Théorie de la Terre plate : des adeptes de plus en plus nombreux

Par Clémence DURAND et Alexandre FESTAZ

« L’horizon est toujours au niveau des yeux », « Une fois que vous savez que c’est plat, vous n’en revenez pas » ou encore « Où est la courbe ? » En janvier 2016, le rappeur américain B.o.B défrayait la chronique avec une série de tweets prouvant au monde entier que la Terre n’est pas une sphère, mais est en réalité plate. L’occasion était trop belle, et l’artiste en a profité pour apostropher le Monsieur Science outre-Atlantique, Neil deGrasse Tyson : « Neil Tyson need to loosen up his vest/They’ll probably write that man one hell of a check/Flat line, flat line/You got me once but that died, aye. » L’intéressé lui a répondu en lui exposant, à sa façon, quelques fondamentaux de la physique.

L’histoire aurait pu en rester là. Mais voilà, l’exemple de B.o.B n’est pas anodin. Au contraire, il met en exergue un phénomène prenant de plus en plus d’ampleur chaque année. Ils s’appellent les platistes, ou Flat Earthers en anglais, et sont persuadés que la Terre est plate. La Nasa, les gouvernements, mais aussi les constructeurs de GPS et autres industriels nous mentiraient depuis des années.

Si nous pensons que cette théorie conspirationniste mérite notre attention, c’est avant tout parce qu’elle se démarque d’autres bien plus connues. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle ne date pas de l’avènement du web 2.0 et de l’explosion de chaînes YouTube qui lui sont dédiées, notamment depuis 2015. Lorsque l’on se penche sur la question, nos recherches remontent jusqu’au XIXe siècle, époque où les premières sociétés officiellement platistes voient le jour, pour ensuite tomber nez à nez avec la Flat Earth Society dans les années 1950, nom aujourd’hui parfois attribué dans le seul but de gagner en visibilité.

Nous vous proposons de retracer l’histoire des platistes, de leurs origines à nos jours, tout en comparant les techniques mises en place dans la diffusion de leurs idées. De la publication de revues spécialisées aux groupes Facebook internationaux, nous passerons ensuite à la loupe les différents acteurs interagissant dans cet univers. Platistes et globistes échangent quotidiennement, et doivent bien souvent faire face aux trolls d’Internet. Enfin, nous explorerons les raisons poussant les platistes à adhérer à la théorie de la Terre plate, en mettant en lumière le rôle que joue la croyance et les mécanismes motivationnels. Dans quelle mesure les platistes peuvent-ils être considérés comme l’une des figures majeures du complotisme ? Car, après tout, lorsque l’on est convaincu que la Terre est plate et qu’un nombre aussi important de personnes nous ont menti durant toute notre vie, comment ne pas céder aux sirènes d’autres conspirations ?


Des origines à nos jours : comparaison des méthodes de diffusion des idées

Il est d’usage de croire que ce sont les scientifiques et chercheurs Nicolas Copernic, Johannes Kepler et Galileo Galilei qui ont été les premiers à découvrir et prouver que la Terre n’est pas plate mais sphérique. Cette découverte, nouvelle pour l’époque de la Renaissance avait en fait déjà été démontrée à l’Antiquité. Alors, pourquoi les hommes ont-ils d’abord pensé que la Terre était sphérique pour ensuite la prouver plate ?

“La Terre est plate”, depuis la Grèce antique à la Flat Earth Society

Selon les écrits grecs, Thalès de Milet (-625 ; -547) serait le premier mathématicien à avoir analysé la forme de notre planète. D’après lui, la Terre avait la forme d’un disque flottant entouré d’un océan infini (Theodor Gomperz, Les Penseurs de la Grèce : histoire de la philosophie antique, tome I, livre I, chapitre 1, II).

Thalès et ses disciples pensaient que la planète bleue était suspendue dans l’espace grâce à une concentration d’air. De plus, la Terre aurait été recouverte d’un dôme céleste qui enfermait la Lune et le Soleil, tous deux des disques plats tournant autour d’elle et suspendus eux aussi dans les airs. Néanmoins ça ne sera que plus tard et grâce aux pythagoriciens (-580 ; -348) grecs que la découverte de la forme de notre planète se fera plus juste. En effet, tout comme Platon, ils pensaient que la Terre était cylindrique et se trouvait au milieu d’un univers infini.

L’Antiquité a apporté un grand nombre de philosophes, mathématiciens et savants qui, à travers leurs travaux de plus en plus affinés, ont démontré l’aspect final et sphérique de la Terre.

Néanmoins, la période du Moyen-Age arriva ainsi que ses grandes guerres et, malheureusement, beaucoup de ce savoir et observations accumulés depuis des siècles ont, en grande partie, été détruits. Dans ces temps incertains, les savants et chercheurs de l’époque sont partis sur des réflexions nouvelles et pour beaucoup erronées, principalement à cause de l’influence de l’Eglise Romaine qui, avec sa volonté de christianiser les pays conquis par l’ancien empire, imposait ses règles religieuses monothéistes et scientifiques.

Si l’on fait attention aux écrits des religions monothéistes qui sont apparues vers le Xe siècle avant J.C., elles aussi se font chacune concurrence sur la théorie universelle de la forme de la planète Terre. Il apparaît que dans la Bible et le Coran, il existe de multiples références sur la forme et le mouvement de la Terre.

La Bible par exemple montre dans son passage avec Jérémie (49:36) dans l’Ancien Testament que : « (…) les quatre vents, des quatre bouts des cieux (…). » Ou quand Jean indiqua dans l’Apocalypse (7:1) qu’il vit « quatre anges debout aux quatre coins de la Terre ».

Le Coran quant à lui laisse suggérer que la Terre serait elle aussi plate mais rectangulaire comme l’affirme la Sourate 71:19 « Nous avons étendu la terre comme un tapis ».

Ce sont ces références et fois religieuses qui divisent les certitudes. Et, même encore aujourd’hui, au XXIe siècle, malgré les innombrables relevés scientifiques, un grand nombre d’individus croient à la Terre plate et se retrouvent sur les réseaux sociaux ou lors de grands meetings pour en débattre.

