BookTube : communauté de lecteurs et nouvelles manières de parler du livre

Par Myriam Mennour – M1 CMW

S’il y a bien un domaine qui résiste au tout digital, c’est celui du livre. En France, la part du livre numérique représentait en 2017 moins de 8 % du chiffre d’affaires des éditeurs (selon une enquête du Syndicat National de l’Édition), et concerne une poignée de grands lecteurs. Là où d’autres industries culturelles telles que la musique ou le jeu vidéo ont développé des offres adaptées aux nouvelles technologies, le domaine de l’édition peine à s’adapter aux nouveaux modes de consommation qui y sont liés.

Cependant, le livre n’a pas totalement résisté au numérique : ces dernières années, une forte communauté de lecteurs s’est développée en ligne. D’Instagram à Tumblr en passant par les blogs ou encore par YouTube, aucun réseau social et aucune plateforme n’a échappé au phénomène. YouTube en particulier est devenu l’un des modes d’expression privilégiés des lecteurs. On a ainsi vu fleurir les chaînes consacrées à la lecture. Les vidéos sont variées, presque théâtralisées, laissant une grande importance au sentiment

La communauté porte un nom : « BookTube », contraction des mots « book » (anglais pour « livre ») et « YouTube ». Les vidéos cumulent des milliers de vues et des centaines de commentaires, les adeptes viennent du monde entier, et les éditeurs ont commencé à considérer les booktubeurs comme des influenceurs, leur proposant des partenariats et envoyant des exemplaires presse. Ces stars du livre acquièrent le statut de critiques littéraires, plus ou moins légitimes selon certains. Critiqué ou adopté, BookTube reste indéniablement une communauté de lecteurs non négligeable aujourd’hui, un club de lecture international qui renouvelle le mode de la critique. Il est donc intéressant d’étudier cette nouvelle manière de parler du livre, les nouveaux usages qu’elle instaure et son potentiel impact.

I. BookTube : des prémices à l’organisation d’une communauté codifiée

Avant d’étudier l’impact de BookTube sur le milieu du livre, il convient de comprendre l’origine du phénomène et en quoi il consiste.

1) Émergence et apparition du terme « BookTube »

Reconstituer une chronologie du phénomène BookTube n’est pas évident. On peut tout d’abord remonter à la création de YouTube, plateforme d’hébergement de vidéos et réseau social aujourd’hui majeur, en 2005, par trois anciens employés de PayPal. Très vite, des créateurs de contenus émergent dans des domaines variés tels la comédie, la cuisine ou le gaming. Un format de vidéos en particulier s’installe : celui du vlog qui annonce les prémices de BookTube. Le vlog, contraction de « vidéo » et « blog » consiste à s’exprimer comme dans un blog mais à l’oral. Le concept touche tous les domaines. En 2007, les frères Green (Hank, auteur du roman An Absolutely Remarkable Thing, et John, auteur du bestseller Nos étoiles contraires) se lancent le défi de s’exprimer entre eux uniquement par le biais de vidéos, bannissant toute communication textuelle (SMS, e-mails, etc.) Ils introduisent le concept sous le titre de « Brotherhood 2.0 », c’est-à-dire « Fraternité 2.0 » pour reprendre l’expression de « Web 2.0 » parfois appelé « web participatif ». La chaîne Vlogbrothers est lancée et amorce la discussion autour du livre sur YouTube. John Green se filme en effet sur fond de bibliothèque, futur décor de prédilection des booktubeurs, et très vite, le livre prend une place importante dans le discours des deux frères. En effet, dans sa vidéo du 8 janvier 2007, John Green parle de son roman pour lequel il recherche un titre, peut-être à inspiration shakespearienne. Il conclut son vlog par une proposition : celle de commencer un club de lecture dans lequel chaque frère proposerait un ouvrage tour à tour.

