The Web Walkers

Prévenir les risques de violences, de harcèlements et de radicalisations par la médiation numérique.


Le projet Web Walkers se veut être une réponse aux nouvelles formes d’inégalités entre individus, survenues avec l’apparition des usages technologiques et numériques modernes. Il se base en particulier sur le constat que le numérique est aujourd’hui un impératif social :

La pauvreté, le chômage, l’isolement et la précarité, le manque de diplôme et de formation sont aujourd’hui aggravés et parfois provoqués par le manque d’expérience et de culture numériques. Les difficultés face au numérique peuvent induire des changements qui limitent la participation à la société et l’exercice des droits.

Conseil National du Numérique, 2013

Le projet Web Walkers a avant tout pour vocation d’aider à l’inclusion numérique, désormais synonyme d’inclusion sociale. Cela va de pair avec l’accès à des équipements et des réseaux numériques, dont il est nécessaire d’appréhender le fonctionnement et les différents usages. Cela rejoint également la notion de Littératie numérique développée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) :

[Il s’agit de] l’aptitude à comprendre et à utiliser le numérique dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses compétences et capacités.

OCDE, 2000

Ce projet vise, dans ce contexte, à réduire les dissensions sociales liées aux disparités d’accès à des équipements numériques, à la présence de zones blanches ou encore à une présence de l’éducation aux médias[1] et à l’information (EMI) dans le système scolaire encore trop réduite. Dans la continuité, le projet des Web Walkers a pour vocation de faciliter voire de créer des accompagnements permettant aux personnes de faire face aux exigences de leur environnement (social, professionnel…) technique. Plus largement, il s’agit également de « mobiliser les formes de coopération et de partage, les pratiques participatives et collaboratives permises par le numérique comme leviers de transformation individuelle et sociale et de promotion du pouvoir d’agir ».[2]

L’expérimentation Web Walkers s’articule en particulier autour des jeunes[3], avec l’idée que ceux-ci ne sont, malgré un usage généralement privilégié des technologies d’information et de communication (TIC), pas nécessairement compétents dans ledit usage : l’utilisation n’est pas synonyme de compétence (Fluckiger, 2008). Ces nouveaux usages sont d’autant plus préoccupants qu’ils occupent une part de plus en plus significative dans la sociabilité juvénile : la possession et l’utilisation des technologies numériques constituent aujourd’hui un marqueur de l’identité adolescente (Tisseron, 2006).

Qui plus est, les médias sont également devenus de nouveaux espaces de socialisation pour les enfants et adolescents, « au même titre que les environnements scolaires et familiaux »[4]. Ceux-ci permettent une autonomie renforcée dans la recherche de l’information pour les jeunes, mais peuvent également être source de désinformation ou de propagande pour ces derniers. Il semble donc primordial de fournir des outils nécessaires pour l’analyse et la compréhension de l’information dans sa globalité, de sa création à sa mise en ligne, par exemple via l’EMI.

Enfin, les phénomènes de violence, de harcèlement, etc., sont de plus en plus visibles et récurrents sur le web. Il s’agit donc tant à la fois de protéger les plus vulnérables en aval que de se prémunir contre ce type de comportements en amont.


A l’origine, les promeneurs du Net

C’est pour répondre à cet ensemble de préoccupation qu’a été mis en place le projet européen « The Web Walkers ». Celui-ci fait suite à trois précédents dispositifs de présence éducative sur Internet déjà développés : dès 2000 avec Nätvandrana en Suède, suivi en 2004 par Netti Polisii et NETARI en Finlande, et enfin à partir de 2012, Promeneurs du Net en France.

Nätvandrarna – ou le nom du concept à l’initiative des Promeneurs du Net – a vu le jour en Suède au début des années 2000. Son intention était alors d’installer un dialogue en ligne avec les jeunes. En 2012, la Caf et le conseil départemental de la Manche décident de l’importer sur le territoire français. Avec succès. Convaincues, les Caf du Cher en 2014, du Morbihan en 2015 et de l’Ardèche en 2016 mettent, elles aussi, le projet en place. Une centaine de Promeneurs du Net a ainsi pu créer les premiers projets éducatifs avec les jeunes, dans près de soixante-dix structures. L’expérience de ces quatre départements et les résultats encourageants qu’ils ont obtenus ont permis aux Allocations familiales de lancer, en 2016, sur l’ensemble du territoire national, le projet : « Promeneurs du Net, une présence éducative sur Internet ». Un projet en partenariat avec le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, le ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes et la Mutualité sociale agricole.