Beaucoup de chercheurs et scientifiques étudient cette communauté de croyants, qu’ils appellent aujourd’hui les platistes. Christine Garwood, une historienne des sciences britanniques a reconstitué dans son œuvre Flat Earth: The History of an Infamous Idea l’histoire moderne de ces platistes. Pour elle, la croyance de notre siècle sur la théorie de la Terre plate s’articule autour du Royaume-Uni au XIXe siècle avec un porte-parole charismatique : Parallax, alias Samuel Rowbotham (1816 – 1884). Parallax se positionne en père penseur à cette époque grâce notamment à ses méthodes et à ses écrits. En tant qu’écrivain, il rédige d’abord des pamphlets, puis un livre en 1881 retraçant ses découvertes et expériences. Inventeur aussi, il réfute tous les arguments contre ses idées et sa foi en démontrant son savoir à travers bon nombre d’inventions, dont celle du phare d’Eddystone. Connus comme étant un puissant orateur, Samuel Rowbotham a su déclencher une ferveur qui lui succédera.

Car depuis, plusieurs successeurs ont repris ses expériences et ont écrit des textes à ce sujet, notamment à partir du livre le plus connu de Parallax, Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe. Dans cette publication, on peut trouver des expériences destinées à prouver la platitude de la Terre, définissant les théories de Copernic et Newton comme ridicules. Toujours selon cet ouvrage, la Terre est plane, immobile, avec le pôle Nord au centre et serait bordée de tous les côtés par un mur de glace. Ses affirmations sont pour ce représentant la vérité même, car présentes dans la Bible.

Ses publications sont aujourd’hui très facilement consultables, on peut notamment les acheter via des plateformes d’e-commerce. Christine Garwood précise d’ailleurs dans son étude que les rééditions de ces écrits sont en perpétuelle évolution et qu’ainsi, Parallax se positionne en père fondateur des platistes modernes ainsi que de la communauté Flat Earth Society (FES), qui naît en 1956 sous la direction de Samuel Shenton.

De plus, les pensées de Parallax ne se sont pas arrêtées aux frontières de la Grande Bretagne et ont gagné petit à petit les Etats-Unis et l’Europe.

Une communauté qui a su renaître à travers les siècles

Même si aujourd’hui la communauté des platistes connaît une certaine renommée, entre 1884 avec la mort du père penseur Parallax et, malgré la naissance de la Flat Earth Society 1956, les platistes ont connu une grande traversée du désert. Absence de leader, difficulté à diffuser leur parole, une grande remise en cause ainsi que le web 2.0 a permis aux platistes de renaître de leurs cendres à l’aube du troisième millénaire.

La religion sera tout d’abord leur salut. Par les mêmes moyens que la prêche chrétienne, les platistes donnent leurs versions de la Terre plate lors de rencontres, conférences, messes, évènements. De plus, le monde la révolution industrielle, avec ses chemins de fer, l’électricité, les usines d’impression, auraient pu donner un avantage pour la prospection des platistes. Alors pourquoi durant le XXe siècle, la communauté a-t-elle quasiment disparue ?

L’essoufflement de la communauté FES peut s’expliquer, en majeur partie, par deux des plus grands drames de notre histoire moderne, les Guerres Mondiales. L’Europe se déchire, les inventions les plus dangereuses sont créées, la théorie de la Terre plate peine à trouver sa place au milieu des conflits. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que la Flat Earth Society tente de revenir sur le devant de la scène, sous l’égide de Samuel Shenton. Après sa mort en 1972, l’un de ses amis, Charles Kenneth Johnson, prend la présidence du groupe et, ce qui était à la base un rassemblement confidentiel de conspirationnistes s’organise et enregistre, d’années en années, un nombre plus important de membres.

À cette époque, C. Johnson utilise les médias grands publics pour faire entendre son message (New York Times, Newsweek, etc.). Il rédige également une newsletter durant sa présidence, première utilisation du numérique pour la propagation de la théorie de la Terre plate. Néanmoins, la FES aura du mal à lui survivre passant de 3 500 membres à une centaine à peine après sa mort en 2001.

Seulement quelques années plus tard, alors que la théorie de la Terre plate semblait n’être qu’un lointain souvenir, Daniel Shenton, platiste revendiqué, crée en 2004 un forum en ligne qui relance les discussions des théories de la FES. La diffusion en ligne fut telle qu’elle regroupa des centaines de débats.

La page Facebook de la Flat Earth Society compte plus de 182 000 likes.
© Capture d’écran

En 2018, la Flat Earth Society possédait un compte Twitter avec plus de 70 000 abonnés et plus de 180 000 likes sur sa page Facebook, délaissant les forums pour toucher un public le large possible. Cependant, on constate une volonté de faire apparaître ces groupes Facebook comme fermés, élitistes et communautaires. En plus de devoir obtenir l’aval de leur administrateur pour pouvoir interagir avec les autres membres, un questionnaire doit être rempli afin d’autoriser qui que ce soit à être inscrit. Dans le cadre de la présente étude, aucune difficulté n’a été rencontrée, alors que nous ne nous présentions pas comme platiste. On peut certainement en déduire que ce protocole a plus pour rôle de donner l’impression aux nouveaux arrivants de faire partie d’un groupe éclairé, et ainsi en décalage avec le reste de la société, que de réellement trier les nouveaux arrivants.

Le compte Twitter de la FES a, lui, plus 70 000 abonnées.
© Capture d’écran

Forums et réseaux sociaux : sous la lumière des projecteurs

Dans une étude réalisée lors d’une des conférences FEIC (Flat Earth International Conference) à Denver, il s’était avéré que la majorité des participants avaient découvert les platistes et les théories de la Terre plate grâce aux médias sociaux dont YouTube ou Facebook.

YouTube est un des outils les plus utilisés par les grands noms de la communauté de platistes. Il faut y voir là une méthode de communication très millimétrée et actuelle qui renforce le pouvoir des individus les plus écoutés sur le sujet. Toutes les “célébrités” du milieu platiste ont leur propre chaîne YouTube et leur compte Facebook. Si l’on prend l’exemple de l’américain Robbie Davidson, il compte en 2018 plus de 3 800 amis sur Facebook et plus de 3 000 abonnés, ainsi que plus de 9 000 vues sur une de ses dernières vidéos YouTube The IMPOSSIBALL Flat Earth Movie. Il est l’un des organisateurs de la conférence américaine FEIC et comptabilise plus de 125 000 abonnés sur sa chaîne “Celebrate Truth”. Robbie Davidson se présente comme messager de la “vraie voix” de Dieu et expose à travers ses vidéos toutes les perversions et complots mis au point par Satan lui-même pour cacher la vérité de la Terre plate au peuple.

