Les réseaux pédophiles : la face cachée des réseaux sociaux

Par Alison Assous, Marie Maure et Clara Terrats

Master 1 – Communication des entreprises et médias sociaux

La pédophilie sur les réseaux sociaux reste un sujet tabou et peu abordé en France, pourtant l’impact de ce fléau est grandissant.

Pour mieux appréhender ce phénomène, il convient tout d’abord d’en donner la définition. Le terme « pédophile » est formé de l’alliance de deux racines grecques : pais et philein. Pais signifie “enfant” et philein signifie “aimer d’amitié”. Ainsi, d’un point de vue étymologique le terme pédophile signifie “celui qui aime les enfants”.  Dans l’antiquité grecque, ce terme n’avait aucune connotation sexuelle. C’est le terme pédérastie qui signifiait le désir amoureux de l’homme adulte pour un jeune garçon. En effet, ce n’est qu’à partir du XIXème siècle que le terme “pédophile” est utilisé pour nommer ceux commettant des agressions verbales mais aussi physiques pouvant aller jusqu’au viol voire même jusqu’au meurtre de la victime.
Aujourd’hui le terme “pédophilie” rassemblent de nombreuses définitions. Toutefois, nous nous baserons dans ce dossier sur la définition suivante: “la pédophilie se définie comme une attirance sexuelle d’un adulte pour les enfants, filles ou garçons. En France, la minorité qui, au plan pénal, était auparavant de 15 ans, va désormais jusqu’à 18 ans ” (Larousse).
Comme l’explique Bruno Henocque (2014), à l’ère du numérique la frontière entre liberté sur le web et protection de l’individu et de ses droits devient de plus en plus floue. Le web laisse place sans réelles restrictions et sanctions à toutes les voix des individus, par conséquent des dérives accompagnent son accroissement. Les mineurs en sont les premières victimes car ce sont les personnes les plus vulnérables sur les plateformes numériques. Cette vulnérabilité a augmenté avec l’apparition de toujours plus de réseaux sociaux et de différentes manière de s’exposer ce qui donne aussi lieu à une “autonomie culturelle des jeunes” (Olivier Galland, 2002).
Ces derniers mois, de nombreux influenceurs ont décidé de briser le silence qui entoure les dérives du web en montrant au public les faces cachées des réseaux sociaux. Pour cela,  nous avons choisi de traiter le sujet de pédophilie car les risques liés à celui-ci sur les réseaux sociaux sont nombreux et parfois sous-estimés. Il convient alors de présenter la face sombre des réseaux sociaux à laquelle les mineurs sont confrontés quotidiennement.

En quoi les réseaux sociaux sont ils devenus le terrain des prédateurs sexuels ? Comment appréhender et mesurer ces risques ? Quelles actions sont menées pour tenter de faire face à ce fléau ?

Afin de traiter ce sujet, nous avons divisé nos propos en trois parties distinctes. Dans un premier temps nous présenterons les différents aspects de la pédophilie sur les réseaux sociaux ; c’est à dire comprendre comment les prédateurs entrent en contact avec leurs victimes. Ensuite, nous nous intéresserons aux ressentis des victimes face à ces agressions.  Enfin, nous parlerons de la prévention contre la pédophilie sur les réseaux sociaux.

L’objectif était de recueillir le plus d’informations possibles pour venir étayer nos propos. Nous avons donc eu recours à plusieurs méthodes. Tout d’abord, nous avons élaboré un questionnaire intitulé « Les réseaux pédophiles à l’ère des nouveaux médias : risques et préventions sur les réseaux sociaux » que nous avons largement diffusé sur le réseau social Facebook. Le public visé pour ce questionnaire était celui des mineurs. Les questions constituaient à savoir si des personnes mineurs  avaient déjà eu affaire à des remarques déplacées venant de personnes adultes inconnues. Il s’agissait également d’en apprendre davantage sur les ressentis de ces mineurs sur ces risques mais aussi sur la prévention faite à l’égard de ces risques. Pour ce questionnaire, nous avons obtenu 85 réponses de mineurs ce qui permet d’avoir un échantillon représentatif. La seconde méthode fut de créer un corpus documentaire sur le sujet par le biais d’articles scientifiques, d’articles de journaux, de publications sur les réseaux sociaux et de témoignages. Ce corpus a été réalisé sur l’ensemble du mois de Janvier 2019. Enfin, nous avons eu l’opportunité d’avoir  un témoignage direct avec une adolescente de 16 ans qui a accepté de nous faire part de son expérience dans un entretien. Ce témoignage nous a permis d’approfondir nos recherches sur la relation entre la victime et le pédophile qui s’instaure via le web et de comprendre comment les réseaux sociaux permettent et facilitent la prise de contact.

