Les emojis, de l’expression à l’inclusion

Pia-Awa NKAYE, Gwenn BESSON
Master 2 Cultures et métiers du web
2018-2019

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Il y a quelques temps, le prestigieux dictionnaire d’Oxford attribuait le titre de “mot de l’année de 2015” à un emoji. Au lieu d’un mot en toutes lettres, c’est le visage jaune qui rit aux larmes que les éditions britanniques ont élu. Ce choix s’explique par l’omniprésence de cet emoji, très largement utilisé dans le monde entier et qui aurait supplanté les expressions telles que “lol” (laughing out loud), “mdr” (mort de rire) et “ptdr” (pété de rire), pourtant monnaie courante sur les réseaux sociaux, dans nos messages privés et nos SMS.

Cette décision n’a pas fait l’unanimité, mais a amorcé une réflexion intéressante sur la place des emojis dans le langage à l’ère du numérique. Ces petites icônes représentant une émotion, un objet, une action et encore bien d’autres choses ont en effet envahi notre communication digitale à l’écrit depuis maintenant plusieurs années. De nombreux chercheurs se sont donc penchés sur la question, allant jusqu’à se demander si les emojis n’allaient pas finir par appauvrir la langue, voire devenir un langage à part entière. Mais globalement, les avis sont assez unanimes : les emojis sont un complément au langage, permettant par exemple d’exprimer une émotion, et de lever le doute sur l’ambiguïté du texte. Ils ne sauraient remplacer l’expression écrite.

En revanche, les emojis soulèvent d’autres problématiques, au-delà des questionnements d’ordre linguistique. Les internautes sont habitués à débattre sur des questions triviales, la plus célèbre d’entre elles étant probablement : doit-on dire chocolatine ou pain au chocolat ? Mais l’occupation des mondes numériques par les emojis a ouvert la porte à d’autres controverses, comme sur l’initiative de supprimer l’oeuf de l’emoji salade afin de le rendre plus “vegan inclusive”. Cela étant, d’autres pistes de réflexion ont vu le jour, portant sur des enjeux qui apparaissent plus sérieux : la couleur de peau des emojis, la représentation des handicaps, la figuration des armes à feu… Or, ces observations reflètent des enjeux déjà sensibles dans le monde réel, souvent liés à des questions de société, d’identité et d’inclusion.

Ainsi, du fait de l’usage considérable des emojis dans le langage numérique, quels enjeux sociaux et identitaires soulignent-ils ? Avant toute chose, il convient d’évoquer le caractère universel des emojis, qui peuvent s’apparenter à un langage numérique à part entière puisqu’ils permettent de communiquer par l’image, et donc de se faire comprendre par le plus grand nombre. À partir de ce constat, il apparaît que les emojis, en raison de leur capacité à être compris par tout le monde, permettent souvent d’affirmer ou de consolider l’identité en ligne des internautes et des communautés numériques, d’où l’importance de les rendre aussi représentatifs que possible de leurs utilisateurs, et donc inclusifs. Ces observations mènent invariablement à réfléchir sur des controverses et polémiques liées à des emojis qui peuvent poser problème et renvoient à des débats qui ont déjà cours dans la société réelle.

I. Communiquer par l’image : un langage numérique universel

1) De l’émotion dans le texte

Pour connaître la genèse des emojis, il faut remonter à la fin du siècle dernier. En 1995, l’ère numérique n’est pas encore amorcée, malgré l’émergence des téléphones portables tels que les produits de Nokia et Motorola dans la sphère des consommateurs moyens. À l’époque, les appareils sont encombrants, les écrans très petits et les SMS assez limités. Cette année-là et à l’autre bout de la planète, un jeune ingénieur est recruté chez NTT Docomo, leader des télécommunications japonaises, et encore aujourd’hui opérateur mobile numéro 1 du marché au Japon : Shigetaka Kurita, fraîchement diplômé, estime déjà que les messages envoyés d’un téléphone portable à un autre sont une “manière de communiquer froide et lisse”, comme il l’explique dans une interview pour le média Usbek & Rica en 2016 : “j’ai eu l’intuition que si l’on ajoutait des symboles capables d’exprimer une émotion, nous deviendrions les leaders du marché. Je me suis juste rendu compte, avant les autres, que cet ajout était un passage obligatoire.”

Mais ce n’est que quatre ans plus tard qu’il concrétise cette idée que la communication digitale a besoin d’images, et pas seulement de texte. Alors qu’il travaille toujours pour NTT Docomo sur i-mode, un système permettant de se connecter à Internet à partir d’un appareil sans fil, il dessine une grille de plus de 170 pictogrammes. L’entreprise bénéficiait déjà d’une certaine popularité, notamment auprès des jeunes, puisqu’elle permettait d’envoyer des petits coeurs pixellisés par SMS. Mais le lancement d’i-mode a connu un très vif succès, avec plus de dix millions de téléphones portables vendus en l’espace de deux ans. Une réussite que l’on peut attribuer, au moins en partie, aux emojis.

Rapidement, les autres opérateurs mobiles du marché saisissent le bon filon, et chacun élabore sa  propre palette d’emojis. Face à cette prolifération d’icônes par les différents concurrents, les emojis de Shigetaka Kurita sont intégrés à l’espace Unicode en 2010, soit une dizaine d’années après leur invention. L’espace Unicode est ainsi défini par Wikipédia :

Unicode est un standard informatique qui permet des échanges de textes dans différentes langues, à un niveau mondial. Il est développé par le Consortium Unicode, qui vise au codage de texte écrit en donnant à tout caractère de n’importe quel système d’écriture un nom et un identifiant numérique, et ce de manière unifiée, quelle que soit la plate-forme informatique ou le logiciel utilisés.

