cas, c’est l’explication raisonnable…). Et enfin, si une personne est grosse, c’est parce qu’elle aurait trop mangé. Après ces commentaires, les internautes ont vivement défendu la chanteuse, en remarquant que la jeune femme avait un corps et un poids normal, n’était absolument pas obèse. Certains remettent en cause : “Rihanna elle prends quelques kilos et ça y est elle est grosse […] vous savez même  plus c’est quoi être “gros””.

 

Les fans s’identifient aux célébrités et lorsque celles-ci subissent des remarques alors qu’elles ont un poids normal, les fans prennent les remarques pour eux aussi. Cela peut être dangereux car les fans subissent indirectement ce fatshaming aussi. Par exemple, en remarque des critiques sur Rihanna, une internaute a dit : « Si Rihanna est grosse, qu’est ce que je suis ? ». La chanteuse est une célébrité parmi tant d’autres à recevoir des critiques sur son poids. Les célébrités ressentent souvent cette pression du poids car leur image est publique. D’ailleurs, il règne comme une peur d’être gros qui pousse ces célébrités à toujours paraître mince (régimes, sports,…) et parfois à vivre des troubles de l’alimentation. La chanteuse Demi Lovato en fait aussi les frais, subissant très souvent ce genre de remarques sur son physique. Elle a cependant décidé, pour elle même et pour ses fans, d’arrêter de se mettre la pression et se rendre malade sur son apparence et son poids, de manger sainement et ne plus se laisser avoir faim, par le biais d’un post où elle se compare à ses jeunes années où elle était mince mais mal dans sa peau à aujourd’hui où elle a pris un peu plus de poids, en écrivant en légende “Recovery is possible” (Traduction : Guérir est possible”).

Ces personnes dont l’image est retouchée, commentée publiquement et sur Internet vivent dans la pression et la peur d’être gros. On ne compte plus le nombre de scandales de cas d’anorexie ou maigreur chez les célébrités ou mannequins et les troubles de l’alimentation qui en découle (se restreindre fortement sur la nourriture, se sentir coupable de manger, se faire vomir, prendre des pilules amincissantes, etc). Donc, « gros » est une notion floue et relative. Les célébrités et les mannequins subissent des pressions, sont vivement critiqués et/ou moqués dès qu’ils ont l’air d’avoir un peu de poids et sont catalogués comme « gros » alors que pour beaucoup d’autres, qui viennent défendre et réagir aux critiques, cela est faux.

Il est difficile de savoir ce qui est considéré comme gros, par rapport à quoi, à quelle norme. La norme physique semble être la mannequin maigre qui pourtant elle aussi subit l’oeil critique si elle n’est plus assez maigre.

 

Ainsi, d’un autre côté, la mannequin XXL, elle, serait une définition de « gros », puisqu’elle est cataloguée comme telle. Or, les corps voluptueux comme en affichent Beyoncé, Nicki Minaj ou encore Kim Kardashian semblent devenir la nouvelle norme, ou en tout cas mode, physique. Souvent cataloguées comme grosses par de nombreuses personnes, elles sont pourtant loin de l’être. Les formes notamment des hanches, de la poitrine et du postérieur donnent cette impression. Mais ces femmes ont le ventre plat, les jambes fines et, les bras, le cou et la taille très menus. Le mouvement XXL, des femmes voluptueuses, du curvy (Traduction : “Avec des courbes”) est aussi à nuancer. Les mannequins XXL montrées sur les réseaux sociaux sont elles aussi parfois retouchées (sur une photo ou en réalité…), développent leurs courbes à l’aide de corsets ou gaines (Famille Kardashian) alors que les corsets peuvent créer des problèmes de santé en vieillissant. Le mouvement des mannequins XXL est un mouvement marketing, elles sont grosses mais que là où il faut, là où “avoir des formes” ne dérange pas. Elles aussi ont un corps, qui parait irréel, dans lequel les femmes “lambdas” ne se reconnaissent pas et ne trouvent pas leur normalité, ne s’identifient pas(15). D’ailleurs, les mannequins considérées comme XXL, ne portent pas des tailles XXL. Souvent, elles portent du M ou L.

 

Cette confusion peut avoir des conséquences sur la manière dont les gens perçoivent la grosseur ou la minceur sur les mannequins et donc sur eux-mêmes. Il est difficile de savoir ce qui est considéré comme “gros” ou non lorsque les gens minces se font critiquer pour leur poids et que les gens supposés être gros sont en fait plus minces que la moyenne ou retouchées. Gros semble être une appréciation subjective laissée tout à chacun, plutôt qu’une frontière claire. Et, peu importe que l’on soit d’un côté ou de l’autre, on ne pourra jamais respecter la norme, une norme qui semble de plus en plus imprécise et inatteignable.

 

CONCLUSION :

 

Nous l’avons vu, les réseaux sociaux libèrent la parole. Internet forme une barrière physique où la moquerie semble plus simple qu’en face à face, ne montrent pas les émotions humaines. A toutes les époques, à tous les âges, la moquerie semble être la manière de désigner quelqu’un qui ne suit pas la norme, qui n’est pas comme les autres. Cet acte discriminatoire ajouté à l’obsession de notre société avec le surpoids, et le poids de manière générale, se multiplient sur Internet : envers des anonymes comme des célébrités. La norme du corps parfait semble être représentée par le mannequin svelte avec un corps longiligne.