Hank (à gauche) et John (à droite) Green

Dans sa thèse intitulée « BookTube, un genre médiatique de critique amateur en ligne à l’origine d’une médiation triviale de la littérature », Clémentine Malgras affirme donc que la chaîne Vlogbrothers est en quelque sorte précurseur du mouvement. Elle ne parvient cependant pas à déterminer l’origine exacte du néologisme « BookTube ». Certains booktubeurs émergent dans le paysage international comme des têtes de file, mais déterminer la première vidéo se réclamant du mouvement « BookTube » est impossible. Ce qui est certain, c’est qu’il naît au États-Unis autour de 2009. Selon Morag, une étudiante britannique en anthropologie qui a créé en 2014 un blog consacré à son étude du phénomène (URL : http://booktubeanthropology.blogspot.com/), le terme apparaît en 2011, à travers la création d’un blog sur Tumblr : BookTube News par deux Américaines actives sur YouTube puisqu’elles postaient depuis 2009 des critiques de livres. Le terme serait donc postérieur au phénomène lui-même. La première youtubeuse, Liz cite d’ailleurs les Vlogbrothers comme inspiration à la création de sa chaîne et poste comme première chronique, une critique d’un livre de John Green. Dans le premier billet de son blog, elle n’affirme pas avoir inventé le terme « booktubeurs » ; elle semble plutôt sous-entendre qu’il est déjà couramment utilisé

« The idea of BookTube News is to spread the word on great discussions and all of the quality “BookTubers,” as we like to call ourselves!  It’s based off of WillofDC’s YouTube news, but it will be focused on book-related videos and channels. »

(extrait du premier article du compte Tumblr BookTube News)

L’invention d’un mot dédié semble fédérer la communauté et autour de 2010, le phénomène explose. Le mouvement se répand, dans les pays hispanophones tout particulièrement, et aussi en France depuis deux ou trois ans. Ainsi, aujourd’hui, l’américaine Christine Riccio (PolandbananasBOOKS) compte plus de 400 000 abonnés sur sa chaîne YouTube et Sasha Alsberg (abookutopia) en compte près de 380 000. Sebastiàn (El colleccionista des Mundos) est suivi par plus de 240 000 personnes. Du côté des booktubeurs français, on compte entre 10 000 et 80 000 abonnés en moyenne, la leader du mouvement, Nine Gorman (LeslecturesdeNine) étant suivie par plus de 70 000 personnes. Ce qui était une petite communauté tient aujourd’hui d’un phénomène qui s’inscrit en fait dans un mouvement plus large.

Christine Riccio (Polandbananasbooks) l’une des booktubeuse les plus suivies de la communauté

2) La communauté des lecteurs en ligne : un mouvement cross-plateformes

Le mouvement BookTube s’inscrit dans un contexte plus large d’appropriation des réseaux sociaux et autres plateformes par les lecteurs. Avant les chaînes YouTube, il y avait les blogs. D’ailleurs beaucoup de booktubeurs étaient blogueurs avant de se lancer sur la création de vidéos. C’est notamment le cas de Margaud liseuse ou encore de Bulledop. Dans une interview au blog Colibris, cette dernière explique qu’elle préfère le format vidéo qui lui permet d’être plus spontanée. Depuis quelques années, les blogs séduisent de moins en moins, sûrement en raison de la popularité des réseaux sociaux. Le mot « book » s’est ainsi greffé à de nombreux autres noms de réseaux indiquant la présence de passionnés de la lecture sur Internet. On parle par exemple de « Booklr » pour désigner la communauté sur la plateforme de micro-blogging Tumblr ou encore de « Bookstagram » sur Instagram.

Il est également intéressant d’ajouter qu’il existe des réseaux sociaux du livre. En France, on en compte trois : Babelio, Booknode et Livraddict. Ils comptent des milliers de membres et des millions de visiteurs mensuels. Leur équivalent américain, Goodreads, compte des utilisateurs à l’international. Les booktubeurs possèdent généralement, en plus de comptes sur les réseaux sociaux, un profil sur l’un de ces sites, ce qui leur permet d’interagir avec d’autres lecteurs, de noter des livres, de poster des critiques. Ces plateformes sont surtout un outil permettant de garder une trace de ses lectures en indiquant les livres lus, les dates de lecture, ou encore les futurs achats.