L’histoire des Promeneurs du Net – promeneursdunet.fr

En France, c’est la Caisse Nationale des Allocations Familiales qui coordonne les Promeneurs du Net. Sur le site officiel, promeneursdunet.fr, on peut lire : « Un Promeneur du Net est un professionnel, éducateur ou animateur, qui, en plus de son travail dans une structure, poursuit son travail avec les jeunes sur Internet et les réseaux sociaux. »[5].

Vidéo de présentation du projet Promeneurs du Net – Allocations Familiales

Ce projet s’inscrit dans l’action sociale des Caisses d’Allocation Familiales (CAF), et s’articule autour de quatre axes majeurs : l’écoute, le conseil, la prévention et l’accompagnement [des jeunes].
Il s’agit avant tout de répondre aux nouveaux usages de ces derniers, ceux-ci étant de moins en moins présent dans les lieux classiques d’animation sociale, et de plus en plus sur Internet, en particulier les réseaux sociaux.

Du fait des particularités d’internet, notamment la question des identités numériques, ces animateurs 2.0 sont clairement identifiés comme tel, dans le but de créer des relations de confiance avec les jeunes. Les valeurs promues par les Promeneurs du Net sont indiquées dans une charte nationale[6], dans laquelle figurent en premier lieu les valeurs de la République Française (respect de la dignité, laïcité, refus du racisme, etc.).


Extrait du dépliant présentant le projet Promeneurs du Net – promeneursdunet.fr

Les Promeneurs du Net ont également pour vocation de former un réseau national tant pour l’échange d’information (retour d’expérience, bonne pratique, etc.) que pour la formation de nouveaux professionnels. Des rencontres et conférences sont ainsi régulièrement organisées, entre Promeneurs du Net ou auprès de professionnels de la jeunesse ou de l’éducation (coordonnateurs académiques, professeurs documentalistes, enseignants, etc.).

Le projet Web Walkers s’inscrit quant-à-lui dans la continuité de la démarche des Promeneurs du Net et ses équivalents européens. Porté par la CNAF au niveau européen à partir de 2017, ce projet a pour vocation d’élargir le spectre des Promeneurs du Net. D’une part en s’attaquant à de nouvelles problématiques, en particulier la radicalisation des jeunes, et d’autre part en élargissant le cadre géographique des actions menées, portées au niveau européen, les problématiques soulevées dépassant bien souvent le simple cadre national[7]. Cette démarche s’inspire d’un projet initié à partir de 2007 par le centre de jeunesse Fryshuset, à Stockholm « afin de réussir à entrer en contact avec les jeunes plus facilement et aussi pour faciliter le débat entre des jeunes fragilisés autour de sujets plus difficiles »[8]. Ce projet s’inscrit aujourd’hui, au niveau Européen, dans les différentes missions de lutte contre la radicalisation menée par l’Union Européenne. D’autres acteurs continuent à se greffer au fil de l’avancée du projet[9].


« The Web Walkers » a comme objectif principal la création et l’expérimentation d’une formation à la prévention de la radicalisation menant à l’extrémisme violent, à destination des travailleurs socio-éducatifs qui exercent une présence éducative sur Internet et sur les réseaux sociaux[10].

Concrètement, le projet se base sur deux éléments principaux :

  • La nécessité de former mais également d’outiller les différents travailleurs sociaux et socio-éducatifs pour leur permettre de travailler sur la prévention, mais aussi la détection de la radicalisation en ligne.
  • Le besoin d’expérimenter de nouvelles pistes d’actions – notamment en s’inspirant d’autres domaines – mais aussi d’améliorer les actions existantes.