I – Les réseaux sociaux : la face sombre des prédateurs sexuels

A – L’essor des réseaux sociaux et l’accroissement de la menace pédophile

Aujourd’hui, de plus en plus de mineurs s’inscrivent sur les réseaux sociaux comme Facebook et Instagram. En effet, l’âge considéré légal par les plateformes pour s’inscrire est  de 13 ans. Les mineurs sont donc autorisés à s’inscrire très jeune. Cet âge est considéré réglementaire car les plateformes jugent qu’atteint celui-ci les jeunes sont conscients de ce qu’ils font et de ce qu’ils postent en particulier. Cependant, il est évident que cette réglementation officielle instaurée par les réseaux sociaux n’est pas contrôlable à cent pour cent. Beaucoup de mineurs de moins de 13 ans ont un compte sur les réseaux sociaux car il est simple de mentir sur son âge en s’inscrivant. Facebook étant le réseau social le plus important avec près de 2,27 milliard d’utilisateurs actifs par mois (selon les rapports Facebook datant d’Octobre 2018), il se doit de respecter des règles. Or, il est connu, et courant que beaucoup d’enfants et de pré-adolescents mentent sur leur âge pour pouvoir s’inscrire avant l’âge requis :

“J’ai commencé avec Facebook quand j’étais en 6e, j’avais 11 ans. […] Ma mère vérifiait mon compte de temps en temps. Enfin, genre, elle regardait que j’faisais pas des conneries dessus, que je n’ajoutais pas n’importe qui et tout.” (A. 16 ans).

Cette inscription de plus en plus massive des mineurs sur les réseaux vient aussi d’une envie de faire comme leurs aînés. En effet, une enquête publiée par la Commission européenne en 2011 montrait qu’environ 38% des 9-12 ans étaient inscrits à un réseau social, ce qui montre bel et bien que la réglementation officielle est détournée. De plus, nous avons pu constater qu’une grande majorité des mineurs disposaient de plusieurs compte s: Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat, Skype. Les jeunes sont donc hyper connectés. Le nombre de comptes accroît donc fatalement le nombre de risques.

Les jeunes publient en masse diverses photographies du quotidien sans se soucier des risques liés à cette pratique. La plupart du temps leur profil est en mode “public” : c’est-à-dire que tout le monde peut avoir accès aux publications mises en ligne. Par exemple, sur l’ensemble des mineurs interrogés ayant des comptes sur les réseaux sociaux, 35% d’entre eux ont leurs comptes en mode public. En demandant pourquoi leurs comptes sont en mode “public”, on se rend vite compte de l’insouciance et l’inconscience des risques des mineurs :

“Oui mon compte est en public peut-être pour avoir plus d’abonnés mais je me suis jamais vraiment posé la question en fait” (A. 16 ans)

En effet, l’objectif des mineurs est bien souvent d’avoir un nombre d’amis plus important pour devenir populaire cependant ils ont généralement peu conscience des risques liés au fait de ne pas protéger leur compte. En effet, du fait de leur jeunesse, ces individus sont vulnérables. De plus, les réseaux sociaux permettent la géolocalisation des utilisateurs ce qui représente un danger supplémentaire : un pédophile relativement à l’aise en informatique peut facilement géolocaliser un mineur et se rendre à son domicile. Cette vulnérabilité dont font l’objet les mineurs sur les réseaux sociaux ne semble pas être importante à leurs yeux. Par ailleurs, d’après les réponses obtenues à notre questionnaire, 94% des mineurs affirment se sentir relativement en sécurité sur les réseaux sociaux, contrairement aux 6% d’entre eux qui se disent se sentir très peu en sécurité.

B – Entrer en contact avec les victimes : plusieurs stratégies

Il n’existe pas particulièrement de profil type de cyberpédophiles, cependant il s’agit majoritairement d’hommes. Des études faites sur les amateurs de pornographie juvénile distinguent quatre profils différents : le collectionneur qui va minimiser toutes types d’interactions avec les internautes. Le distributeur qui lui va jouer un rôle dans les communautés de pédopornographie sur internet. L’amateur abuseur qui va produire des agressions et l’amateur de passage qui ne télécharge jamais de  contenus sur le web.