BookTube s’inscrit donc dans un mouvement plus large, c’est cependant le pendant de la communauté de lecteurs en ligne qui a le plus d’ampleur et qui connaît la couverture médiatique la plus importante. BookTube séduit par son aspect accessible et spontané. Aujourd’hui bien organisé, le mouvement s’est inventé un dialecte propre emprunté aux blogs lecture déjà existants et aux autres communautés qui ont investi YouTube.

3) La communauté BookTube : une communauté au dialecte propre

En quoi consiste exactement BookTube ? Il suffit de regarder quelques vidéos pour remarquer des motifs récurrents. Le mode de tournage est celui du vlog : le booktubeur est seul face à la caméra. Cette dernière est placée à hauteur d’œil, comme dans un face-à-face réel avec la personne assise devant son écran. Les vidéos placent le spectateur dans l’intimité du booktubeur, dans sa chambre par exemple, toujours sur fond de bibliothèque emplie de livres et d’objets décoratifs ayant rapport avec leurs univers préférés.

Les booktubeurs ont développé un certain nombre de vidéos type en empruntant du vocabulaires à d’autres branches de BookTube ou aux blog dédiés à la lecture qui existaient précédemment. Je propose ici d’en faire une liste non exhaustive mais que j’espère assez représentative.

  • La chronique (ou review/book talk en anglais). Contenu le plus fréquent au moment de l’émergence de BookTube, le booktubeur propose une critique d’un livre souvent divisée en deux parties : l’une sans spoilers et l’une entrant dans les détails de l’intrigue du roman. Le contenu des chaînes se diversifiant, la part de chroniques a tendance à baisser pour laisser la place à d’autres types de vidéos.
  • Le book haul ou achats livresques. La pratique consistant à montrer ses achats existait déjà dans d’autres branches de YouTube, notamment chez les youtubeuses beauté. Chez les booktubeurs, les vidéos consistent à montrer les livres achetés, ou les acquisitions de services presse auprès des éditeurs. Type de vidéos très répandu, le book haul démontre que les booktubeurs sont des grands acheteurs de livres, et surtout de livres papier. L’objet livre est tout aussi important que son contenu pour les booktubeurs qui filment assez régulièrement des bookshelf tour pour montrer leur bibliothèque.
  • L’unboxing. Le booktubeur déballe un colis envoyé le plus souvent par une maison d’édition, contenant divers objets promotionnels allant de la nourriture aux bijoux en passant par des objets plus improbables comme une fausse lance.
  • Les tops. Contenu le plus répandu, les tops permettent d’évoquer plusieurs livres dans une seule vidéo. Ces classements peuvent être positifs (les livres les plus attendus de l’année, les fameuses wishlists et piles à lire désignées sous le nom de PAL ou TBR en anglais pour to be read) ou négatives (les sagas jamais finies, les livres les plus décevants, etc.)
  • Les challenges et autres jeux. Les mini jeux autour du livre et de la lecture sont souvent l’occasion pour le booktubeur d’inviter un autre booktubeur afin de filmer une vidéo divertissante. Ces jeux sont variés. On peut citer l’exemple du « first sentence challenge » dans lequel un participant dit à voix haute la première phrase d’un livre. L’autre doit alors deviner de quel livre il s’agit.
  • Les vlogs. Alors que les booktubeurs ont tendance à devenir des célébrités, on voit se multiplier l’intérêt pour les vlogs qui sont l’occasion pour lui de parler de sa vie, des films qu’il a vus, de ses aventures en salons du livre et autres conventions.

Ce qui ressort de cette liste, est que les booktubeurs remplissent différentes fonctions : ils sont prescripteurs à travers les tops notamment, et plus largement médiateurs du livre. La chaîne YouTube joue également le rôle de club de lecture. D’ailleurs, un trio de booktubeurs (Christine Riccio, Jesse George et Kat O’Keeffe) est à l’origine d’un club de lecture mensuel : Booksplosion. Chaque mois, une vidéo en direct (un live) permet de suivre la réunion du club.