Avec les emojis, l’objectif de Shigetaka Kurita était de répondre à “une question simple : comment communiquer des émotions alors que le médium numérique reste invariablement froid ?” Là où les mails et autres messages textuels restent froids et fonctionnels par leur aspect standardisé, il devenait possible d’y introduire de l’émotion : de la joie, de la surprise, de la tristesse, de la colère, du dégoût… Pour le jeune ingénieur, son invention “dépasse les langages traditionnels et peut être comprise par tout le monde”, quelle que soit la langue parlée, alors même que ses dessins, ouvertement inspirés de la culture des mangas japonais, n’étaient normalement pas destinés à être utilisés à travers le monde.

Aujourd’hui, transmettre de l’émotion dans la communication numérique écrite, comme l’escomptait Shigetaka Kurita, reste le principal usage des emojis. Selon les recherches menées par la linguiste Gretchen McCulloch et son associé Ben Medlock, le cofondateur de Swiftkey, une application clavier pour smartphones, 85% des emojis représenteraient une émotion : 70% d’emojis une émotion positive, et 15% d’emojis pour une émotion négative. La sur-représentation des émotions positives tient entre au fait que sur les réseaux sociaux, “nos vies ne sont pas que du bonheur, mais nous voulons montrer une image positive au reste du monde”, explique Gretchen McCulloch, ajoutant que “les emoji sont mignons, et exprimer sa tristesse avec un emoji, ça la rend mignonne, et on n’a pas forcément envie de faire ça.” Quoi qu’il en soit, cette grande différence entre le pourcentage d’emojis positifs et celui des emojis négatifs rejoint la volonté initiale de leur inventeur d’adoucir les messages textuels, qu’il jugeait trop froids et lisses.

2) Vers une profonde transformation de l’expression

Le lien entre emojis et émotions a donné naissance à une curieuse initiative : celle du compositeur Josh Green, qui a voulu transposer de la musique classique avec ces pictogrammes d’origine japonaise. “Avec un arsenal d’expressions de dessins animés, je pourrais expliquer des symphonies entières cartographier l’émotion et suivre le récit sans un seul mot”, explique-t-il dans un article pour The Daily Dot publié en 2016 : Les emojis représentent des changements émotionnels importants. Cela peut être une simple mesure, une phrase ou un passage entier de musique.”

Ludwig van Beethoven, Symphony No. 5, I. Allegro Con Brio, Josh Green. Source : The Daily Dot

Le travail de Josh Green sur les emojis n’est pas une expérimentation isolée. Ainsi, des œuvres littéraires ont été entièrement retranscrites en pictogrammes. Le célèbre roman d’Herman Melville, Moby Dick, a été traduit en emojis par des ouvriers d’Amazon Mechanical Turk, une plateforme web de crowdsourcing qui fait effectuer à des humains des tâches plus ou moins complexes contre rémunération ; un travail baptisé Emoji Dick et subventionné par un financement participatif sur la plateforme Kickstarter. Lancé et orchestré par Fred Benenson, également auteur du livre How to speak emoji, ce projet exploite les possibilités offertes par le langage des emojis, qui convoque un imaginaire issu de notre quotidien puisqu’ils sont aujourd’hui utilisés dans nos communications les plus banales.

De même, Joe Hale a transformé les 27 500 mots d’Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll en 25 000 emojis, un travail présenté comme “une aide visuelle pour inspirer l’imaginaire et penser le monde magique du pays des merveilles”. Cette écriture-image est qualifiée de “cryptopictographie” par l’artiste, le but étant de “commencer à penser en images et plus en mots”.

Le quotidien d’information britannique The Guardian s’est même prêté au jeu en 2015 en traduisant partiellement un discours de Barack Obama, alors président des Etats-Unis, en emojis. Cette expérience, disponible en ligne (elle n’aurait aucun intérêt sur une édition papier puisque l’emoji n’existe que par et pour la communication numérique), fait apparaître le texte original lorsque la souris survole un emoji. Une idée ludique, mais aussi intéressante dans le sens où le discours n’est pas intégralement retranscrit en emojis, contrairement à Emoji Dick ou à la version de Joe Hale pour Alice au pays des merveilles. Sans doute parce que le ton est plus sérieux, et que de simples pictogrammes ne permettraient pas de rendre fidèlement les propos de Barack Obama.

Un constat partagé par Vincent Manilève, un journaliste de Slate.fr qui a tenté de ne communiquer qu’avec des emojis pendant une journée. Cela n’a pas vraiment posé de problème pour les discussions par messagerie instantanée, assez limitées de base : par exemple, envoyer un emoji représentant une tasse remplie d’un liquide fumant pour proposer à un collègue de prendre une pause café. En revanche, la communication par mail est plus compliquée, puisque les emojis ne sont pas forcément assez explicites. Idem sur les réseaux sociaux, le journaliste se rend compte qu’il alimente des clichés et prend le risque de dédramatiser voire décrédibiliser des sujets sérieux, comme un article sur ce que les sentiments des policiers face au drame des migrants.