Afin de gagner la confiance des jeunes, les pédophiles usent de plusieurs méthodes. Tout d’abord, le pédophile va se créer un faux compte avec un pseudonyme. Généralement, cela commence par l’envoi d’un message pour «faire connaissance». Cela prend la forme d’une conversation normale sans connotation sexuelle. L’objectif est de créer une relation avec la victime afin de mettre celle-ci dans une position de confiance, on parle alors de mise en confiance ou de “grooming” (« le fait pour un majeur de faire des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans ou à une personne se présentant comme telle en utilisant un moyen de communication électronique », définition de Carole Gay, juriste spécialisée en droit de la communication et des NTIC). Seulement, il faut bien entendre que cela n’a rien d’une conversation banale puisque le prédateur calcule tout dans le but d’obtenir des photographies, des vidéos du mineur en question, et souhaite, dans la plupart du temps, organiser une rencontre avec la victime. Les prédateurs abusent de la vulnérabilité des victimes et tentent de les manipuler psychologiquement.

Le passage à l’acte se fait de différentes manières. Cela peut être des messages ambigus comme « Tu es jolie » ou bien  « J’aimerais te rencontrer ». Le prédateur peut également demander à la victime de lui envoyer des photographies dénudées, parfois dans des positions sexuelles. Cela peut aller encore plus loin notamment par la demande de FaceCam ou d’audio. Effectivement, d’après les réponses obtenues à notre questionnaire,  26,1% des mineurs ont déjà eu des propositions de rencontre de la part d’adultes inconnus et 18,8% d’entre eux ont eu des propositions de Facecam.

“Si y’a un “lu” sur leur message, ils deviennent insistants.”, “C’est plus dangereux pour les jeunes, jeunes, jeunes, qui s’inscrivent vraiment tôt… Quelqu’un vient leur parler, après ils leur retournent un peu le cerveau…” (A. 16 ans)

Les réseaux sociaux peuvent également être utilisés par les prédateurs pour garder contact avec les victimes. Nous avons rencontré une jeune fille qui a accepté de nous livrer son témoignage particulier. Celle-ci s’est faite harceler sur les réseaux sociaux par son professeur lorsqu’elle était au collège.

“Il s’est créé un compte Instagram, et il mettait pas son vrai prénom. Il disait que grâce à ça il pouvait nous parler plus facilement. Sauf qu’au début il venait me parler et on parlait de maths, des cours et tout, et ça partait en trucs plus personnels. Il me parlait vraiment comme si j’étais son amie.” (A. 16 ans)

Ici, le prédateur a clairement utilisé les réseaux sociaux pour garder contact avec sa victime au-delà de la simple salle de classe. L’objectif était de nouer une relation plus spéciale, plus privilégiée, et les médias numériques fournissent un contexte favorable à l’établissement de ce genre de contacts.

“Il me parlait de sa vie un peu, et ça commençait à être un peu bizarre. Il me posait des questions super bizarres:  “Oui… Tu penses que je devrais me raser ?” ; ou “Note mes fesses sur 20” .” (A. 16 ans)

Progressivement, le contact purement éducatif se transforme en une relation malsaine. Les questions deviennent plus personnelles, et si elles semblent alerter directement au premier abord, il faut savoir que ces individus excellent dans la manipulation et le “retournement de cerveau”, comme l’indique notre enquêtée.

“En fait, je ne sais pas comment l’expliquer mais ce prof était super manipulateur. J’trouve ça ouf, parce qu’on s’en rend pas compte sur le moment. C’est pas qu’il rentre en toi, mais il sait comment t’es et tout, et du coup il te manipule vraiment genre.” (A. 16 ans)

Cette manipulation psychique permet à la personne de minimiser ses commentaires intrusifs. La cible est jeune, et il est facile de cerner son profil grâce aux réseaux sociaux. Un enfant même protégé, averti des dangers d’internet, ne réalisera pas forcément d’entrée de jeu les vraies motivations de son interlocuteur.


II – Une minimisation du risque pédophile sur les réseaux sociaux

A – Une minimisation accrue des risques de pédophilie sur les réseaux sociaux : l’exposition des mineurs par les parents

Comme nous l’avons vu précédemment, les jeunes s’inscrivent de plus en plus tôt sur les réseaux, publient des photos et des vidéos. Ces jeunes sont alors des proies faciles car elles sont naïves et bien souvent les parents ne contrôlent pas les publications émises par leurs enfants. Dans d’autres cas, certains parents vont même jusqu’à publier des vidéos et des photos de leurs propres enfants comme s’ils n’étaient pas conscients des risques. On peut prendre l’exemple de la jeune Anna Knyazeva, 6 ans, regroupant à elle seule 1 million d’abonnés sur Instagram grâce aux publications de ses parents. Plusieurs cas sont visibles sur les réseaux sociaux: les parents “sexualisent” leurs jeunes enfants par du maquillage, des tenues extravagantes, des retouches sur les photos. Malheureusement, ils ne se rendent pas compte que ces photographies constituent une base de données importante pour les pédophiles. En effet, le spécialiste néerlandais de la cybersécurité Sijmen Ruwhof a prouvé que des millions de photos de jeunes enfants d’un site pédopornographique provenaient d’Instagram et de Facebook.