II. BookTube : une nouvelle forme de critique

Le phénomène des booktubeurs pose la question de la médiation du livre. Jusqu’à présent réservé aux professionnels comme les journalistes, les libraires ou encore les bibliothécaires, la critique se démocratise à travers le phénomène BookTube. Considérés depuis quelques années comme des figures d’autorité, les booktubeurs reçoivent des service presse en échange de critiques et sont surtout invités dans des salons, comme Livre Paris pour animer des échanges avec des auteurs ou des conférences. En 2018, ce fut notamment le cas de MX Cordelia, booktubeuse suivie par plus de 17 000 abonnés et qui a pu interviewer l’auteure mondialement connue Robin Hobb. Redek et Pierrot de Le Mock et Audrey de la chaîne Le souffle des mots ont quant à eux pu discuter autour de l’auteur John Green lors d’une conférence.

1) Le BookTubeur : un critique proche du lecteur ou vers une horizontalité de la critique littéraire

Dans un article intitulé « Les booktubers, nouveaux critiques ? », Sonia de Leusse, directrice de Lecture Jeunesse, affirme que BookTube permet une forme de bouche-à-oreille efficace car il s’effectue entre pairs.

« Avec les booktubers, non seulement la recommandation s’effectue au sein d’une même génération mais surtout entre les membres d’une même communauté, d’un même club. »

Elle ajoute que l’ampleur de ce type de marketing est démultiplié puisqu’il quitte le cercle restreint pour s’éteindre à la langue. Les booktubeurs parlant espagnol touchent par exemple tous les pays hispanophones, et non plus leurs cercles proches, ou même uniquement les habitants de leur propre pays.

Elle relève également une remarque déjà soulevée par Georges Jean dans Le pouvoir de lire en 1975. En effet, selon lui, la lecture adolescente est caractérisée par l’« ancrage dans son temps et dans son milieu », opposant la lecture ordinaire à la lecture savante des classiques de la littérature. Pour Sonia de Leusse, BookTube illustre tout à fait cette notion. En effet, dans ses vidéos, le booktubeurs est enthousiaste, énergique, parle de sa vie de tous les jours et ancre clairement sa pratique de la lecture dans le réel, dans son quotidien qu’il partage avec ses abonnés. Le booktubeur se place donc au niveau du passionné de lecture lambda. Il montre que cette activité fait partie de sa vie, qu’il fait ça par passion. La critique n’émane plus d’une institution, mais de quelqu’un qui ressemble à un ami, impression renforcée par le cadre dans lequel filme le booktubeur. Sur fond de bibliothèque, il est confortablement installé dans sa chambre, parfois sur son lit sous sa couette.

2) Entre théâtralité et spontanéité : codes de la critique sur BookTube

« Un jour je me suis dit que, moi aussi, j’avais des choses à partager, que j’avais envie et besoin de faire part de mes lectures aux autres. Or il n’y a pas énormément de gens qui lisent dans mon entourage. Du coup je me suis lancée. »

Malorie (Malorie Duns Books) explique ainsi sa motivation dans un dossier de la revue Livres Hebdo. Le mouvement BookTube vient avant tout d’une envie de partager sa passion. Les booktubeurs se mettent en scène dans leur domicile et affichent leurs émotions : riant, parlant de manière animée et n’hésitant pas à pleurer quand un livre les a émus. La critique sous forme de vidéo paraît plus vivante, plus spontanée. C’est de cet aspect dont parle Bulledop dans l’interview mentionnée plus haut (URL : http://blog.collibris-app.com/parole-de-booktubeuse-linterview-exclusive-de-bulledop/) :

« La chaîne YouTube a été pour moi une vraie libération tout en restant au début un vrai complément. Une libération parce qu’il m’est difficile et ardue de faire des chroniques écrites à cause de ma dyslexie et un véritable complément parce que les vidéos me permettent de mettre réellement des émotions sur mes ressentis face à mes lectures.
Pour moi la vidéo reste clairement plus conviviale puisqu’en vidéo je peux me permettre d’être moi-même. (…)
Filmer mon avis sur un livre c’est filmer mes expressions quand j’en parle, mes intonations, mes coups de gueules ou au contraire mon admiration pour l’histoire, les personnages, le style ou encore l’intrigue.
La vidéo donne beaucoup plus de vie à mes avis je trouve, le ton est donné et on sait rapidement si j’ai aimé ou non. »