La chaîne YouTube de Robbie Davidson, messager de la “vraie voix” de Dieu.
© Capture d’écran

Il existe aussi l’exemple du Britannique et youtubeur John Smith, sa chaîne YouTube du nom de “John Smith Globe Lies” compte en 2018 plus de 7 500 abonnés et plus de 35 000 vues sur une de ses dernières vidéos : “Chris exposes the Globe lie”.

Celles-ci font partie d’une mission de crowdfunding, elles permettent de récolter des dons pour organiser des conférences, meetings et autres rencontres avec le public. Il se veut proche de la population et rêve d’agir comme père penseur et réformateur de la société du XXIe siècle. L’utilisation de campagne de dons lui donne plus ou moins cette position, l’incluant le donateur au centre de sa “mission”.

La campagne de financement participatif de John Smith.
© Capture d’écran

Selon Robert Sungenis (professeur de théologie en Angleterre), YouTube est depuis la fin de l’année 2014 un point de départ pour l’actuelle vogue de la Terre plate.

La démocratisation du web favorise aussi la progression de la théorie de la Terre plate. Avant le web 2.0, les platistes se limitaient à quelques forums, livres et certains débats. Internet, les réseaux et médias sociaux jouent un rôle clé dans cette expansion du complotisme.

Dernièrement, les platistes ont même fait le buzz avec le comique et vidéaste, Logan Paul. Le youtubeur, qui compte plus de 18 millions d’abonnés, a décidé de participer cette année à la conférence FEIC à Denver. Pensant que ce soutien donnerait encore plus de crédit à la communauté, les organisateurs ont relayé massivement l’information espérant, grâce à cela, se retrouver avec beaucoup d’intéressés sur les réseaux sociaux et de nouveaux abonnés.

Le fait est que la communauté de platistes donne toujours sujet à des controverses s’explique en partie par leurs activités sur les réseaux sociaux et sur les forums en ligne, se résumant bien souvent à des critiques sur le monde moderne. Leurs théories ont aussi pour but de discréditer les grands penseurs de la société moderne.

Platistes, globistes, trolls : profils des différents acteurs

Le microcosme de la théorie de la Terre plate ne se compose pas seulement de platistes, fervents défenseurs de leur vérité. Pour contrer ce mouvement et même “rééduquer” les Flat Earthers, certains individus se sont eux aussi rassemblés sous l’étendard des globistes. Plus souvent à débattre sur les réseaux sociaux qu’hors ligne, ces rencontres sont régulièrement victimes des attaques de trolls, phénomène bien connu du web 2.0.

Des personnalités platistes qui privilégient l’audiovisuel

Il existe une trentaine de figures platistes très connues du milieu. Elles sont toutes, à de rares exceptions près, issues d’Amérique du Nord. Nous vous proposons, à travers le portrait de trois personnalités invitées à s’exprimer lors de la FEIC 2018 à Denvers, d’établir leurs parcours et leurs manières de communiquer.

Commençons avec Robbie Davidson, résidant à Edmonton (Alberta, Canada). Il est le président de Kryptoz Media & Flat Out Truth Productions, société ayant produit des documentaires considérés comme « révolutionnaires » par les platistes (The Global Lie & Scientism Exposed aurait atteint des millions de personnes à travers le monde selon le site officiel de la FEIC, alors qu’il n’a été visionné qu’un peu plus de 15 000 fois sur la chaîne YouTube “Celebrate Truth”, sa plateforme de diffusion).

Robbie Davidson est aussi le fondateur et organisateur de la Flat Earth International Conference. Quand bien même il n’a pas toujours été un homme de foi, il n’hésite pas à citer les évangiles pour expliquer son but : « his desire is to help expose the world’s lies while pointing people to the way, the truth and the life (John 14:6) », peut-on lire dans la description donnée sur le site de la FEIC.

Il possède plusieurs canaux de communications : un site, une page et un groupe Facebook pour sa boîte de production Celebrate Truth. S’il possède lui-même des comptes sur ces réseaux sociaux (YouTube, Facebook, Twitter Instagram), il n’hésite pas à demander des dons dans le but de soutenir la production de ses films (via Patreon ou PayPal).

Autre figure importante de la communauté platiste, Rob Skiba s’impose comme un poids lourd de la scène conspirationniste. S’il se présente volontiers comme un documentariste de renom ayant reçu des récompenses, étrangement, il n’existe aucune trace de ce genre reconnaissance lui étant adressée pour l’un de ses films (à commencer par sa fiche IMDb). Cet écrivain est également un ancient théoriste des nephilims (les nephilims, ou simplement géants, sont des personnages surnaturels de la Bible).

Il est désormais connu internationalement pour ses prises de paroles publiques sur des sujets tels que les Ovni, en plus de la Terre plate, et apparaît dans des talk-shows portant sur des sujets paranormaux et prophétiques. Il travaille actuellement à la production d’un projet de série audiovisuelle intitulée SEED. En plus des nombreux sites sur lesquels sont répartis ses travaux et de sa chaîne YouTube, il diffuse aussi des podcasts via une web radio sobrement dénommée Truth Frequency Radio. À l’instar de Robbie Davidson, lui aussi propose aux platistes de lui envoyer des dons via PayPal ou par voie postale.

Enfin, si la majorité des personnalités platistes se révèlent être des hommes, certaines femmes sont aussi invitées à partager le devant de la scène. C’est le cas de Patricia Steere, qui a lancé la chaîne YouTube “Flat Earth & Other Hot Potatoes” durant l’année 2015. Elle se décrit elle-même comme une platiste, vegan, réaliste conspirationniste, amoureuse des chats et avocate de la beauté et de la santé naturelle, entre autres.

C’est principalement grâce à sa chaîne YouTube que cette ancienne DJ et propriétaire d’une boutique de vêtements, originaire du Michigan et résidant actuellement au Texas, diffuse ses idées. Ses interviews avec d’autres platistes s’adressent aussi bien aux Flat Earthers convaincus qu’aux simples curieux. Patricia Steere est persuadée que, peu importe les croyances spirituelles ou politiques, l’âge, la classe sociale ou tout autre distinction, la « vérité » de la Terre plate est accessible à tous.