De la même manière, plusieurs chaînes Youtube ont vu le jour ces dernières années : des parents organisent une activité avec leurs enfants, mettent en place un décor, branchent la caméra, et vont en faire des vidéos. Une fois en ligne, celles-ci cumulent des millions de vues. Souvent jugées innocentes et enfantines, certaines personnes ont néanmoins tenté d’attaquer en justice ce type de chaînes Youtube, par l’intermédiaire de pétitions notamment. C’est le cas de la chaîne Studio Bubble Tea, toujours active à ce jour, qui compte presque 1,4 millions d’abonnés et un total de 1 411 812 327 vues. Le principe : une chaîne “kids-friendly” comme nous pouvons le lire dans sa description sur Youtube. La mise en avant quasi quotidienne d’enfants par leurs parents sur les réseaux ou en vidéos a déclenché l’indignation chez de nombreux utilisateurs, qui restent persuadés de l’inconscience des parents.

Tweet récent posté pour dénoncer la mise en avant des enfants par leurs parents sur les réseaux sociaux

B – Des actes jugés comme « peu importants » par les victimes

À travers les témoignages que nous avons pu recueillir, nous nous sommes rendus compte que beaucoup de victimes avaient tendance à minimiser ces actes. Les personnes contactées par des adultes inconnus ne l’ont généralement pas dit à leurs parents et n’ont jamais porté plainte. Pourquoi ? Car selon ces personnes ce n’est pas important. Ci-dessous, quelques exemples de réponses que nous avons pu recueillir:  

« Ce ne sont que des messages, je n’y prête pas attention »

« Parce que ce n’était pas une agression ni quelque chose d’illégal »

L’interface virtuelle que représente le web et Internet permet aux pédophiles de minimiser la signification de leurs actions et de leurs mots. En effet, les mineurs ne tiennent pas compte du danger que cela peut représenter, d’une part à cause de leur jeune âge et d’autre part, à cause de ce “mur virtuel” qui les sépare de leur prédateur. Cette distanciation que procure l’interface virtuelle des réseaux sociaux est aussi l’une des raisons pour laquelle ces messages sont souvent jugés comme “peu importants” par les récepteurs. Effectivement, si l’interaction n’a pas lieu et si le mineur qui reçoit ces messages n’y répond pas, il considère alors que “ce n’est rien”. C’est d’ailleurs un aspect qui ressort dans les réponses à notre enquête :

« Parce que pour moi, à partir du moment où je ne répondais pas au message je n’étais en quelque sorte pas concerné. Et puis à l’âge que j’avais, je ne mesurai pas le danger »

“Je n’ai pas jugé cela nécessaire dans la mesure où je n’ai jamais répondu à ces messages et ai bloqué et supprimé ces personnes”

On remarque aussi que contrairement à des solutions légales qui interviennent dans les agressions en face à face, des solutions alternatives apparaissent. Souvent utilisées par les victimes elles-mêmes, elles utilisent les fonctionnalités des sites ou applications des réseaux sociaux pour bloquer ou supprimer les personnes ou les messages. La facilité de ces actions, faites en quelques secondes à l’aide d’un clic, participe à minimiser les messages des prédateurs en ligne. Le critère de la fréquence des messages reçus devient une raison évidente de la minimisation de ces messages à caractères pédophiles. En effet, les messages reçus deviennent de plus en plus fréquent. Sur 100% des personnes mineurs que nous avons interrogés 18,2% répondent recevoir ce genre de message de manière hebdomadaire. Et ce chiffre est en constante augmentation.

C – La « loi du silence »

Suite à l’analyse des réponses obtenues à notre questionnaire, nous avons remarqué que les victimes ne racontaient pratiquement jamais ce qu’il s’était passé à leurs proches. Bien souvent, les victimes se sentaient embarrassées, elles  n’en parlaient pas car elles redoutaient la réaction de leurs parents. L’angoisse de voir leur compte supprimé par leurs parents poussaient les victimes à se taire. Ce qui semble frappant dans les résultats de notre questionnaire est que plus de 82% des mineurs questionnés ont répondu avoir un jour reçu des messages d’adultes beaucoup plus âgés qu’eux, dont 88% étaient des messages à caractères pédophiles. Cependant, 66,7% de ces mineurs n’en n’ont jamais parlé à personne. De plus, aucune des personnes ayant répondu à notre questionnaire n’a souhaité porter plainte auprès de la police concernant ces messages, soit parce qu’ils ne se rendent pas compte de la gravité des faits soit parce qu’ils ont honte d’en parler. Un silence devenu normal s’installe pour ces victimes qui ne se rendent pas toujours qu’elles en sont une.