Une autre difficulté est soulignée par le journaliste de Slate.fr lorsqu’il tente de faire une demande d’interview par mail : comment désigner quelqu’un avec des emojis ? “La plus grande difficulté ici était d’arriver à faire comprendre quand on parle de soi-même et quand on parle de son interlocuteur. Impossible de trouver un moyen clair de transcrire les pronoms personnels.”, écrit-il. Un problème amplifié par les différences de design selon les plateformes numériques : Apple et Android, par exemple, ne dessinent pas leur emojis de la même manière, ce qui complique parfois la compréhension d’un message par le destinataire. À cela s’ajoute le problème des références : par exemple, en Russie, l’emoji soleil évoque davantage la plage que la météo.

Malgré de nombreux articles sur le web s’interrogeant sur l’avenir des emojis en tant que langage à part entière, la portée universelle de ces pictogrammes a des limites. Dans tous les cas, l’idée assez radicale selon laquelle les emojis pourraient remplacer la langue ne tient pas debout. En revanche, la problématique d’un éventuel appauvrissement de la langue par les emojis suscite des questions.

3) Un complément au langage

Un article du journal The Thelegraph publié au premier semestre 2018 évoque une étude selon laquelle plus d’un tiers des adultes britanniques pensent que les emojis seraient à l’origine de la détérioration de la langue anglaise, une faute dont “les jeunes” se rendraient responsables en comptant sur les pictogrammes plutôt que sur l’orthographe et la grammaire pour communiquer. Une opinion sévère, partagée par Lucy Bella Earl, une YouTubeuse qui donne des cours d’anglais en vidéos dont la chaîne YouTube comptabilise plus d’un million d’abonnés : La communication numérique ne devrait pas être une excuse pour prendre la voie de la facilité”. Des propos partagés par Chris McGovern, ancien conseiller gouvernemental et président de la Campagne pour une vraie éducation, un groupe politiquement orienté à droite qui fait notamment pression au Royaume-Uni pour un retour à une éducation plus traditionnelle : pour lui, “nous allons dans la direction du langage des dessins animés et des images, ce qui affectera inévitablement l’alphabétisation. Les enfants suivront toujours le chemin de la facilité. Les emojis transmettent un message, mais cela engendre la paresse. Si les gens pensent que ‘tout ce que j’ai à faire, c’est d’envoyer une photo’, cela dilue le langage et l’expression.”

Cette opinion plutôt sévère quant à l’impact néfaste des emojis sur la langue écrite reste néanmoins à nuancer. En effet, les emojis sont encore loin de se substituer à la syntaxe traditionnelle. Shigetaka Kurita, leur inventeur, estime pour sa part qu’ils sont davantage un “nouvel alphabet, qui s’ajoute à ceux qui existent déjà”, plutôt qu’une langue universelle. Les conclusions de plusieurs recherches vont dans ce sens, à l’image de la linguiste Gretchen McCulloch, pour qui le succès des pictogrammes ne suffit pas à en faire un langage : ce sont des images concrètes, alors que le langage repose sur l’abstraction. Elle conclut donc que “Ou bien ils représentent des choses concrètes, et ils sont universels, mais ne sont pas un langage… Ou bien ils peuvent exprimer de l’abstraction, mais ne sont pas universels. […] C’est surtout un moyen de retranscrire des émotions. Ce n’est pas un langage, mais simplement un complément au langage.”

On peut arguer qu’en permettant d’apporter de l’émotion dans le texte, les emojis enrichissent la langue plutôt qu’ils ne l’appauvrissent. Ajouter un emoji souriant dans un message évoquant une bonne nouvelle, par exemple, s’apparente à joindre le geste à la parole dans une conversation orale. C’est ce qu’explique Pierre Halté, docteur en sciences du langage, dans un article pour le quotidien français Les Echos publié en 2016 :

On se trouve face à des outils de communication qui permettent de s’écrire en direct – c’est le cas depuis la création du chat dans les années 70 –, qui nous mettent dans des conditions de spontanéité proches du face-à-face de l’oral. À l’oral, les intonations, les gestes, les mimiques permettent de nuancer la parole, ce qui disparaît à l’écrit. On a donc besoin de moyens pour véhiculer ce sens-là. Les émoticônes servent à pallier ce manque, à l’écrit, de gestes ou d’autres indices.

La communication n’étant pas uniquement verbale, les emojis viennent renforcer les conversations écrites par les émotions, mais servent aussi à éliminer toute éventuelle ambiguïté. Il apparaît par exemple plus difficile de déceler l’ironie dans un texte qu’à l’oral, où l’intonation, le regard, l’expression sont les “indices” dont parle Pierre Halté :

L’émoticône ne remplace pas une verbalisation possible, elle remplace un geste susceptible d’accompagner un énoncé verbal pour le nuancer. Elle n’appauvrit pas la langue: c’est autre chose, qui fonctionne en interaction avec la langue, comme nos gestes. La communication, ce n’est pas seulement quelque chose de verbal, c’est une interaction entre la langue, le geste, les mimiques.

De ce fait, plusieurs linguistes et journalistes sont parvenus à l’idée que les emojis, sans être une langue universelle entière, se rapproche le plus de ce que l’on pourrait appeler un espéranto numérique, comme le suggère Aurélie Rodrigues à la fin d’un article pour Slate.fr publié en avril 2018 : “peut-on imaginer un futur où ces caractères deviendraient un langage international uniformisé pour permettre à toute la planète de communiquer sans barrière linguistique ?” Intrinsèquement à cette dimension idéale d’une langue que tout le monde pourrait comprendre intervient alors l’idée d’une certaine inclusion, ou plutôt, la non-exclusion de telle ou telle communauté qui ne se reconnaîtrait pas dans ce nouvel espéranto. Ainsi, des chercheurs de l’Université d’Edimbourg ont observé que les emojis inclusifs permettaient aux internautes de mieux s’intégrer en exprimant leur identité en ligne, en particulier sur les réseaux sociaux, grâce notamment à la possibilité de changer la couleur de peau d’un emoji. Comme le rapporte l’article de The Telegraph paru en 2018, lorsque les chercheurs ont analysé un échantillon d’un milliard de tweets, ils ont constaté que la plupart des personnes qui choisissent de personnaliser la couleur de leur émoticône le font pour le rendre plus conforme à leur propre teint.”