Des globistes comme “éducateurs”

Lorsque l’on parcourt la page internet de la FEIC 2018 de Denver où sont réunis tous les intervenants, dans la section commentaires, voilà ce que l’on trouve.

Un Internaute se plaint de l’absence de scientifiques à la FEIC.
© Capture d’écran

À première vue, n’importe qui pourrait penser que Dennis Freeland est en réalité un troll, une personne cherchant à énerver le premier platiste tombant dans son piège. En effet, poster un commentaire de ce genre, remettant directement en cause la légitimité du panel de la FEIC sur le propre site de cette dernière, nécessite de faire une démarche tenant soit du sadisme, soit d’un désir d’“éducation”.

En réalité, il s’agit de ce qu’on appelle un globiste éducateur. Si les globistes s’appellent ainsi en opposition aux platistes, puisqu’ils croient que la Terre est sphérique, certains se mettent en quête de confronter les conspirationnistes aux lacunes de leur discours. Pour cela, ils n’hésitent pas à créer des débats avec eux. Benjamin, un libraire dans une commune belge près de la frontière française, se confiait à une journaliste en 2016 au sujet des platistes : « Ce sont des gens qui ont leur petite croyance, se recopient entre eux, regardent les vidéos sur YouTube qui leur confirment qu’ils ont raison. Et que ceux qui ne sont pas d’accord avec eux sont des francs-maçons. »

En réponse aux platistes, des globistes se sont réunis sur des groupes Facebook, à l’image de “Terre plat éducation”. Ici, ils échangent des preuves à utiliser lors de débats (photo de la planète depuis un satellite, expériences, lois de la physique, etc.). Si certaines moqueries y sont aussi postées, il y est surtout question d’articles scientifiques, de vidéos simples pour comprendre les sciences et, aussi, de relayer la création de nouveaux groupes platistes où intervenir.

Exemple de publication que l’on peut trouver sur les groupes globistes.
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Si nous ne pouvons avancer avec précision les raisons qui poussent les globistes à s’investir dans la “rééducation” des platistes, pour certains, il est directement question d’enjeux familiaux. Le journaliste Rajiv Golla a rencontré Ninamary Maginnis en 2017, lors d’un rassemblement de la FEIC. Cette militante globiste s’était rendue à la conférence pour en apprendre davantage sur les platistes et, ainsi, espérer renouer avec sa nièce complotiste qu’elle n’avait pas vue depuis plusieurs années.

Les trolls, ciment du débat ?

Lorsque l’on étudie des communautés sur le web, il est important de garder à l’esprit que les trolls sont partout. En argot Internet, un troll caractérise ce qui vise à générer des polémiques. Il peut s’agir d’un message (par exemple sur un forum), d’un débat conflictuel dans son ensemble ou de la personne qui en est à l’origine. Ainsi, « troller », c’est créer artificiellement une controverse qui focalise l’attention aux dépens des échanges et de l’équilibre habituel de la communauté.

Dans une étude de 2008 intitulée Morality and Internet Behavior: A study of the Internet Troll and its relation with morality on the Internet, Jiwon Shin s’intéresse au rôle joué par la moralité parmi les trolls. Si on se réfère à Durkheim, l’ordre de la société est maintenu par la moralité. Elle a des règles de conduite définies acceptées par l’ensemble des membres de la société dont ils dépendent. La moralité est fonctionnelle dans le sens où elle régit et régule. Ainsi, les individus savent comment se comporter et ce qui est juste ou non hors ligne. Dans l’espace qu’offre Internet, néanmoins, les internautes ne perçoivent pas toujours de codes de conduite clairs, ni même d’autorité, si l’on en croit les résultats de l’étude de Jiwon Shin. A contrario de la moralité hors ligne renforcée par l’éducation, la moralité en ligne n’ayant pas été échangée, voire même discutée, le terrain est donc propice à l’existence de trolls.

Les trolls ont d’autres fonctions que de faire émerger le débat en faisant fi de la moralité. Les trolls peuvent aussi avoir comme effet de mieux souder une communauté. Face à l’agression, les membres veulent activement défendre la norme, qui est alors explicitée, affirmée et renforcée. Le troll est alors l’ennemi objectif commun qui fédère par nécessité, on se définit facilement comme l’inverse de l’attaquant. On voit aussi que les acteurs ne vont pas attendre de la structure qu’elle se défende d’elle-même contre les trolls. Par exemple sur un forum de discussion, on ne va pas forcément attendre la modération pour dénoncer un message malveillant qui attaque les normes du site. La logique de la défense devient donc horizontale, et il en va donc de même pour l’affirmation des valeurs propres de la communauté. Pour Antonio A. Casilli, dans sa synthèse Pour une sociologie du #troll, parue en 2012, cette réaction a pour effet final d’ « enrichir la qualité du web ».

Mais si pour certains, les trolls créent le débat et ont le mérite d’éviter la paresse intellectuelle de l’entre-soi, il sème aussi d’embûches la quête rééducatrice de certains globistes. En effet, sur le groupe Facebook “Terre plate Education”, Benjamin, l’un des membres, se confiait à la journaliste Alice Maruani en 2016 : « Il [Benjamin] peut passer plusieurs heures par jour à débattre avec des platistes. “Pour les contrer, j’ai dû me renseigner. J’espère juste que ceux à qui je réponds ne sont pas des trolls.” Il pense pourtant qu’“une grosse moitié fait semblant”. » Certains trolls, grossiers, sont vite repérables.

Un troll assez évident.
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Pour d’autre, c’est moins flagrant.

Peut-être ce poste est-il sincère…
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Enfin, certaines groupes Facebook comme “Terre plate pour les rageux”, semblent complètement parodiques.