Lors de notre entretien avec la jeune adolescente, celle-ci nous précise que lorsqu’elle recevait des messages insistants d’hommes beaucoup plus âgés qu’elle, elle n’en parlait pas non plus à ses parents. Quelques légères discussions ont pu avoir lieu à l’école, avec des amies qui vivaient la même chose au quotidien sur les réseaux sociaux, mais ces messages sont considérés comme “normaux”.

“À partir du moment où t’es fille et que t’es sur Instagram t’es obligée de recevoir ce genre de messages” (A. 16 ans)


III – Lutter contre la pédophilie : les acteurs en jeu

A – Le rôle des parents et de l’entourage des mineurs

D’après les réponses recueillies suite à notre questionnaire,  nous avons fait le constat que les parents sensibilisent très peu les mineurs sur les dangers présents sur les réseaux sociaux. En effet, la majorité des réponses démontrent ce manque de prévention. La démocratisation des réseaux sociaux depuis le milieu des années 2000 et encore plus depuis ces dernières années a eu tendance à minimiser l’implication des parents vis-à-vis des rencontres que peuvent faire leurs enfants en ligne. D’ailleurs les mineurs sont eux-mêmes conscients du manque d’information et d‘implication des parents vis-à-vis des réseaux sociaux et de leurs dérives:

“Je n’ai jamais parlé à mes parents de ça (cf. des messages reçus de la part d’adultes), je ne pense pas que les parents savent ce qu’il y a autour des réseaux sociaux et tout” (A.16 ans)

Pourtant, cette démocratisation peut être néfaste : on partage bien plus qu’une simple discussion. On va se mettre à poster des photos avec ses amis, à se connecter bien plus régulièrement grâce à l’arrivée des smartphones, des ordinateurs personnels etc. Qu’ils voient cela comme un manque de prévention ou pas, beaucoup de jeunes affirment que leurs parents ne sont pas au courant des messages malsains que leurs enfants peuvent recevoir sur les réseaux. Si certains parviennent sans grande difficulté à supprimer ou ignorer une demande de conversation, d’autres, parfois plus vulnérables, peuvent tomber entre les griffes de personnes mal intentionnées. L’utilisation des médias numériques favorisent cette aisance de rencontre décomplexée et virtuelle. Les jeunes vont s’y sentir plus à l’aise, les cibles sont plus faciles à atteindre et à manipuler, mais cette démocratisation des rencontres informatiques a eu un énorme impact sur l’implication parentale. Les parents vont plus largement prévenir leurs enfants sur les dangers pédophiles présents dans la rue, à la sortie de l’école, en conseillant de pas parler, ni de suivre des inconnus. Cependant, peu de parents préviennent leurs enfants des dangers liés à la pédophilie sur les réseaux sociaux car la plupart du temps, eux-mêmes ne se rendent pas compte du danger. Également, nous avons remarqué à travers les témoignages que nous avons recueillis que peu de mineurs avaient reçu de prévention au collège ou au lycée.

Pour illustrer nos propos, à la question “Vos proches vous ont-ils sensibilisé sur les dangers de la pédophilie sur les réseaux sociaux ?” que nous avons posé dans notre questionnaire, les réponses étaient les suivantes:

Vos proches vous ont-ils sensibilisé sur les dangers de la pédophilie sur les réseaux sociaux ?

On se rend alors compte que 61,1% des mineurs interrogés ont été très peu, voir pas du tout sensibilisés par leurs proches face aux dangers de la pédophilie.

B – Le rôle majeur des associations

Plusieurs associations dénoncent les dangers d’internet pour les mineurs. Ces associations tentent d’agir par le biais d’articles conseils, de publicités préventives. Nous avons choisi de présenter quelques unes de ces associations. Prenons tout d’abord l’association e-enfance.org. Cette association, créée en 2005,  est reconnue d’utilité publique agréée par le ministère de l’éducation nationale. Elle va avoir un rôle de prévention dans les écoles et auprès des parents. Sur leur site sont publiés des contenus pour prévenir les parents et les jeunes des dangers d’internet et les réseaux sociaux. L’association donne également des conseils aux parents sur la manière de réagir avec leurs enfants connectés sur les réseaux sociaux. Des liens directs sont en ligne comme celui permettant de mettre un contrôle parental sur Facebook ou bien sur Youtube.

campagne de publicité d’actioninnocence.org pour la prévention des risques sur Internet

En 2005, une campagne de pub (celle de actioninnocence.org) passait à la télévision en France pour prévenir des risques de prédateurs pédophiles sur internet. Elle visait à prévenir à la fois les parents, mais aussi les enfants. Aujourd’hui, les mineurs délaissent la télévision pour les nouveaux médias, ainsi nous pouvons nous rendre compte par nous même que ce genre de prévention n’est plus diffusée à la télévision, ou que très rarement.