La couleur de peau des emojis s’est diversifiée ces dernières années. Source : The Thelegraph

II. Affirmer son identité en ligne : vers des emojis plus inclusifs

1) Un langage universel qui intègre les spécificités locales

Qui dit langage dit culture. Et en matière de culture, l’emoji, en tant que nouvel objet de la culture globalisée, tend à être le reflet de la majorité d’entre elles. C’est d’ailleurs tout l’enjeu lorsqu’il s’agit d’affirmer une identité au regard de notre société et de questionner la représentation vis-à-vis d’une mondialisation qui centre parfois le regard au risque d’attiser l’ethnocentrisme.

Bien évidemment, en tant que pays de naissance des emojis, le Japon bénéficie d’ores et déjà de nombreux symboles et idéogrammes spécifiques à la culture japonaise comme le sushi, la boîte bentō ou le temple Shinto. Par ailleurs, il existe déjà plusieurs drapeaux régionaux comme celui du Texas, de la Martinique ou de Saint-Pierre-et-Miquelon. La question est donc de savoir si à l’heure de la vie 2.0, il est nécessaire d’avoir son emoji pour exister sur la carte du monde.

Le débat a été relancé suite à la décision prise le 29 décembre 2018 par l’Assemblée de Corse de débloquer un budget de 52 800 euros afin de créer un “emoji Corsic”, à l’image du drapeau à tête de Maure de l’île de Beauté comme le rapporte l’article du Parisien paru en décembre 2018. Cette décision est d’ailleurs assumée et justifiée par Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, qui dans son rapport estime que “Le projet emoji Corsica s’inscrit dans une volonté politique d’asseoir l’image de la Corse sur le Web mondial, mais aussi dans les nouvelles pratiques de communication digitale”.

L’opération “Emoji Corsica” est lancée. À titre de comparaison, la région Bretagne a pour sa part investi 60 000 euros dans une démarche similaire afin d’obtenir le feu vert des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) pour la création de l’emoji du Gwenn ha du (drapeau breton) auprès du consortium Unicode. Le site emoji.bzh a même été crée par l’Association www.bzh pour porter ce projet qui s’inscrit selon eux dans une politique de développement de nouveaux outils numériques. L’emoji serait ainsi un nouvel outil au service des acteurs locaux afin de communiquer mais également se rendre visibles à l’échelle internationale.

En-dehors de la motivation de s’affirmer en tant qu’identité locale en ligne et de l’impact économique qu’apporterait cet emoji, l’objectif est bien plus réfléchi qu’il n’y paraît. Derrière toutes ces démarches, l’idée est de pouvoir changer la donne comme cela fut le cas avec l’arrivée d’Internet qui a transformé les usages de l’espace public.

Avec l’émergence de l’emoji, on assiste à un changement : cette affirmation de l’identité n’est plus vécue du simple point de vue de consommateur mais de celui de producteur de contenu sur Internet. Dès lors, bien que ce soit un langage universel, les emojis ne sont plus considérés comme de simples pictogrammes. Ils symbolisent désormais la reconnaissance de la culture à l’ère du numérique et remettent en question la notion de la représentation dans notre société actuelle.

2) Des emojis pour tous les internautes

Les emojis étant très populaires et jouissant d’une diffusion globalisée, ils bénéficient d’un regard attentif de la part des applications les proposant et des personnes qui les utilisent. Comme nous le disions plus haut, parler de langage emoji engage la notion de culture mais implique également la question de la traduction. Pour pouvoir correspondre au plus grand nombre, les emojis doivent donc être compréhensibles autant par le destinataire que son correspondant. Or, il n’en a pas toujours été le cas.

Il existait auparavant une différence selon le système d’exploitation utilisé, car chacun propose son propre design (Android ou Apple). Par soucis d’universalité, les entreprises concernées ont alors entamé une évolution convergente du design des emojis. En effet, comment un langage peut-il se prétendre universel quand ses illustrations diffèrent d’un environnement à l’autre ?

Évolution de l’emoji danseuse. Images : Apple, Google, Microsoft, Samsung. Source : Emojipedia.

Ces nouvelles représentations posent de nouveaux enjeux. L’un d’entre eux est, pour les emojis, de pouvoir être à l’image de la société actuelle et d’incarner la diversité. C’est ainsi que se pose la question de l’inclusion, qui est déjà depuis longtemps au cœur des débats du Consortium Unicode. Elle doit permettre la représentation d’une variété des profils individuels en termes d’orientation sexuelle, d’apparence physique, de genre, de culture, de religion, de coutume, d’âge, etc.

En 2018, la version 11.0 vient agrandir la liste de plus de 150 nouveaux emojis comprenant des emojis représentant des options capillaires variées (cheveux crépus et frisés, roux ou chauves par exemple), l’apparition de nouveaux animaux tels que l’hippopotame ou le lama ainsi que les sciences avec la possibilité d’envoyer un tube à essai, une molécule d’ADN ou une boîte de Petri.