BookTube a permis à des lecteurs de s’adonner à la critique car faire des vidéos ne demande pas de talents d’écriture. La critique se voit donc démocratisée et l’on pourrait penser que le livre subit une forme de désacralisation à apparaître dans un tel média de masse, dans un contexte de mise en scène. Sonia de Leusse souligne au contraire que le livre se retrouve entouré de rituels. Elle écrit ainsi :

« c’est moins l’acte de lire qui est sacralisé, que les manifestations du cérémonial qui l’entourent. (…) Y a-t-il plus grand rituel que le protocole solennel avec lequel les booktubers déballent, pendant de longues minutes, avec des gestes parfois théâtralisés qu’ils commentent en direct dans leur vidéo, des colis de livres reçus par la poste ? »

En effet, les activités tels que les book hauls ou les unboxings constituent une sorte de protocoles, de pratiques codées. Les réactions bien que spontanées tiennent du « pantomime », elles sont démultipliées, théâtralisées en présence de la caméra.

3) Les booktubeurs peuvent-ils êtres considérés comme des critiques ?

Dans un article intitulé « Le livre, la lecture et le lecteur dans la critique littéraire en France (1880-1980) » paru dans Discours sur la lecture (1880-2000), Emmanuelle Fraisse définit trois cercles de la critique. L’un est celui des professionnels dont le modèle est Boileau car elle vise à rappeler les règles de l’art au créateur. Un deuxième cercle est celui des artistes eux-mêmes. Enfin une dernière :

« est faite de bavardage, immédiate réaction, échange disert et vif, destiné à disparaître une fois la réunion terminée et passée l’actualité. Origine de la critique, ce commentaire périssable et mondain s’est considérablement enflé avec la naissance et l’essor du journalisme. […] Cette critique-là, qui informe, raconte, cite, loue ou condamne, et plus encore mentionne ou tait, n’a guère de prétention théorique. C’est une critique de description, de commentaire. C’est aussi une critique d’humeur distribuant tour à tour le baume et le venin. Elle décerne louanges et blâmes, fait et défait les réputations, et ce n’est qu’au détour d’une phrase qu’elle peut évoquer le statut du livre ou du lecteur. »

Selon Sonia de Leusse, c’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent les booktubeurs. La critique BookTube est en effet une critique des sentiments, faites par des lecteurs pour des lecteurs mise en scène dans un langage parlé. Cela ne les empêche pas d’argumenter ou de nuancer leur propos. Sonia de Leusse assimile la pratique de la critique BookTube aux « commérages ». Les booktubeurs parlent sur le ton de la conversation. Ils s’identifient aux personnages, parlent d’eux-mêmes à travers leurs lectures. Là où la figure du critique s’efface derrière ses écrits, le booktubeur devient une célébrité. Il n’est pas suivi que pour ses chroniques, mais aussi pour sa personnalité, d’où sa popularité lors des conventions et salons dédiés au livre. Finalement un booktubeur n’est pas qu’un critique ; en parlant du livre, il parle de lui-même.

III. L’impact des influenceurs du livre

Au vu du nombre d’abonnés, il est indéniable que BookTube est un phénomène. Cependant, on peut s’interroger sur son impact réel sur les lecteurs et sur le monde de l’édition.

1) Qui est touché par BookTube ?

Grâce à un questionnaire rempli par plus d’une centaine de personnes venant du monde entier, j’ai pu déterminer le profil des personnes intéressées par BookTube. Ce sont majoritairement des femmes (environ 94%) plutôt jeunes. L’âge est compris entre 15 et 28 ans, avec un pic entre 18 et 25 ans.

Les fans de BookTube ont un profil de grand lecteur, puisqu’ils lisent en moyenne une cinquantaine de livres par an. De même, ils ont des goûts variés. À la question « Quel genre lisez-vous ? », ils ont tous coché plusieurs cases. Le Young Adult (littérature pour jeunes adultes) domine cependant largement suivi par la Fantasy/Science-fiction et la littérature. Le public de BookTube correspond globalement à celui de la plateforme qui l’héberge, 72% des personnes ayant répondu au questionnaires disant avoir connu BookTube en parcourant YouTube. Ceci explique la moyenne d’âge obtenue dans le questionnaire. 16 % disent avoir découvert BookTube après avoir cherché un livre sur Internet et 7,6% viennent de Tumblr. Ces résultats permettent de confirmer ce que j’ai évoqué plus haut : BookTube s’inscrit dans une communauté plus grande de lecteurs ayant une présence sur Internet.