Ici, le doute quant à la présence de trolls n’a pas sa place.
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La communauté platiste étant très active sur YouTube, il est aussi possible d’observer les interactions avec les trolls. Ces derniers ne diffèrent pas toujours du vocabulaire cru que l’on peut trouver sur Facebook ou d’autres réseaux sociaux :

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Il y a aussi ceux qui, au milieu d’un débat mettant en cause un globiste ayant lynché un peu trop violemment un platiste, lâchent une petite phrase pour tenter d’attiser la colère dans l’un des deux camps :

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Enfin, il y a des cas assez nombreux où les platistes répondent à ce qui semble être un troll globiste de manière calme et réfléchie. Même si l’assaillant s’emporte dans un torrent d’insultes, les platistes cherchent avant tout à démontrer que leur pensée est scientifique :

Débat entre globistes et platistes.
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Il y a deux ans, c’est une personnalité publique qui s’est chargée de répondre aux platistes conspirationnistes, ainsi que, plus largement, aux trolls. En février 2017, l’astronaute français Thomas Pesquet avait posté sur son compte Twitter un selfie de sa sortie dans l’espace à l’intention des « fans de la théorie du complot » persuadés qu’il se trouve en fait « dans un hangar sur Terre ». Ce clin d’œil faisait suite aux inévitables commentaires sur Internet assurant notamment que la Station spatiale internationale (ISS) n’est qu’une invention dont les images sont réalisées en studio, théories souvent reprise par les platistes.

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Le platisme, une ouverture sur les théories du complot

Une fois que l’on commence à croire que la Terre est plate, il est beaucoup plus facile de se laisser convaincre de la véracité d’autres théories dites “conspirationnistes”. Plusieurs facteurs expliquent qu’un platiste devient souvent un propagateur de complots : le 11-Septembre, la mission Apollo, la mort de John F. Kennedy, etc. L’aspect scientifique et l’utilisation de la méthode zététique utilisée par les Flat Earthers sont l’essentiel de ces facteurs. À cela s’ajoutent les idéologies religieuses, ainsi qu’un phénomène observé dans les études de sciences cognitives, soulignant notamment un besoin d’unicité dans les mécanismes motivationnels.

Replacer l’homme au centre de l’univers

Le fait que les platistes puissent être attirés par d’autres théories du complot semble être logique. Nous nous demandons néanmoins quelles sont les raisons qui poussent une personne à adhérer à de telles idées. Il est souvent rappelé lors de rassemblements de platistes que, eux-mêmes, jusqu’à il y a peu – souvent autour de 2015 – étaient aussi convaincus de la sphéricité de la planète.

Alors pourquoi les individus adhèrent-ils à des théories du complot ? C’est la question à laquelle a tenté de répondre Jean-Bruno Renard, dans la revue Diogène, en 2015 : « La capacité de persuasion des leaders conspirationnistes ou la prétendue crédulité des adeptes du complotisme sont insuffisantes à rendre compte de cette adhésion. L’adhésion s’appuie, dans l’esprit des individus, sur de “bonnes raisons de croire” (Raymond Boudon). On peut distinguer deux types de causes. D’une part, des causes générales, structurelles, qui expliquent une réceptivité plus grande de nos contemporains aux idées conspirationnistes : en premier lieu la perte de confiance dans les “informations officielles”, qu’elles soient politiques, scientifiques ou médiatiques, mais aussi le rôle d’Internet dans la diffusion de savoirs alternatifs. D’autre part, des causes spécifiques, idéologiques, expliquent que des individus adhèrent à telle théorie du complot plutôt qu’à telle autre. Un rapprochement se fait avec les rumeurs et les croyances superstitieuses. »

Jean-Bruno Renard met ainsi en exergue le lien qui existe entre croyance et théorie du complot. Ce lien est d’autant plus probant dans le cadre de la Terre plate. Dans son enquête sur les nouveaux croyants de la Terre plate aux Etats-Unis, Jean-François Mayer rapporte : « « Plusieurs interlocuteurs rencontrés à Denver estimaient que les croyants bibliques représentaient probablement la moitié du milieu environ, mais d’autres estimations suggèrent que le pourcentage est supérieur. Comme il ne s’agit pas d’une organisation structurée, personne ne le sait avec certitude. » En effet, s’il n’est pas possible de connaître avec certitude la confession des platistes, ces derniers ne nient pas être liés de près aux Ecritures Saintes. Rob Skiba l’expose en ces termes : « Nous n’étions pas à la recherche d’un club ou d’une secte à laquelle adhérer. » Cependant, « beaucoup d’entre nous, mais pas tous, y sont venus à partir d’une perspective biblique. »

Les références bibliques sont présentes dans les démonstrations de Parallax, première figure platiste, à côté de ses tentatives pour fournir des démonstrations scientifiques : la Terre plate apporterait la preuve de la vérité de la Bible, car « tout ce qu’enseignent les Écritures à propos du monde matériel est littéralement vrai ».

Benoit Hébert, fondateur du site Science & Foi, a pour objectif de développer la réflexion concernant les rapports entre la science et la foi chrétienne. Il s’est interrogé sur la représentation de la Terre dans la bible dans un article intitulé La Bible enseigne-t-elle que la Terre est une sphère ? Benoit Hébert démontre ici que les représentations de la Terre dans la bible ne sont pas sphériques. Il met en évidence des défauts de traduction qui, au fil du temps, ont pu déformer certains propos. Néanmoins, il n’annonce pas cette observation comme vérité scientifique. Il n’encourage pas une croyance platiste, il démontre seulement la vision de notre planète qu’avaient les rédacteurs de la bible.

A travers l’histoire des platistes, on se rend compte que la religion a toujours été liée, de près ou de loin, à cette théorie. Lady Elizabeth Blount (1850-1935), fondatrice de l’Universal Zetetic Society en 1892 et du magazine The Earth Not A Globe Review: A Magazine of Cosmographical Science (1893-1897), grâce à ses relations dans les classes distinguées de la société, réussi même à compter parmi les premiers membres de sa Universal Zetetic Society un archevêque anglican. Aujourd’hui, on vend des t-shirts affirmant “Bible Says Flat Earth”, avec au dos 200 références bibliques en petits caractères à l’appui des arguments de la Terre plate.