Un article du blog Les digitaux rappel la procédure de création des emojis :

Le Consortium Unicode qui coordonne le développement du standard informatique Unicode met à disposition un formulaire à remplir pour proposer les emojis de demain. Le comité technique d’Unicode se réunit 4 fois par an pour décider entre autre des emojis qui seront sélectionnés et déployés sur tous nos smartphones.

Bien que certains ajouts puissent être dénués de toute revendication, d’autres témoignent au contraire d’une démarche bien plus engagée. Désormais, chaque nouveauté ou modification est observée avec attention et les grandes entreprises ont compris les enjeux de communication que sous-entendent les emojis. Ces évolutions prennent en compte les minorités sociales qui souhaitent des emojis répondant à leur histoire et leur identité, comme c’est le cas notamment pour les personnes en situation de handicap. Fruit d’une collaboration entre Apple et des associations, des emojis autour du handicap ont été proposés pour apparaître dans la version 12.0 comme l’évoque un article du Figaro publié en juin 2018.

Propositions d’emojis pour la version 12.0. Source : Les Digitaux.

La version 10.0 avait par exemple ajouté les emojis d’une femme voilée d’un hijab et d’un homme coiffé d’un keffieh, sur la proposition d’une adolescente saoudienne. Cette dernière avait contacté l’Unicode Consortium, l’association chargée de la réglementation des standard internationaux des emojis, et s’étonnait de constater que “près de 550 millions de musulmanes portent fièrement le hijab dans le monde. Pourtant, pas un seul espace ne leur est réservé sur les claviers”. Ces emojis inclusifs témoignent de plus de diversité, de tolérance et aideraient en effet à se sentir mieux intégré sur les réseaux sociaux.

3) Les limites de l’inclusion

Suite aux nombreux exemples de pétitions et de suggestions ayant abouti, il serait tentant d’imaginer qu’il suffit d’un recours en bonne et due forme pour faire créer n’importe quel emoji. Mais comme nous avons pu le voir, soumettre la candidature d’un emoji est un long parcours semé d’embûches. Dans cette course à l’innovation, comment composer avec l’Unicode Consortium ?

Pour faire parti des heureux élus, le nouvel emoji doit répondre à plusieurs critères très précis comme le conseille l’article du blog Les digitaux précédemment cité :

Il faut qu’il soit innovant, unique et à fort potentiel d’utilisation. Il doit également être représentatif du concept ou la chose représentée. Dans ton dossier tu devras aussi fournir le nombre de recherches Google Trends et autres preuves qui attestent de l’intérêt de masse porté au concept que tu souhaites traduire en emoji.

C’est pourquoi, afin de correspondre à la demande générale, il faut savoir trouver un juste milieu entre un emoji qui serait trop ou trop peu spécifique. Ce processus complexe et ses règles très contraignantes font qu’un bon nombre d’emojis refusés ne voient finalement pas le jour. Un article de Numerama.com prend en exemple l’initiative de Lilian Stolk, une Néerlandaise passionnée d’emojis qui a décidé de contourner le problème. Dans son application Declined Emoji créée le 11 juillet 2018, elle propose une trentaine d’emojis refusés par le Consortium Unicode. Ces emojis ayant été refusés pour le caractère controversé qu’ils représentent (une feuille de marijuana, un ours polaire sur une calotte de glace en train de fondre ou encore un préservatif déroulé) sont uniquement disponible sur iOS.

Si cette décision semble discutable, elle souligne néanmoins l’opacité manifeste des décisions du Consortium Unicode. On ne peut jamais vraiment savoir pour quelles raisons la candidature d’un emoji a pu être refusée. Il y a tout de même de quoi s’interroger lorsque l’on sait qu’un emoji “Je me sens gros” proposé par Facebook en 2015 pour qualifier son humeur a été accepté puis retiré face aux critiques. En effet, cet emoji jugé grossophobe a fait réagir car il encourageait le body-shaming et la discrimination en présentant cette caractéristique naturelle du corps comme quelque chose de négatif, ce à quoi Facebook a répondu en le remplaçant par “Je me sens plein”. Dans un autre article issu du blog Arc Optimizer.com nous trouvons un autre cas plus déconcertant : la proposition d’un emoji periode représentant les règles, proposé par l’association caritative Plan International UK et Plan Australia, a été refusée par l’organisme tandis que celles du lama ou du bagel ont été approuvées, à leur grand étonnement.

“Les filles manquent l’école et sont confrontées à des actes d’intimidation et à un traitement injuste”, nous rappelle la directrice de Plan Australia, Susanne Legena. De plus, malgré les recherches du Plan International UK dans lesquelles on apprend que “la moitié des Britanniques âgées de 18 à 34 ans interrogées ont déclaré qu’un emoji periode leur permettrait de parler plus facilement de leurs règles avec des amis et des partenaires”, la décision du Consortium Unicode vient malheureusement s’ajouter et confirmer le tabou qui existe encore de nos jours à propos de la période menstruelle.

Jusqu’à présent, l’évocation des règles se fait de manière détournée et figurée en utilisant les emojis du volcan en éruption, du cœur rouge ou de la rose rouge, bien qu’aucun de ces trois exemples ne soit vraiment adéquat. L’article revient sur l’objectif de Plan International UK qui désirait “s’éloigner de la subtilité pour aller vers une plus réaliste représentation d’une période en forme d’emoji avec leurs cinq dessins y compris une serviette hygiénique, un schéma de l’utérus, une paire de pantalons d’époque, un calendrier et des gouttelettes de sang”. Finalement, les choix du Consortium Unicode s’apparentent à du deux poids, deux mesures et nous poussent à nous demander jusqu’où l’on peut et l’on doit être inclusif sur le web.