Pour se faire, un consortium d’acteurs provenant de France, de Suède, de Finlande et d’Espagne a été mis en place. Celui-ci est constitué de trois autorités publiques (nationales et locales), de la Caisse nationale d’allocations familiales (établissement public placé sous la tutelle de l’état français), de trois associations, d’un institut de recherche ainsi que d’une caisse d’allocation familiales. D’autres structures se greffent par la suite au projet, tel que le ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes (France), la Fédération Wallonie-Bruxelles (Belgique), La fédération des centre sociaux (France), le Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information (CLEMI, France) la Fédération des organisations chrétiennes de service volontaire international (FOCSIV, Italie).

Le projet Web Walkers a donc une envergure européenne, mais s’appuie sur des ressources locales. En France, ce sont les Promeneurs du Net qui ont été formés à cette approche, notamment en rencontrant leurs homologues finlandais pour échanger leurs expériences.

Les Web Walkers français sont donc nécessairement des Promeneurs du Net (l’inverse n’étant pas toujours vrai), formés autour des questions de radicalisation :

Web Walkers, c’est une expérimentation qui prend appui sur l’expertise du Promeneurs du Net mais qui est plus spécifiquement dédié à la lutte contre les violences en ligne et la radicalisation. En sachant que ce n’est pas de la lutte directe contre la radicalisation, c’est accompagner les jeunes, prévenir les violences, le cyber harcèlement, qui sont des moyens de lutter à terme contre la « radicalisation »[11]

Il s’agit donc non pas d’agir directement auprès de jeunes radicalisés, mais bien de prévenir les risques en amont : “C’est de la prévention primaire, c’est une façon de travailler l’esprit critique des jeunes pour qu’ils se laissent pas avoir par les discours haineux, racistes et potentiellement par la radicalisation.” [11]

Pour mener à bien cette mission, les Web Walkers bénéficient de leur formation de Promeneur du Net, à laquelle s’ajoute une formation plus spécifique, leur permettant de mieux repérer les individus potentiellement en phase de radicalisation : “On avait un intervenant qui intervenait sur ces questions-là. Et si tu veux, il n’y a pas de signes… Je sais pas, si tu mets tes chaussettes sur ton pantalon, ça ne veut pas dire que t’es un extrémiste, tu vois ? (Rires) C’est généralement un faisceau de comportements, de réactions qui fait que potentiellement, on va détecter un problème qui n’est pas forcément d’ailleurs la radicalisation.” [11] Cependant, cette formation est pour le moment très succincte : « C’est plutôt 1 semaine. C’est sur les pratiques des jeunes sur le numérique, etc. » [11]

Sur le terrain, ces Web Walkers auront deux leviers d’actions. Le premier, relativement traditionnel, consiste à mener des ateliers avec les jeunes, par exemple pour les former à l’esprit critique ou à la vérification des sources.

Le second, plus novateur, s’appuie sur la présence active des Promeneurs du Net sur Internet :

Les animateurs disposant de cette casquette sont en effet présents sur les différents réseaux sociaux, par exemple Twitter. Nous avons ainsi pu identifier une trentaine de compte sur le réseau social Twitter, généralement identifiés par le pseudonyme « promeneurdunet » suivi du numéro du département de la CAF à laquelle le compte est rattaché. D’autres, présent sous leur identité complète (nom et prénom), indiquent clairement leur appartenance au réseau, par exemple avec l’utilisation du hashtag #promeneursdunet, ou encore par l’utilisation de bannières et/ou photo de profil reprenant le logo du projet. La mention « web walker » n’a été trouvée sur aucun profil[12].

Différents comptes Twitter identifiés comme Promeneurs du Net

Ces comptes “officiels”, à cheval entre identité civile et virtuelle, leur permettent d’aborder les jeunes internautes sans ambiguïté, et ainsi leur apporter un discours neutre, dans le but de créer une relation de confiance.


Mais si la démarche se veut innovante, elle comporte également plusieurs risques.

À la différence des Promeneurs du Net, les Web Walkers sont encore dans une phase expérimentale. Si un forum interne s’est tenu dans le but de faire part des premiers retours, il ne nous est pas parvenu de compte-rendu. On ne peut donc pour le moment que relativiser leur impact auprès des jeunes populations du fait de leur statut temporaire.

Les Web Walkers, en basant leur mode opératoire sur l’expertise des Promeneurs du Net, naviguent en permanence entre le web clair et obscur. Ils abordent d’une part une personnalité publique sur les réseaux sociaux, et d’autre part interagissent directement avec les jeunes au travers de conversations privées. Ils se basent ensuite sur leurs observations pour proposer une prévention primaire, permettant d’endiguer certains comportements violents.