Exemple de t-shirts Bible Says Flat Earth.
© DR

En allant encore plus loin, le platisme serait aussi un moyen d’évangéliser la population. Certains vont jusqu’à affirmer que l’affirmation de la Terre plate leur permet de convertir plus d’incroyants qu’auparavant. Nathan Roberts se fait un plaisir de citer certains commentaires des visiteurs de sa chaîne YouTube, par exemple : « J’ai trouvé Jésus grâce à la Terre plate. »

La religion est aussi chargée en symbole et utilisée par les figures de proues des Flat Earthers comme élément de langage permettant d’emporter l’adhésion du public. Lors de la FEIC 2017, Rajiv Golla écrit ainsi : « Pour l’organisateur de la conférence, le réalisateur Robbie Davidson, cet événement constituait le premier chapitre d’une véritable révolution. Dans son discours d’ouverture, il n’a pas hésité à faire une analogie entre son travail et celui de Martin Luther, qui avait publié 95 thèses contre l’Église catholique romaine 500 ans auparavant. “Nous sommes à l’aube d’une nouvelle Réforme. Ce que nous vivons aujourd’hui aura un effet sur des millions et des millions de personnes”, claironnait Davidson avec fierté. »

Au-delà d’un simple effet marketing ou d’arguments idéologiques venant soutenir les preuves scientifiques que les platistes tentent d’apporter chaque jour sur le web, la question de la religion apparaît vite comme centrale lorsque l’on s’y intéresse un peu plus. Les platistes estiment que le mensonge fondamental de la rotondité de la Terre s’accompagne de celui selon lequel l’univers serait infini et rempli de milliards de planètes sur lesquelles la vie aurait pu apparaître. Ce mensonge aurait été formulé dans le but d’éloigner l’humanité de Dieu, et de remplacer le rôle de ce dernier sur Terre.

Rajiv Golla reconnaît lui-même que « « Ils veulent occulter Dieu » est sans doute le refrain que j’ai entendu le plus souvent lors des interventions des conférenciers. Il était systématiquement suivi d’un tonnerre d’applaudissements. Pour les platistes, le seul moyen de retrouver l’identité et la liberté de l’humanité dans une société corrompue est de renverser toute forme d’autorité afin de rétablir la place de l’homme dans l’univers : au centre. »

Finalement, la théorie de la Terre plate cherche avant tout à donner du sens à la vie, en utilisant les mêmes codes que la religion. Si la Terre est le centre de notre univers alors les idées de la création d’un Dieu apparaissent et l’existence humaine prend beaucoup plus de sens. Si la Terre n’est qu’une “plat-net” parmi des milliers de planètes qui graviteraient autour des milliards d’étoiles et des milliards de galaxies, nous ne sommes rien. Nous avons juste la chance d’être là. Nés d’un Big Bang (donc de rien) et d’une évolution lente du singe.

Une fuite de la réalité

Dans sa thèse de doctorat en Sciences cognitives, psychologie et neurocognition, soutenue en décembre 2014, Anthony Lantian s’intéresse aux mécanismes motivationnels poussant à adhérer aux théories du complot. Intitulée Rôle fonctionnel de l’adhésion aux théories du complot : un moyen de distinction ?, cette thèse fait partie des rares travaux soulignant le rôle des explications motivationnelles dans l’adhésion aux théories du complot. Elle défend l’idée que la motivation à se distinguer d’autrui (et plus précisément, le besoin d’unicité) pourrait favoriser l’adoption et l’augmentation des croyances aux théories du complot. Cette relation s’expliquerait par le fait que les individus ayant un fort besoin d’unicité auraient davantage tendance à être attirés par ce qui est rare ou inaccessible, ce qui caractérise les récits conspirationnistes (l’impression de détenir des informations secrètes).

Parmi les principaux résultats des douze études détaillées dans cette thèse, on relève que les individus disposant d’un niveau de croyances aux théories du complot supérieur à la moyenne pensent avoir un niveau de croyances à ces théories supérieur à celui attribué aux autres. Il est aussi mis en évidence que plus les personnes possèdent un fort besoin d’unicité, plus elles croient aux théories du complot. Dans l’ensemble, il semblerait donc que le besoin d’unicité intervienne dans l’adoption des croyances aux théories du complot, même si cet effet semble de taille relativement modeste.

Comme évoqué précédemment, ce besoin d’unicité renvoie aussi à l’impression de reprendre le contrôle sur sa vie. Pour illustrer les recherches d’Anthony Lantian, il suffit de s’intéresser aux témoignages de platistes recueillis par Jean-François Mayer : « Plutôt que de rester spectateur passif et d’avaler ce que lui racontent les gouvernements, les médias et les institutions d’enseignement ou de recherche, le platiste a le sentiment de reprendre le contrôle de sa vie au lieu de répéter tout ce qu’on veut lui faire croire : “Vous avez plus de respect pour vous-même en faisant confiance à votre propre jugement, explique Cami Knodel [une platiste ayant eu besoin de deux à trois mois pour suivre son mari sur cette voie]. Vous vous sentez plus intelligent.” »

Partant du constat que nous venons d’établir, c’est-à-dire qu’en plus d’un besoin d’unicité, les individus avec un sentiment de manque de contrôle dans leur vie ont plus de chance d’adhérer à une théorie du complot, nous pouvons nous appuyer sur les recherches d’autres docteurs en sciences cognitives pour étayer nos propos. En 2008, Whitson et Galinky, suivant cette même logique, ont ainsi révélé que le manque de contrôle (comparée à une situation dans laquelle les individus ont du contrôle) conduisait les individus à interpréter deux scénarios ambigus—dans lesquels deux événements sont a priori non connectés—comme étant connectés.

Patricia Steere l’évoque assez bien dans une interview donnée à la chaîne américaine d’information CBS : « C’est un jeu d’échec géant, explique-t-elle au sujet des conspirations. Nous, toute l’humanité, en sommes les pions. Une partie de toute cette histoire de Terre plate est de nous contrôler, en nous empêchant de savoir qui nous sommes, qui nous sommes réellement en tant qu’individus et de quoi nous sommes capables. »

Plus récemment, Whitson, Galinsky, et Kay (2015) ont étudié le rôle des émotions dans ce type de contrôle compensatoire et ont mis en évidence que ces effets ne pouvaient pas être attribués à la seule valence négative des émotions, mais bel et bien à la dimension d’incertitude. Autrement dit, le sentiment de contrôle réduirait le besoin de construire du sens face à des situations menaçantes (van Prooijen & Acker, 2015).

En effet, adhérer à une théorie du complot comme la Terre plate relève, pour certains platiste, de l’engagement militant au service d’une grande cause. « La Terre plate a apporté un but à ma vie », confesse Patricia Steere. Entourée de gens qui parlent de choses importantes, elle a cessé de s’intéresser à des sujets triviaux ou superficiels, confie-t-elle à Jean-François Mayer.