III. Débattre des questions de société : controverses et polémiques

1) Les petits emojis font les grands débats

Si l’inclusion des internautes par le biais des emojis peut être perçue comme une avancée positive, il faut toutefois s’interroger sur ses limites. En juin 2018, Google, en affirmant que l’inclusion et la diversité étaient une priorité au sein de l’entreprise, voyait sa responsable du design des emojis, Jennifer Daniel, poster sur Twitter pour montrer la nouvelle version de l’emoji représentant une salade dans la prochaine application Android. Sur l’image, l’œuf avait été retiré du plat, ne laissant plus que la salade verte et les rondelles de tomate. Une évolution présentée comme étant “plus vegan inclusive”, c’est-à-dire destinée à mieux inclure les vegans. Le lendemain, Numerama, média web couvrant l’actualité sur l’informatique et le numérique, publiait un article sur le sujet et le publiait sur les réseaux sociaux, suscitant des réactions partagées entre le sarcasme et l’irritation. Sur Twitter, les internautes ironisent entre une photo de viande rouge et quelques emojis de hamburgers et tranches de bacon : “Je me suis senti oppressé, étant allergique à la tomate, quand j’ai vu qu’elles étaient pas retirées” s’offusque l’un, tandis qu’un autre suggère plutôt que “Android retire les vegans de la société pour que celle-ci soit plus inclusive”. Cette levée de boucliers est assez révélatrice des controverses dans la vie réelle, qui opposent vegans et omnivores au point d’avoir donné naissance au mot “végéphobie”, créé par David Olivier en 2001 dans un manifeste en réaction à “la pression sociale anti-végétarienne”.

L’emoji salade d’Android avant et après la suppression de l’œuf. Source : Numerama

Polémiquer sur la présence ou l’absence d’un œuf dans un simple pictogramme peut prêter à sourire ou lever les yeux au ciel tant l’affaire semble futile. Pourtant, l’emoji salade n’est pas le seul à s’être attiré les foudres des internautes. Un an plus tôt, la twittosphère pointait du doigt un problème de graphisme culinaire apparemment crucial : fallait-il mettre la tranche de fromage au-dessus ou en-dessous du steak d’un emoji hamburger ? “Je pense que nous avons besoin d’une discussion”, écrivait un internaute en publiant une image qui comparait deux emojis hamburger : celui d’Apple, avec le fromage sur la viande, et celui de Google, dont le fromage apparaissait dessus. En l’espace de trois jours, le tweet était partagé près de 20 000 fois, suscitant des débats passionnants sur la place du fromage. C’est finalement Google qui a corrigé son erreur, tout comme il avait rectifié son dessin de l’emoji bière… dont la mousse lévitait littéralement, séparée de la boisson par de l’air.

Mais d’autres demandes de rectification d’emojis émanants de communautés plus ou moins directement concernées par le problème soulevé. Ainsi, l’aquarium de la baie de Monterey, en Californie, a reproché à Apple d’avoir mal dessiné son emoji calamar, en plaçant le siphon sur le haut de la tête pour le rendre anthropomorphique en le faisant ressembler à un nez, alors qu’il s’agit d’un muscle placé derrière la tête de l’animal. Même combat pour Thomas Carr, un paléontologue, qui critique l’emoji dinosaure d’Apple, un tyrannosaure, en relevant pas moins de six problèmes de représentation ; un pictogramme qu’il n’utilisera donc pas, “parce qu’il aimerait qu’Apple se renseigne un peu plus sur les dinosaures et leur forme”.

Des erreurs qui semblent dérisoires, et que seuls des spécialistes en la matière peuvent repérer. Pourtant, ces derniers n’hésitent pas à manifester leur désaccord, ce qui interroge sur l’importance de la fidélité des emojis à la réalité qu’ils tentent de représenter. À bien y regarder, le débat est un peu plus profond que ceux sur l’emoji bière ou l’emoji hamburger : si la majorité des internautes ne remarquera sans doute jamais que le calamar possède un organe au mauvais endroit ou que les dents du tyrannosaure ne devraient pas être visible lorsqu’il a la gueule fermée, ce n’est pas pour autant une manière de justifier un dessin erroné. Les emojis tendent à devenir exclusifs sur la couleur de peau, la diversité capillaire, les convictions religieuses, le handicap… Pourquoi les minorités scientifiques devraient-elles être exclues ?

Ainsi, un sénateur du Maine, Angus King, avait envoyé en septembre 2017 une lettre à l’Unicode Consortium pour réclamer un emoji homard afin de mieux représenter son Etat, “soulignant la valeur économique et culturelle des crustacés dans le Maine”. Une demande qui avait été acceptée. Mais la sortie de l’emoji n’a pas eu l’effet attendu : le dessin choisi pour représenter le crustacé comportait une erreur fatale, c’est-à-dire qu’il lui manquait deux pattes. Un détail qui aurait échappé à beaucoup de monde, mais pas au Maine, grand producteur de homard et qui en a fait son symbole.

L’emoji homard avait été diminué de deux pattes avant d’être redessiné. Source : Konbini

Le design des emojis est donc loin d’être anodin. Au-delà du vif intérêt porté par les internautes à ces petits dessins numériques et en apparence plutôt triviaux, ces diverses déconvenues témoignent d’une réalité plus grande. Si les petits emojis font les grands débats, c’est parce qu’ils ont pris une part très importante dans la communication digitale, et que leur caractère inclusif n’est plus négligeable : de la même manière qu’un pays refuserait que l’emoji de son drapeau inverse malencontreusement deux couleurs, il est logique qu’une communauté, aussi minoritaire soit-elle, n’apprécie guère que son emblème soit déformé.