Ce procédé d’apparence simple, véhicule plusieurs idées. L’une d’elle est que de nombreux jeunes considèrent leur page personnelle comme un lieu de partage libre et généralement restreint à leurs proches, parfois sous couvert d’anonymat. Ils peuvent par ailleurs penser jouir d’une liberté d’expression totale, ne connaissant pas nécessairement les règles légales et informelles des conversations privées sur internet, et la porosité de leurs frontières. Leurs propos peuvent donc être particulièrement exacerbés, malgré le caractère clair-obscur de ces lieux d’échange. Les différentes identités[13], virtuelles et civiles, agissantes et narratives sont ainsi amenées à être confrontées.

Néanmoins, cette notion de conversation privée peut être nuancée. Un profil sur un réseau social peut, s’il n’est pas correctement configuré, lui faire du tort : « En fonction de ce que vous tweetez, l’entreprise peut aussi décider de vous poursuivre pénalement pour diffamation ou dénonciation calomnieuse par exemple. [14]».

Nos actions sur internet peuvent êtres attentivement examinés par autrui, que ce soit par une entité politique, des professionnels ou toute autre personne disposant d’accès ou de compétences techniques. Les contenus postés par un jeune n’échappent pas à cette règle : ils forment son identité agissante. Les Web Walkers peuvent notamment utiliser ces données pour tenter d’établir la personnalité d’un individu. Cet accès “privilégié”, sous couvert de lutte contre la radicalisation, pourrait donc être détournée de son usage premier par des personnes mal intentionnées.

On peut notamment citer le cas extrême de la Chine et de son crédit sésame[14b], qui attribue des scores aux citoyens chinois en fonction de leur comportement, en ligne et hors ligne. Les données collectées par le biais des Web Walkers pourraient donc être détournées de leur usage et servir d’outil d’instrumentalisation, par exemple à des fins politiques ou économiques.

Plus récemment, cela peut également faire écho à la surveillance de masse, dont accusait Edward Snowden à Barack Obama en 2013[15].

Le projet “Web Walkers” étant encore au stade expérimental, il ne dispose pour le moment d’aucun documents officiels attestant des valeurs et principes de ce dernier. Cependant, les Web Walkers seront en toute logique également affiliés à la charte des Promeneurs du Net.[16] Or, cette dernière ne mentionne pas la question des données personnelles potentiellement collectées par les animateurs.

Enfin, une dernière critique pouvant être apportée à ce projet est le caractère relatif de l’efficacité des échanges. Le projet part en effet du principe que l’adolescent ou jeune adulte est honnête en toutes circonstances. Or, comment les Web Walkers peuvent-ils s’en assurer ? Certains jeunes peuvent faire preuve de malhonnêteté par simple amusement (notamment les ‘trolls’) ou embarras de leur vie réelle (troubles mentaux ou psychiques, maladie…). Face à cela, on peut se poser la question de l’efficacité réelle de cette nouvelle approche.

Si le projet Web Walkers part donc sur des expériences fondées, et basé sur un large réseau d’acteurs, la réussite de ce dernier reste à être évaluée. Le statut expérimental de celui-ci laisse à envisager que des aménagements seront effectuées avant la mise en place complète. Il reste que des risques importants sont encore présents, notamment sur les questions de vie privée et d’identités numériques.



ANNEXES

Une présentation de Promeneurs diffusée sur les réseaux sociaux

Communiqué de presse du lancement des Promeneurs du Net dans la CAF de Maine-et-Loire


Présentation du rôle d’un promeneur

Entretien avec Elsie Rutier,

Responsable du pôle production au CLEMI[17]

Peux-tu m’expliquer cette articulation « Web Walkers » (WW) & « Promeneurs du Net » (PN) ?
WW, c’est une expérimentation. C’est la première différence entre les PN et WW parce que PN, c’est un programme qui est promu et organisé par la Caisse Nationale des Allocations Familiales (CNAF). Les PN sont des animateurs jeunesses, socio-culturels, etc. qui ont un temps dédié chaque semaine pour faire l’accompagnement en ligne de jeunes.