Maintenant que cette relation dans le manque de contrôle, la nécessité de trouver un sens et le besoin d’unicité sont établis, nous souhaiterions revenir sur la notion des émotions et la portée qu’elles peuvent avoir dans l’adhésion aux théories du complot. Pour cela, il est important de comprendre la notion d’anomie et l’acception que nous lui donnons ici.

L’anomie est un concept important issu de la sociologie et prend différents sens en fonction des auteurs (Carrier, 2009). Suivant la conceptualisation de Merton (1938), nous pouvons le définir approximativement comme un sentiment de mécontentement envers les institutions établies dû à un décalage entre les objectifs et les aspirations (culturellement définis) des membres d’une société et les moyens mis à disposition pour les atteindre. Ce concept est souvent associé voir confondu avec la notion d’aliénation (Carrier, 2009). Étant donné que l’anomie implique un manque de moyens mis à disposition pour atteindre ses objectifs, nous avançons que ce manque de moyens est directement responsable d’un manque de contrôle, ce qui pourrait alors expliquer le lien entre l’anomie et les croyances aux théories du complot.

Besoin d’unicité, manque de contrôle sur sa vie, décalage avec les institutions, les platistes, et plus largement les conspirationnistes, recréent un monde dans lequel ils ont envie de vivre. Ninamary Maginnis, militante globiste – défendant la Terre sphérique – donne un éclairage intéressant au journaliste Rajiv Gallo : « La raison pour laquelle les platistes estiment que l’attentat du Marathon de Boston n’a jamais eu lieu – pas plus que la tuerie de Sandy Hook – c’est qu’ils ne veulent pas vivre dans un monde où des écoliers innocents peuvent être tués de manière violente dans leur salle de classe. »

D’une certaine manière, le mouvement platiste fournit un antidote à toutes nos craintes : pourquoi on nous ment ? Pourquoi la société change-t-elle si vite ? Serons-nous abandonnés au bord de la route du progrès ? La Terre plate est la reconstruction d’un univers dont ils sont maîtres, qu’ils maîtrisent parfaitement. Elle leur donne l’occasion de se sentir plus clairvoyant, plus important et plus intelligent que les autres – de faire partie d’un club de privilégiés qui ont accès à la vérité.

Croire que la Terre est plate permet ainsi de se libérer du stress induit par la société contemporaine. Watsun Atkinsun, artiste tatoueur de Portland (Oregon, Etats-Unis) interviewé par Rajiv Golla, illustre assez bien cette idée : pour lui et pour ses compagnons, la Terre plate constitue une forme de libération du stress que le monde exerce sur eux. Elle leur donne l’occasion de réinterpréter la réalité d’une manière plus agréable, plus sereine. « Nous sommes plongés dans l’une des périodes les plus noires qu’ait connu l’humanité, détaille-t-il. La Terre plate est l’un des outils dont nous disposons pour rassembler la Résistance, pour réunir tous ceux qui ont atteint l’illumination. La Terre plate est l’occasion de participer à la révolution. De toucher à la liberté ultime. »

La porte d’entrée à d’autres complotismes

Comme nous avons pu le voir plus tôt, Internet a joué un rôle primordial dans la diffusion des idées constituant le socle du platisme, ainsi que dans l’expansion fulgurante du complotisme en règle générale : pas sur la Lune, morts (ou non) de célébrités, attentats, etc. Là où le bât blesse, c’est que, dans cette nébuleuse d’informations et contre-informations, les internautes en viennent à s’appuyer sur des sources dénuées de sens et relatent des théories invraisemblables. Dans ce capharnaüm ambiant, le platisme se veut, à l’inverse, construit, concis, scientifique.

Une fois la notion de Terre plate acquise, il n’y a qu’un pas à faire pour remettre en question nombre de certitudes. Lors de la conférence annuelle tenue par les Flat Earthers britanniques durant le printemps 2018, une vieille théorie platiste a refait surface : pour expliquer que personne ne vit de l’autre côté de la planète, il semblerait que l’Australie n’existe tout simplement pas.

Cette théorie est assez populaire sur les réseaux sociaux.
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Ce genre de théories est régulièrement repris sur les réseaux sociaux. Si elles ont le don d’énerver certains internautes et de faire rire, elles encouragent aussi les complotistes à échanger leurs points de vue à leur sujet.

Les platistes cherchent aussi l’opinion de leurs pairs.
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Ici, les aliens sont sur Terre, mais pas dans l’espace.
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Lorsque Rob Skiba, youtubeur platiste aux 165 230 abonnés (à date du 26 décembre 2018), évoque sa vision du monde, comme plusieurs autres orateurs lors des Flat Earth International Conferences (FEIC), des théories du complot sont au rendez-vous : la Nasa serait ainsi une organisation dirigée par des francs-maçons, des occultistes et des nazis, etc.

Lors de la FEIC 2018 qui s’est tenue en novembre à Denver (Colorado, Etats-Unis), Jean-François Mayer, fondateur et rédacteur responsable de Religioscope, retranscrit clairement cette ambiance complotiste : « Le “sommet” du complotisme fut atteint par un intervenant argentin, Iru Landucci, âgé de 37 ans, animateur de Nur Para Todos, qui s’intéresse à la Terre plate depuis quatre ans, mais enquête sur le “Nouvel Ordre Mondial” depuis treize années. Dans son schéma, les jésuites sont au cœur de la conspiration ; les francs-maçons jouent un rôle annexe, en tant que création supposée des jésuites. Quand vous cherchez qui agit dans les coulisses, « vous trouverez toujours d’abord les jésuites », soutient-il. Il ne manque pas de se référer au Monita secreta des jésuites, déplorant que ce texte soit moins connu que les Protocoles des Sages de Sion. Landucci n’est pas le seul platiste s’intéressant aux jésuites : Sacred Word Publishing de Zen Garcia a réédité les Monita. »

Au sein de la communauté platiste, il n’est pas étonnant de voir pointer dans certaines présentations des critiques d’autres « dogmes » de la pensée dominante. Jean-François Mayer rapporte d’ailleurs avoir entendu une critique des vaccinations.