2) D’un usage détourné des emojis : la censure comme réponse

Mais les protestations face à des emojis pas assez représentatifs ne sont pas les seules polémiques qui agitent le monde de la communication numérique. La linguiste Gretchen McCulloch avançait que les emojis ne constituaient pas un langage à proprement parler puisqu’ils représentaient des choses concrètes, et manquaient d’abstraction, ce qui est selon elle une composante essentielle du langage : “Ou bien ils représentent des choses concrètes, et ils sont universels, mais ne sont pas un langage… Ou bien ils peuvent exprimer de l’abstraction, mais ne sont pas universels”, expliquait-elle. Pourtant, les emojis dépassent parfois l’objet qu’ils sont censés figurer.

Un exemple a beaucoup fait parler : celui de la censure de l’emoji aubergine par le réseau social Instagram. Plus précisément, la plateforme a décidé d’empêcher l’utilisation de ce pictogramme en le rendant indisponible dans le moteur de recherche des emojis. Une décision justifiée par Instagram, estimant que “l’emoji d’aubergine n’est pas disponible dans la recherche car il est systématiquement utilisé dans du contenu qui ne respecte pas notre charte”. Autrement dit, l’aubergine était toujours utilisée comme une métaphore du sexe masculin, ce que ne tolère pas la plateforme, comme indiqué dans ses règles :

Nous sommes conscients qu’il arrive parfois que des personnes veuillent partager des images de nudité à caractère artistique ou créatif, mais pour un bon nombre de raisons nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. Cela inclut les photos, les vidéos et les autres contenus numériques présentant des rapports sexuels, des organes génitaux ou des plans rapprochés de fesses entièrement exposées.

Un choix relevé et critiqué par BuzzFeed, qui s’indignait de constater que “les emojis de merde, le pistolet, la seringue et la pilule” étaient disponibles, là où l’on interdit l’usage d’une simple plante. Autrement dit, Instagram accepterait que la violence et la drogue soient explicitement représentées, mais pas que la sexualité soit implicitement évoquée sur le réseau social. Un mécontentement qui a suscité le soutien des internautes rassemblés sous le hashtag #FreeTheEggplant.

Bien qu’Instagram appartienne à Facebook, ce dernier n’a pas été aussi radical dans sa politique de gestion des emojis. Le réseau social a diffusé en interne un document à destination de ses équipes de modérateurs pour les aider à déceler un contexte dans lequel les emojis pourraient violer ses conditions d’utilisation, notamment en relevant du harcèlement. Sans surprise, l’emoji aubergine se retrouve dans la catégorie des emojis à caractère potentiellement sexuel.

Guide de Facebook sur les emojis à destination de ses équipes de modération. Source : Motherboard

De même, l’emoji représentant un étron doté de deux yeux et d’un sourire apparaît dans la colonne des emojis susceptibles d’impliquer une comparaison dégradante et déshumanisante. Cet emoji est très populaire au Japon, mais a eu un peu de mal à s’imposer à l’international, notamment chez Gmail, dont certaines personnes au siège ne comprenaient pas l’intérêt. Aujourd’hui, il ferait partie des cent emojis les plus utilisés au monde, selon une chronique de Marina Rollman sur France Inter le 22 novembre 2018, qui compare ce phénomène à une “petite déchéance culturelle”. Si l’utilisation de cet emoji a de quoi laisser perplexe, elle vient en réalité d’une bande dessinée humoristique diffusée au Japon dans les années 1980, “Dr Slump”. Ce n’était pas un personnage sérieux, mais il était drôle et très populaire, d’où l’extension de l’emoji associé dans la mesure où les emojis sont nés au Japon.

Mais sur le plan international, il n’est pas compris de la même façon, et peut être jugé comme insultant, ce qui nous renvoie d’ailleurs à la problématique de l’interprétation des emojis dont le design peut différer d’une plateforme à une autre. Mais pour en revenir à l’emoji symbolisant un étron, il n’échappe pas au même sort que l’emoji aubergine : tout dépend du contexte dans lequel il est utilisé. L’aubergine peut aussi bien être utilisée par le commerce tout à fait honnête de légumes (on peut d’ailleurs souligner la stratégie de communication d’Intermarché qui a profité du mouvement #FreeTheEggPlant pour réclamer la réhabilitation de l’aubergine, “mêmes les moches”, une référence à la volonté de ne pas vendre que des légumes parfaits en apparence) que par des individus peu scrupuleux et coupables de harcèlement sexuel en ligne, de même que l’emoji étron répété sur le mur Facebook de quelqu’un n’aura pas la même signification qu’envoyé à quelqu’un pour souhaiter “bon courage”.

#FreeTheEggPlant, même les moches, par Intermarché. Source : Twitter

Ces exemples soulignent la difficulté des plateformes digitales à limiter les usages détournés des emojis. Instagram a choisi de censurer la recherche de l’emoji aubergine, et Facebook estime qu’un emoji cœur sous une photo d’Hitler pose problème, il est impossible d’empêcher leur usage, et Facebook rappelle à ses modérateurs de faire appel à leur propre jugement pour déterminer si l’usage des emojis est, ou non, contraire au règlement de la plateforme.