Également, nous pouvons présenter l’association innocenceendanger.org qui lutte contre la pédophilie dans le monde. Cette association a fait notamment le constat en 2016, que 4616 sites internet mettent en ligne des photos pédopornographiques en France. Sa présidente, Hoymara Sellier, a notamment alerté sur l’essor des menaces pédophiles en ligne, par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Pour elle, même si le gouvernement a mis en place de nombreuses cellules de lutte contre ces pratiques numériques, les répressions des pédophiles en ligne manque d’ “efficacité”. Selon les chiffres de l’ONU, il y aurait plus de 750 000 prédateurs sexuels connectés sur le réseau. Il a aussi été estimé qu’un enfant sur cinq reçoit des sollicitations sexuelles sur Internet. Ainsi, plusieurs publicités préventives sont créées. Par exemple, en 2012, la campagne « Likers » sensibilise sur les dangers liés à la prédation sexuelle sur les réseaux sociaux.

Campagne de sensibilisation de innocence en danger

C – Les influenceurs entrent dans la lutte

En France, nous avons pu constater ces derniers mois que des influenceurs, notamment de la plateforme Youtube, ont cherché à dénoncer la pédophilie sur les réseaux sociaux. Nous pouvons dans un premier temps citer le Youtubeur « Le roi des rats » qui a lancé le hashtag #Youtubewakeup visant à alerter la plateforme sur les vidéos susceptibles d’être utilisées par les pédophiles. En effet, habitué à parler des côtés sombres du Web, le youtubeur “Le roi des rats” vient dénoncer dans une vidéo le manque de surveillance de la plateforme Youtube à propos de la pédophilie. Il montre la perversité de certains commentaires en dessous de certaines vidéos. Il dit que des vidéos postées par des jeunes filles, âgées de 6 à 14 ans,  montrant des mouvements de gymnastique seraient détournées par des internautes malveillants. En effet, le youtubeur remarque que ces vidéos concentrent plusieurs millions de vues malgré une qualité très moyenne. Sous ces vidéos, des commentaires à caractères sexuels sont publiés par des profils d’hommes adultes. Les internautes se partagent entre eux des timecodes (lien permettant de faire démarrer la vidéo à un moment précis, sur une scène choisie). Après avoir fait des recherches le youtubeur se rend compte qu’il existe des sites dans lesquels des internautes se partagent les liens de ce genre de vidéo. Parmi les commentaires, certains internautes se vantent d’avoir contacté les jeunes filles sur Youtube puis ont demandé à celles-ci d’envoyer des photos d’elles. Il dénonce un véritable réseau pédophile sur Youtube et se demande ce que fait la plateforme face à ces vidéos. Il sensibilise ses abonnés à alerter Youtube face à ces vidéos et lance le #Youtubewakeup. Il a également créé un Google Doc avec des chaînes et des vidéos à signaler afin de créer un phénomène d’alerte de masse.

Plus récemment, “Le Roi des Rats” a donné une interview dans Brut (un média en ligne français) sur Facebook. Il explique alors sa méthode de fonctionnement : créer un faux compte sur un réseau social, ou un site de rencontre pour adolescents, et se faire passer pour une jeune fille un peu naïve. Très rapidement, plusieurs profils d’hommes beaucoup plus âgés abordent la jeune fille, lui proposent d’utiliser la webcam, et en viennent à être intrusifs. De profils en profils, il découvre un réseau de comptes au contenu illégal. Dans cette vidéo, “Le Roi des Rats” dénonce fortement le manque d’implication des parents. Les enfants et les jeunes adolescents ne sont pas assez mis en garde contre les dangers d’Internet. Il demande aux parents de sensibiliser leurs enfants et aux jeunes mineurs de prendre leur précaution.

Dans le même esprit, le youtuber Squeezie a posté, le 6 août 2018, le tweet suivant :

Tweet de Squeezie sur les Youtubers et leur relation avec leurs jeunes abonnées

À travers ce tweet, Squeezie a cherché à dénoncer les pratiques de certains youtubeurs français vis-à-vis de leurs abonnés. Ce tweet est rapidement devenu viral et les internautes ont rapidement crée le hashtag #BalanceTonYoutubeur afin que les victimes dénoncent les comportements malveillants de certains youtubeurs.  Le youtubeur Cyprien confirme les dires de Squeezie mais alerte sur le fait qu’il ne faut pas faire des généralités. En effet, un influenceur qui révèle des réseaux ou actes pédophiles a plus d’influence qu’un simple internaute. Il faut cependant garder un regard critique face ce type d’accusation car le signalement de Squeezie a eu pour effet d’accuser des potentiels innocents.