Ce temps de travail est intégré dans leur temps de travail classique ?
Ils sont déchargés de leurs missions pendant 1h par semaine mais, ils regrettent de ne pas avoir plus de temps et plus de moyens dévolus à cela.

Ils regrettent parce que c’est nécessaire ?
Evidemment, quand tu commences à aller sur des problématiques numériques, c’est un peu comme la Boîte de Pandore. T’imagine une heure d’accompagnement de jeunes…

Et du coup, l’objectif des PN, c’est donc de faire de l’accompagnement des jeunes mais, en fait, [c’est aussi] de ramener dans les centres sociaux physiques. Ils ont constaté moins de fréquentation des lieux et que c’était aussi un des moyens d’accrocher ce public-là pour le ramener vers les lieux physiques.

Et donc, WW, c’est une expérimentation qui prend appui sur l’expertise du PN mais qui est plus spécifiquement dédié à la lutte contre les violences en ligne et la radicalisation. En sachant que ce n’est pas de la lutte directe contre la radicalisation, c’est accompagner les jeunes, prévenir les violences, le cyber harcèlement qui sont des moyens de lutter à terme contre la « radicalisation ».

Le but c’est d’intervenir en amont ?
Exactement. C’est ce qu’on appelle de la prévention primaire. Par exemple, l’éducation, aller à l’école, c’est les formes de prévention primaire quoi. C’est vraiment on intervient pas du tout sur les causes, on va pas faire de la déradicalisation et c’est d’ailleurs pour ça que le CLEMI peut s’intégrer à ce type de projet parce que travailler sur l’esprit critique… C’est la prévention primaire, c’est une façon de travailler l’esprit critique des jeunes pour qu’ils se laissent pas avoir par les discours haineux, racistes et potentiellement par la radicalisation.


Ça a pour but d’éduquer des jeunes ?
Eduquer, c’est un peu fort. Comme je l’ai dit, c’est une expérimentation. WW, c’est un projet européen donc là l’objectif, c’était de prendre des PN, de leur proposer un programme de formation spécifique, de participer à un voyage d’étude – c’est ce qui a été fait aussi, c’est pour ça qu’on est allé en Finlande. Et ensuite, la seconde phase, c’est que à partir de tout ce qu’on a fait, à partir de tout ce qu’ils ont eu comme formation, qu’ils puissent monter des ateliers, des projets spécifiques avec les jeunes qu’ils accompagnent.

Qu’est-ce qui est entendu par « jeunes » et comment les trouvent-ils ?
Bah en fait, ça dépend… C’est aussi ce qui fait… C’est aussi la richesse et la difficulté de ce projet : c’est que ces animateurs-là, ils peuvent être dans des… ils sont des jeunes travailleurs donc tu vois, ils vont avoir des jeunes qui ont 25 voilà puis, tu peux avoir des gens qui sont dans des centres d’animations, des centres sociaux donc là, ça va être des 13-18.

Donc ça commence à partir de 13 ans ?
Ouais, c’est à peu près ça. 13-25, on va dire mais, ça dépend vraiment des animateurs. Et donc, les jeunes qui ont été choisis, c’est juste le contexte qui fait que…

C’est parce qu’il y a un référent PN qu’il est WW ?
Ouais… Dans chaque département, il y a un coordinateur du projet PN. Et ces coordinateurs-là qui ont eu la mission de sélectionner un certain nombre de PN : soit des chevronnés, soit des… tu vois, c’était ça l’objectif pour participer à l’expérimentation WW.

Un PN n’est donc pas de facto un WW?
Non mais, l’inverse oui.

Ça concerne uniquement la radicalisation religieuse ?
C’est toutes formes… C’est plutôt les processus de radicalisation donc ça peut être toutes les radicalisations extrémistes. Ça peut être la radicalisation vegan, tout comme… voilà. Evidemment, il y a une partie consacrée à la radicalisation islamique.

Y-a-t-il un processus qui définit un comportement extrémiste ? Comment repère-t-on ces jeunes ?
Euh… Alors ça, je ne suis pas du tout une spécialiste mais dans la formation.               