3) Quand les emojis prennent un mauvais pli

La problématique de l’aubergine avait trait à un usage détourné de sa représentation initiale, à savoir un légume interprété comme une métaphore de l’organe génital masculin. Toutefois, d’autres emojis ont été au centre des débats en raison de leur explicité. Par exemple, l’emoji préservatif est refusé par l’Unicode Consortium depuis plusieurs années malgré les demandes répétées de la marque Durex, selon laquelle l’emoji préservatif “pourrait permettre aux gens de dépasser leur honte quand ils discutent du sexe protégé et cela pourrait même permettre de les sensibiliser sur l’importance de l’utilisation des préservatifs contre les maladies sexuellement transmissibles”, faisant écho à l’usage de l’emoji aubergine associé à l’emoji d’une pêche juteuse pour parler de relations sexuelles.

En parallèle, l’emoji en forme de feuille de cannabis a également été refusé, probablement jugé trop explicite et incitant à consommer de la drogue – ce qui n’empêche pas les emojis comme la feuille d’érable, le diamant ou encore la pilule de représenter la drogue. Comme l’explique L’Express dans un article de 2017, “des adolescents, parfois âgés de seulement 13 ans, utilisent aussi des emojis pour acheter ou vendre de la drogue. Celui de la feuille d’érable est un code pour désigner le cannabis, le diamant désigne la cocaïne, et la pilule l’ecstasy. En utilisant ces images, ils espèrent ainsi déjouer l’attention de la police” : encore une fois, tout est une affaire de contexte de l’usage des emojis.

Une feuille d’érable, un diamant et une pilule utilisés comme des codes pour désigner le cannabis, la cocaïne et l’ecstasy. Source : L’Express

Le refus d’un emoji symbolisant explicitement la drogue peut se justifier par la volonté de ne pas offrir encore plus de visibilité à un fléau qui touche le monde entier, que ce soit par les problèmes d’addictions ou la violence induite par le trafic de drogue. Pourtant, d’autres emojis clairement problématiques existent : l’alcool est représenté sous de nombreuses formes alors qu’il reste une drogue (mais socialement acceptée, contrairement au cannabis…), plusieurs armes existent comme les épées et le poignard, mais aussi la bombe et le revolver. Or, seul ce dernier a suscité une polémique d’ampleur.

En 2016, l’Unicode Consortium avait validé l’emoji représentant un pistolet, provoquant l’opposition d’Apple. La firme à la pomme s’était aussi associée à Microsoft pour voter contre un emoji fusil censé célébrer l’épreuve de tir aux Jeux Olympiques de Rio la même année. Apple affirmait ainsi son engagement dans le combat contre les armes à feu, un sujet très sensible aux Etats-Unis, où les fusillades de masse sont pratiquement quotidiennes. Le Figaro rapporte ainsi que l’association anti-armes à feu New Yorkers Against Gun Violen avait adressé une lettre ouverte au PDG d’Apple, Tim Cook, en lui demandant de supprimer l’emoji revolver de tous ses appareils “comme un geste symbolique pour limiter l’accès aux armes à feu”. L’article cite alors plusieurs cas où l’emoji revolver a posé problème, avec par exemple une collégienne de 12 ans ayant menacé son école avec les emojis d’un revolver, d’un couteau et d’une bombe sur Instagram, ou l’adolescent new-yorkais qui avait publié sur Facebook un message avec un emoji policier et trois emojis pistolet. Dans un contexte où les violences par arme à feu sont des menaces sérieuses, il est difficile pour les autorités d’ignorer de telles publications.

L’évolution de l’emoji revolver entre 2013 et 2018. Source : Fortune

Apple a donc décidé de remplacer son emoji revolver par un pistolet à eau. Par souci de cohérence, d’autres plateformes ont suivi le mouvement, notamment Samsung, Twitter et Google. Mais tous les géants de la communication digitale n’ont pas changé leur emoji revolver. Curieusement, l’emoji bombe, pourtant tout aussi explicite en termes de violence, n’a pas attiré les foudres d’associations ou d’institutions, alors qu’il pourrait évoquer les menaces terroristes : manifestement, les attentats à la bombe ne sont pas aussi importants que les fusillades. Ce constat interroge les critères de sélection de l’Unicode Consortium, qui n’explique jamais ses décisions : entre un revolver et un préservatif, il aurait semblé plus logique de privilégier l’éducation sexuelle plutôt que la représentation d’une violence quasi-quotidienne.

Conclusion

Quels enjeux sociaux et identitaires les emojis mettent-ils en relief, par leur utilisation omniprésente dans la communication digitale ? Telle est la question que nous soulevions au début de notre réflexion. Cette dernière nous a permis de faire le constat que les emojis ont vocation à être aussi inclusifs que possible dans l’optique de représenter l’ensemble de leurs utilisateurs, et en particulier les minorités. Néanmoins, il apparaît surtout que les décisions de l’Unicode Consortium, l’organisme à but non lucratif chargé d’établir les standards du web, sont opaques quant aux emojis validés ou non. Cela soulève des questions sur l’inclusivité voulue de ces emojis : pourquoi accepter un lama mais pas un emoji symbolisant les règles et qui faciliterait la communication numérique pour les femmes sur ce sujet ? Si les emojis permettent de limiter l’ambiguïté du langage écrit en introduisant des émotions, ce qui était leur objectif de départ, ils drainent également des problématiques diverses qui reflètent les débats de la société réelle, à l’image de l’emoji représentant un revolver, suscitant des controverses aux Etats-Unis, pays particulièrement touché par les fusillades de masse.

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