Néanmoins, ce tweet a eu l’effet d’une bombe sur les réseaux sociaux. La mise en place du hashtag #BalanceTonYoutubeur a permis la prise de parole de certaines personnes, qui sont sorties du silence, parfois imposé par la culpabilité. Si certaines captures d’écrans étaient “fake”, d’autres sèment le doute et dévoilent des conversations privées entre jeunes abonnées et Youtubeurs. Jouissant d’une certaine notoriété auprès d’un public parfois jeune, souvent féminin, certains Youtubeurs sont accusés d’avoir envoyé des messages insistants et malsains. Toujours sans oublier de préciser la nécessité de rester discret et de ne pas en parler autour d’eux, afin de ne pas entacher leur image. La prise de conscience collective qui bouscule les réseaux sociaux en ce moment met fin à cette loi du silence.

D – La lutte sur les plateformes des réseaux sociaux les plus utilisés par les jeunes

Les plateformes des réseaux sociaux tentent également de lutter contre la cyberpédophilie en mettant au point diverses technologies.

Facebook a lancé, aux Etats-Unis en 2016, un portail dédié aux parents proposant des astuces et des conseils pour accompagner au mieux leurs enfants lors de l’inscription sur le réseau social : à savoir comment partager des contenus en toute sécurité, comment bloquer des utilisateurs, supprimer des amis etc.  Dans le même esprit, Facebook lance en 2017 une nouvelle version de Messenger dédiée aux plus jeunes : Messenger Kids. Les parents ont un contrôle important puisque ce sont eux qui, par leur propre compte Facebook, acceptent ou non les contacts de leur enfant. Les messages sur cette application ne peuvent être supprimés ni masqués ce qui permet aux parents de vérifier les conversations de leur enfants s’ils le souhaitent. Cette application se développe peu à peu et est sortie en juin 2018 au Canada et au Pérou.

Utilisation de Messenger Kids

Également, la plateforme Facebook disposait d’une technologie qui pouvait détecter automatiquement certains contenus pédopornographiques déjà connus de ses services. De ce fait lorsqu’un internaute tentait de publier une de ces images, l’algorithme bloquait automatiquement la publication afin qu’elle ne soit pas visible par d’autres internautes. En 2018, la plateforme a déployé une nouvelle technologie permettant de détecter les contenus contraires aux règles concernant la nudité et l’exploitation sexuelle de mineurs. Cette nouvelle technologie : le «machine learning» (apprentissage artificiel) est dotée d’une intelligence artificielle qui permet d’analyser le contenu de nouvelles images. Grâce à ce dispositif, environ 8,7 millions de contenus pédopornographiques ont été supprimés en trois mois.

La plateforme Youtube tente également de lutter contre la pédophilie. En effet, la plateforme a décidé d’agir après avoir été accusée de se faire de l’argent sur des vidéos à caractères pédophiles. Youtube gagne de l’argent essentiellement grâce aux publicités et les annonceurs ne souhaitaient pas être associés à des vidéos pédopornographiques. Pour cela, la plateforme a supprimé plusieurs vidéos et commentaires. Dans un communiqué de presse, Youtube stipule : « Nous avons, depuis toujours, eu recours à une combinaison de systèmes automatisés / apprentissage automatique et de moyens humains de repérage et de vérification pour supprimer les commentaires sexuels déplacés ou abusifs sur des vidéos impliquant des mineurs. Les commentaires de ce type sont condamnables, et nous travaillons en collaboration avec le NCMEC dans le but de signaler tout comportement illégal aux autorités chargées de faire appliquer la loi. Nous bloquons tous les commentaires sur les contenus impliquant des mineurs sur lesquels nous aurions identifié des commentaires de ce type. » YouTube a recours notamment aux algorithmes et à des personnes de confiance « trusted flaggers » pour dénoncer ces contenus. La plateforme a également mis en place un programme nommé “Youtube Heroes” pour inciter les utilisateurs de la plateforme à signaler des contenus malveillants.