Genres lus par les personnes ayant répondu au questionnaire

On peut s’interroger sur la prédominance du Young Adult et des littératures de l’imaginaire. Dans une interview donnée à France Culture, la booktubeuse Bulledop déclare :

« Il y a un vrai snobisme littéraire en France. Moi qui suis aussi libraire à Annecy quand je propose à un jeune un livre qui pourrait lui plaire, sa mère me dit : ‘‘Vous n’auriez pas plutôt un vrai livre ?’’ »

Le fait qu’il n’existe aucun média consacré à ces genres en France ou ailleurs expliquerait en partie pourquoi les jeunes de 15 à 25 ans ont investi BookTube afin de parler de Young Adult et de littérature de genre. Les revues consacrées au livre sont avant tout destinées à des usages professionnels (Livres Hebdo pour l’édition, La Revue des livres pour enfants destinée aux bibliothécaires), et les émission TV ou radio, comme La Grande Librairie diffusée sur France 5 vise un public plus âgé d’une cinquantaine d’années.

BookTube touche un public plus clairement habitué à Internet. 56% des personnes interrogées se rendent sur des sites Internet spécialisés comme Goodreads ou des sites d’éditeurs en plus de regarder des vidéos. 37 % considèrent BookTube comme leur principale source d’information sur le livre. Ils suivent également des blogs, et aiment se rendre en librairie. Seulement 12% des personnes ayant répondu au questionnaire regardent des vidéos tous les jours, mais 47% en regardent de temps en temps et 31% au moins une fois par semaine. BookTube semble donc être considéré comme une forme de rendez-vous, un peu comme une émission dont on suivrait les épisodes toutes les semaines. Les réponses semblent également confirmer que les booktubeurs sont devenues des personnalités d’Internet puisque 63 % des personnes interrogées affirment les suivre sur d’autres réseaux sociaux, et le vlog arrive en cinquième position des contenus préférés. Enfin, 93 % disent ne pas se considérer comme des membres actifs et ceux qui se considèrent comme tel, participent en laissant des commentaires et des likes.

2) Quel est l’impact de BookTube sur les habitudes de lecture ?

Si les abonnés et autres utilisateurs de BookTube sont très peu actifs au sein de la communauté, on peut se demander si BookTube a un réel impact sur les habitudes de lecture et plus globalement sur le monde du livre.

Même s’il est impossible de mesurer l’impact des vidéos d’un booktubeur sur les ventes d’un livre, cela n’empêche pas les éditeurs de s’intéresser à ces nouveaux influenceurs. En plus de leur envoyer des service presse ou d’établir des partenariats, certains booktubeurs ont eu l’opportunité de devenir auteur. C’est le cas de Sasha Alsberg (abookutopia), l’une des deux auteurs de Zenith, un roman devenu un New York Times Bestseller. En France, on peut citer l’exemple de Nine Gorman dont le roman, Le Pacte d’Emma, est sorti en novembre 2017 aux éditions Albin Michel. En France, ce phénomène ne suffit cependant pas à vivre de l’activité de booktubeur. Hormis Nine Gorman qui a le statut d’auto-entrepreneur, les booktubeurs tiennent une chaîne YouTube par passion et ne gagnent que quelques dizaines d’euros par mois.

Nine Gorman (à droite) et la couverture de son livre (à gauche)

Dans un dossier de la revue Livres Hebdo, Marine (Winter is Reading, anciennement Tartinneauxpommes) explique :

« Le booktubeur est aussi une sorte de libraire à domicile : il conseille, il explique et il tente de donner envie de lire tel ou tel livre. »

Elle insiste ainsi sur le rôle du booktubeur en tant que prescripteur. 61,3% des personnes interrogées lors de mon sondage, affirment avoir souvent acheté un livre car un booktubeur en avait parlé dans une vidéo, environ 28% disent s’être laissés influencer une fois, et seulement 10% n’ont jamais acheté de livre suite à un visionnage sur BookTube.