Mais cette communauté ne partage pas toujours les mêmes perceptions du monde plat. La propension aux théories du complot alimente parfois les rivalités et querelles entre platistes : dans le documentaire Behind the Curve, Patricia Steere, ancienne DJ désormais youtubeuse s’employant à invalider la sphéricité de la Terre (15 809 abonnés sur sa chaîne YouTube fin décembre 2018), raconte toutes les rumeurs qui circulent à son sujet. Cet exemple illustre aussi le caractère divisé d’un milieu tournant autour d’individus, chacun avec ses thèses, et d’une multitude de chaînes YouTube, groupes Facebook, etc.

Pour étayer notre propos concernant la légitimité de considérer le platisme comme la porte d’entrée vers les théories du complot, penchons-nous sur les témoignages recueillis par Jean-François Mayer lors de la FEIC 2018 de Denver. L’une des intervenantes, Karen B. Endecott, une mère au foyer, le disait très clairement : beaucoup de gens ont commencé à avoir de sérieux doutes sur l’explication officielle des événements du 11 septembre 2001 et, à partir de là, d’autres doutes se sont enchaînés. Le refus d’admettre que la Terre est plate serait, ajoute-t-elle, le fondement sur lequel tous les autres mensonges ont été construits : si on nous a menti à ce propos, combien d’autres choses sont-elles alors aussi des mensonges ?

Rajiv Golla, notamment journaliste pour Vice Motherboard et ayant traité écrit sur les platistes, va encore plus loin. « La croyance à la Terre plate s’accompagne nécessairement de thèses complotistes pour expliquer comment les autorités empêchent l’humanité de connaître la vérité. La Terre plate, suggère-t-il, représente peut-être “le complot ultime”, puisque cacher ce fait suppose une énorme entreprise pour tromper l’humanité. »

Et, en effet, on retrouve chez beaucoup de participants de la FEIC 2018 une constante : tout le monde se trouve sous la domination du même système institutionnel corrompu. On attaque les politiciens, les élites intellectuelles, mais aussi le système éducatif, qui perpétue des croyances jamais remises en question et étouffe la curiosité enfantine. David Weiss, animateur de la chaîne YouTube DITRH (20 004 abonnés le 26 décembre 2018), déclare même : « Il y a plus de connaissance sur YouTube plus que dans toutes les universités et toutes les bibliothèques réunies » — ce qui révèle à la fois les sources auxquelles s’alimente le platisme et la piètre estime dans laquelle sont tenus les élites intellectuelles, scientifiques et académiques.

Mais les platistes sont avant tout des zététiques convaincus. Il leur est important de pouvoir se référer à des figures scientifiques pour étayer leur point de vue. Brian Mullin, ingénieur de formation, a rempli ce rôle pendant un temps, jusqu’à ce que sa chaîne YouTube soit mystérieusement supprimée et qu’il disparaisse des radars. En effet, dans une interview donnée sur la chaîne YouTube de Patricia Steere en octobre 2015, il expliquait comment avait commencé son chemin sur la voie du platisme : « Je suis retourné à l’école en 2014 et j’ai pris un cours d’astronomie, juste pour voir comment c’était, mais ça m’a laissé avec plus de questions que de réponses, parce que j’essayais vraiment de comprendre ce qu’est ce monde, ce qu’il se passe ici, pourquoi nous sommes là, plein de questions que j’avais. Et j’ai fini par en avoir plus. » Brian Mullin met ici en doute les enseignements institutionnels, la confiance qu’il porte en eux, ce qui fait écho à beaucoup d’expériences vécues par des platistes. Ce sont finalement les théories platistes qui lui apporteront les réponses tant recherchées.


La communauté des platistes est remarquable, par comparaison avec d’autres théories conspirationnistes, de par sa longévité et sa capacité à traverser les époques. Si la question de l’aspect de la Terre a toujours été source de recherches depuis l’Antiquité, c’est définitivement en 1881, à l’occasion de la publication de l’ouvrage de Parallax, alias Samuel Rowbotham, que l’on peut noter la naissance des platistes tels qu’ils existent encore aujourd’hui.

Pour se faire entendre et gagner le nombre d’adeptes que cette communauté compte actuellement, il est important de noter quatre grandes époques. La première se situe à la fin du XIXe siècle. A ce moment, grâce à la révolution industrielle, on imprime plus facilement et on voyage plus vite. Cependant, le platisme reste une société confidentielle, elle peine à gagner de l’intérêt auprès du grand public. Ensuite, la guerre et la période de trouble l’accompagnant transforment ce manque de lumière en traversée du désert.

C’est à partir des années 1950 et grâce à la création de la Flat Earth Society aux Etats-Unis que le groupe devient plus important. Les années 1980 et 1990 annoncent déjà l’utilisation d’Internet et des médias de masse pour diffuser les idées platistes. Elles préparent à la quatrième et actuelle période : celle de YouTube et Facebook, du web 2.0 qui donne la parole à tous les platistes partout dans le monde. On ne parle plus d’élites ou de société confidentielle, mais bien de madame et monsieur Toutlemonde, se réunissant dans des conférences à 250 dollars le billet d’entrée.

On perçoit différentes utilisations des réseaux sociaux. La platistes actuels utilisent leur chaîne YouTube pour diffuser leurs idées, répondre à leurs détracteurs. Sur Facebook, ils débattent, s’échangent des informations. Les globistes “éducateurs”, eux, constituent aussi des groupes Facebook et cherchent à remettre les platistes dans “le droit chemin”. Malgré le nombre important de trolls, platistes et globistes entretiennent des échanges attisant plus encore leurs positions et légitimant le débat.

Le platisme n’a pas seulement comme particularité d’exister depuis longtemps et de s’être adapté aux canaux de communications de son époque pour grandir : c’est avant tout un terreau fertile pour adhérer à de multiples théories du complot. Le fondamentalisme religieux, principalement chrétien, est largement présent parmi les platistes les plus célèbres et les plus écoutés. Les sciences cognitives permettent aussi d’apporter un éclairage sur les raisons poussant à intégrer de telles “vérités”. Besoin de garder le contrôle, fuite de la réalité, anomie, etc.

Ainsi, en plus d’une longévité hors-normes, le platisme s’impose comme l’une des théories conspirationnistes les plus abouties. Il a gagné le devant de la scène grâce à une communication en lien avec un public large et varié. Ainsi, une fois que l’on est convaincu que la Terre est plate, comment ne pas se mettre à douter de tout ? Comme disait Galilée, si « le doute est père de la création », il peut aussi enfanter le rejet des institutions.

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