 

Mais petit à petit, les réseaux sociaux servent à une nouvelle ère de parole : celle des gros. Les moqués sur Internet sont défendus, et répondent à leur détraqueurs. Les mannequins minces ont de la concurrence avec les mannequins XXL qui utilisent les armes visuelles, les images. Les mannequins et les célébrités minces elles-mêmes libèrent leur parole en faisant savoir qu’elles subissent aussi le fatshaming et cette obsession du surpoids et du “paraître gros” dans leur vie de tous les jours.

 

Le règne du corps mince comme corps parfait semble être fini pour laisser place, à travers des campagnes publicitaires telles que celles de Dove, et la libération de la parole sur les réseaux sociaux, laisser place à la norme des corps sous toutes leurs formes. Ce mouvement d’anti-fatshaming subit de vives critiques et ne romps pas avec cette culture du corps vendeur, du corps objet.

 

Mais les réseaux sociaux finalement : creusent-ils ou changent-ils la norme de beauté ? Certes la parole se libère, mais pourtant, la pression du poids semble être plus forte. 96% des répondants du questionnaire disent que les réseaux sociaux empirent notre rapport avec notre corps. Deux mouvements semblent s’opposer : Un mouvement qui met en avant un corps qui fait rêver, qui vend ; et un mouvement qui incite à aimer son propre corps(16). Cependant le premier mouvement semble plus fort. En effet, même les mannequins XXL aujourd’hui représentent parfois un idéal inatteignable (certaines ne font pas du XXL, sont retouchées, etc). Donc même les célébrités ou mannequins aux formes voluptueuses qui semblent symboliser la normalité, deviennent une nouvelle forme de vente du corps (les Kardashian, par exemple), plutôt que la banalisation des corps sous toutes ses formes.

 

Le corps est un objet social soumis à des codes sociaux. Comme le disait Jean Jacques Rousseau (17), il naît nu et libre, c’est donc la société qui lui impose des codes : s’habiller, en prendre soin, …. On peut alors se demander si ces codes, grâce à l’arrivée des réseaux sociaux, ne pourraient-ils pas être enfin remis en cause ? Ou au contraire, permettent-ils la diffusion plus large encore du “corps parfait” du XXIème siècle ?

Notes de bas de page

  1. Kirkova Deni, Dani Mathers sparks backlash after bodyshaming a naked woman on Snapchat, Dailymail, 2016. URL : http://www.dailymail.co.uk/femail/article-3689780/Playboy-model-Dani-Mathers-sparks-furious-backlash-body-shaming-naked-woman-Snapchat.html  
  2. Thomas Coëffé, Les Chiffres réseaux sociaux, le blog du modérateur,  le 11 juillet 2017. URL https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-reseaux-sociaux/
  3. Roosh V, Fat Shaming Week, Return of Kings le 7 octobre 2013. URL http://www.returnofkings.com/18782/fat-shaming-week
  4. Ibid
  5. EARL Jennifer, High school girl’s response to body-shamers online goes viral, URL : https://www.cbsnews.com/news/high-school-girls-response-to-body-shamers-online-goes-viral/
  6. Jazz Egger, compte instagram : https://www.instagram.com/jazzegger/?hl=fr
  7. Chessy King : https://www.instagram.com/p/BWN46w8AeJn/?utm_source=ig_embed&utm_campaign=embed_ufi
  8. Imre Ceçen : https://www.instagram.com/p/BTODKiXgqBr/?utm_source=ig_embed&utm_campaign=embed_ufi
  9. Ana Victoria : https://www.instagram.com/p/BPV9-cUA09D/?utm_source=ig_embed&utm_campaign=embed_ufi
  10. DOVE, campagne #SpeakBeautiful : https://www.dove.com/us/en/stories/campaigns/speakbeautiful.html
  11. NICOLET Hortense, Les mannequins XXL banalisent-ils l’obésité ?, 2015, URL : http://madame.lefigaro.fr/societe/mannequins-plus-size-sommes-nous-en-train-de-dedramatiser-lobesite-140915-98207
  12. Catherine, Pourquoi les mannequins grande taille ne sont pas grosses ?, 2014. URL : http://www.ma-grande-taille.com/pourquoi-les-mannequins-grande-taille-ne-sont-pas-grosses-91224
  13. Sarah, Le corps “parfait” de la femme à travers les siècles, 2017, URL : http://100feminin.fr/corps-parfait-de-femme-a-travers-siecles/
  14. DANCOURT A., Rihanna, victime de “fatshaming” sur Internet, Le Parisien, Juin 2017, URL : http://www.leparisien.fr/laparisienne/actualites/societe/rihanna-victime-de-grossophobie-sur-internet-01-06-2017-7005486.php
  15. SCHUTZ V., La mode des mannequins plus size est-elle une vaste supercherie ?, Konbini, 2017, URL : http://www.konbini.com/fr/tendances-2/la-mode-des-mannequins-plus-size-est-elle-une-vaste-supercherie/
  16. Le corps consommé : la libération paradoxale, ISCPA Paris, Mai 2016, URL : http://www.marketing-professionnel.fr/parole-expert/consommation-alienation-corps-consomme-liberation-paradoxale-201605.html
  17. Rousseau J.J., Émile ou De l’éducation, 1762

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