Cependant, il est important de souligner que ces divers dispositifs ne sont pas totalement efficaces. Par exemple, certains contenus malveillants sont signalés mais l’algorithme ne les supprime pas car il ne considère pas qu’ils sont malveillants, également certaines personnes s’amusent à signaler des vidéos qui n’ont pas lieu d’être signalées. Ainsi, les contenus pédopornographiques sur les réseaux sociaux continuent de proliférer. Cette défaillance récurrente dans l’algorithme des réseaux sociaux a engendré une vague de protestation sur Twitter, entre autre. Ils vont juger l’algorithme “d’inhumain”, puisque incapable de détecter la réelle menace que représente certains profils.  De nombreuses personnes montrent explicitement, par l’intermédiaire de “screenshots”, le contenu d’un compte pédopornographique, ainsi que leur tentative de signalement auprès de la plateforme. Dans la majorité des cas recueillis, il s’agissait d’Instagram. Ces personnes vont afficher sur les réseaux l’incompétence de certains systèmes, en mettant côte à côte des captures d’écran aux antipodes : un compte dangereux, avec des photos illégales, et le message automatique de réponse d’Instagram, affirmant que le contenu n’a rien de malveillant pour la communauté. Cette faille est donc largement critiquée du fait de son manque d’efficacité. Il s’agit d’un véritable mouvement, quelque peu brouillon, qui se forme sur la plateforme. Des utilisateurs lambdas s’engagent dans cette lutte contre la prolifération de profils et de comptes pédopornographiques. Par l’intermédiaire des retweets, les “RT” ou des signalements successifs, ils espèrent alerter et mettre en garde une frange plus large de la communauté sur Internet. Chacun peut faire quelque chose pour endiguer ce phénomène.


Pour conclure, nous avons pu voir à travers ce dossier l’ampleur des dangers liés à la pédophilie sur les réseaux sociaux et les diverses actions menées pour lutter contre ces dangers. Nous pouvons dire que les réseaux sociaux constituent un véritable “terrain de chasse” pour les pédophiles. En effet, l’accès à ces plateformes s’est considérablement démocratisé auprès des jeunes générations. Si certaines d’entre elles tentent de mettre en place un âge requis pour l’inscription, il est néanmoins très facile de contourner ces prescriptions. L’essor des réseaux sociaux a entraîné une facilité pour les pédophiles d’entrer en contact avec les victimes. Les mineurs sont extrêmement actifs sur les réseaux et  leur vulnérabilité et leur naïveté due à leur jeune âge rend la prise de contact d’autant plus facile pour ces prédateurs sexuels. Ils vont alors chercher à gagner la confiance des mineurs pour ensuite envoyer des messages à caractères sexuels, demander des photos, des vidéos etc.

Grâce aux témoignages que nous avons pu recueillir, nous avons pu constater que les mineurs n’étaient bien souvent pas conscients du danger, certains répondent aux messages, d’autres non, mais la majorité du temps les mineurs ne disent pas à leurs proches qu’ils ont été contactés par des adultes inconnus. Ces jeunes n’ont pas le sentiment d’être des victimes et préfèrent ne rien dire.

Afin de lutter contre la cyberpédophilie, nous avons pu voir qu’il y avait trois acteurs majeurs. Tout d’abord les associations qui tentent de prévenir les mineurs et les parents des dangers d’internet et des réseaux sociaux par le biais de publicités préventives, d’actions dans les écoles etc. Ensuite, les influenceurs qui dénoncent les pédophiles, notamment sur Youtube. Ces influenceurs ont un impact important sur les jeunes car ceux-ci constituent la grande majorité de leurs abonnés. Le phénomène qu’ils dénoncent par le biais de tweets ou de vidéos est fortement relayé sur les réseaux sociaux, ce qui permet d’alerter directement la plateforme de la présence de réseaux pédophiles. Enfin, les plateformes des réseaux sociaux qui, par le biais d’algorithmes, tentent de cibler les profils pédophiles pour les éradiquer par la suite de la plateforme. L’implication des parents est fortement mise à mal. D’après les témoignages recueillis, les jeunes générations sont très peu alertées sur le sujet. Leur inscription presque “précoce” sur ces réseaux, corrélée avec le manque de prévention parentale peut être très risqué.

Ainsi, ce dossier vise à montrer que derrière l’apparence conviviale et divertissante  des réseaux sociaux, se cache une face bien plus sombre dans laquelle des prédateurs sexuels utilisent des photos ou vidéos de mineurs pour leur bien personnel, traquent leurs victimes et tentent d’entrer en contact avec elles en jouant avec leur vulnérabilité.

Nous remercions l’ensemble des personnes ayant accepté de nous livrer leur témoignage.


Bibliographie :

  • Hénocque B. (2014), Réseaux sociaux, responsabilité juridique et éducation aux médias, Les cahiers du Numériques Vol.10, pp.63-91.
  • Galland O. (2002). Individualisation des mœurs et choix culturel. Colloque Politique publique et équipements culturels. Ministère de la culture et FCE, Paris.

  • Baudoin P. & OK E. (2007), La gendarmerie et la protection de l’enfance sur Internet, LEGICOM N°37, pp.59-67

Webographie :


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