Part des personnes influencées dans leurs achats par les booktubeurs

Enfin, 81% pensent qu’ils lisent plus grâce à BookTube. Le contenu préféré des internautes n’est cependant pas la critique, mais le top qui permet d’obtenir un grand nombre de recommandations en une vidéo. Viennent ensuite les reviews, les book hauls et les challenges. Il semble donc que les internautes aiment obtenir des conseils de lecture davantage qu’avoir l’avis détaillé d’un booktubeur sur un livre, remplaçant ainsi les libraires et les bibliothécaires.

Contenus préférés des personnes interrogées

Certaines personnes ont bien voulu parler davantage de leur expériences avec BookTube. Ces commentaires montrent que l’influence de BookTube à ses limites. Parmi elles, certaines trouvent que les booktubeurs parlent trop de Young Adult et de romans très attendus pour délaisser d’autres genres. La plupart disent ne pas être trop influencés par les critiques postées par les booktubeurs, préférant multiplier les sources en allant sur les blogs et Goodreads, même s’ils piochent des idées de lecture grâce aux tops et diverses listes compilées par les booktubeurs.

Conclusion

BookTube est un pan de la communauté des passionnés de livre sur Internet. Il fait en effet partie d’un plus large mouvement incluant les réseaux sociaux dont se sont emparés les lecteurs, mais aussi des plateformes spécialisées liées au livre. L’origine de BookTube est floue mais elle se situe dans la lignée du vlog. Apparue autour de 2009, BookTube est popularisé très rapidement dans le monde entier. Le terme semble fédérer cette communauté qui définit un vocabulaire qui lui est propre et un contenu qui donne au booktubeur le rôle de prescripteur du livre, de critique littéraire. BookTube adopte un mode d’expression entre la spontanéité et la mise en scène, entre la démocratisation et la ritualisation autour de l’objet livre. Critique d’amateurs pour d’autres amateurs, elle est décriée par certains, relayée au rang de commérages. Il n’en reste pas moins que BookTube constitue un bouche-à-oreille efficace et de grande ampleur. Les éditeurs voient en ces vidéastes, des influenceurs du livre. BookTube vient en fait combler un manque de représentation des genres dans le paysage médiatique français. YouTube devient l’occasion de parler de genres populaires comme le YA ou la Fantasy dédaignés par des médias comme la TV ou la radio qui leur préfèrent une littérature « plus sérieuse ». Les booktubeurs apparaissent comme des figures d’autorité auprès d’un public d’adolescents et de jeunes adultes, dépoussiérant la manière de parler du livre sans jamais être les seuls modèles des lecteurs.

Bibliographie

«Booktubers et communautés de lecteurs », Lecture jeune, n°158, juin 2016.
Auproux Agathe, Georges Pierre, « Booktubeurs : les nouveaux amis du livre », Livres Hebdo, n°1044, mai 2015.
Dupuis Jérôme, « Booktuber, ça rapporte ? », L’Express, mars 2017. [En ligne] URL : https://www.lexpress.fr/culture/livre/booktuber-ca-rapporte_1889810.html
Malgras Clémentine, « BookTube, un genre médiatique de critique amateur en ligne à l’origine d’une médiation triviale de la littérature », thèse en Information et Communication sous la direction du professeur Karine Berthelot-Guiet, École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, université Paris-Sorbonne, 2015.
Leusse (de) Sonia, « Les booktubers, nouveaux critiques ? », Strenæ [En ligne], 12 | 2017, mis en ligne le 20 juin 2017, consulté le 25 janvier 2019. URL : http://journals.openedition.org/strenae/1719
Trébosc Amélie, « BookTube, une nouvelle façon de parler livre » in Monde du livre [En ligne], 2015. URL : https://mondedulivre.hypotheses.org/4116

Questionnaire : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSfdhmkavLQEI0cvGoA33nd49FwZW-MTOlM608j7vUSr7rPDZw/viewform

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