Et donc, les PN – en-dehors de la mission de WW – se chargent de trouver ces jeunes ?
Non. Non, non, pas du tout. C’est les WW qui ont été spécifiquement ciblés sur la radicalisation mais, PN, non pas du tout.

Lorsqu’ils deviennent WW, ils ont une formation qui leur permet de se spécialiser ? 
Oui.

Y a-t-il une formation poussée pour devenir WW ?
Non, il n’y avait pas de formation. Nous, ce qu’on avait exigé, c’était… Enfin, demandé, c’était qu’il y ait quand même une expérience en tant que PN quoi. Parce que quand t’es PN par contre, tu bénéficies d’une formation. C’est la CNAF qui la dispense. C’est plutôt 1 semaine. C’est les pratiques des jeunes sur le numérique, etc.

Les PN ont-ils des profils web ou sont-ils plutôt des animateurs au sens large ?
Oui, oui, c’est des animateurs au sens large. Après, souvent ils ont une appétence pour le numérique. Ca les intéresse mais, je ne pourrais pas du tout te faire un profil type. Homme, femme, jeune, vieux… Y’a vraiment de tout là-dedans.

Quelles sont les actions menées par les WW ?
Bah, c’est ce que je te disais là. Comme c’est vraiment une expérimentation, l’idée c’est qu’après la formation, ils mettent en place des ateliers avec les jeunes. Alors là, ce qu’on a fait, on se rend compte que finalement comme on est toujours dans la prévention primaire, on ne va pas faire d’atelier de dé-radicalisation. Donc, ils vont plutôt faire des choses sur l’esprit critique, sur des choses comme ça… les fakes news, ce genre de choses. Ca prend des formes différentes selon ce qu’ils ont. Ca peut être soit des ateliers, soit des salons… Il y en a qui organisent des rencontres…

À terme, le but est-il de définir une forme ?
Non. C’est pour voir toutes les possibilités.

Comment font-ils face aux jeunes avec leur rôle de WW ?
Ca, je pense que c’est un truc plus… qui n’est pas vraiment lié au projet WW. Voilà, c’est plutôt comment on accompagne les jeunes. C’est vraiment qu’est-ce que c’est l’accompagnement éducatif. Après, les trucs évidents c’est : jamais dans la confrontation, dans la contre-argumentation, etc. mais toujours essayer d’accompagner.

L’expérimentation a-t-elle eu déjà des retours ?
(Elle a du mal à finir ses phrases et à trouver ses mots.) Alors là, il y a eu une première partie de… En fait, c’était un forum interne, donc c’était que les membres de… On n’a pas communiqué. Il y a eu des retours notamment sur la… parce qu’il y avait une équipe… donc, c’est ASKORIA, une école des métiers du social qui coordonne le projet dans lequel nous on intervient comme un intervenant extérieur.

Donc, les PN sont la CNAF et les WW sont la CNAF via ASKORIA ?
C’est ça. En fait, ils ont remporté un marché pour faire la formation.

Et donc, chez ASKORIA, il y a une équipe évaluative – ça faisait partie du cahier des charges aussi, c’est-à-dire des gens extérieurs qui étaient là lors des sessions de formation, certaines et qui ont aussi mené des entretiens avec les PN qui ont été formés et qui ont participé à cette expérimentation. Donc, on a eu ces retours-là : qu’est-ce qui avait été positif ? Qu’est-ce qu’on pouvait faire aussi pour adapter ? Donc nous on a vu qu’on pouvait effectivement adapter notre offre de formations, qu’il fallait qu’on soit plus… parce que c’est difficile d’arriver à faire une formation générique sur un public aussi hétérogène. Sinon, très généralement, c’était plutôt positif parce qu’il y a eu un… mais c’est surtout le voyage à Helsinki qui a créé ça, qui a créé une espèce de communauté. On est parti en voyage d’étude ensemble, c’est vrai que ça a rapproché tout le monde.

En France ou internationalement ?
En France, oui. Parce que là, en fait, WW c’est euh… s’il y a des interventions de professionnels d’autres pays, mais c’est quand même un projet français. Enfin, si tu veux, c’est un projet français financé par l’UE parce qu’on fait des liens avec… On va voir ce qui se passe aussi mais c’est quand même un projet français.

Là, on a eu des connexions du coup avec la Finlande parce qu’il y a des finlandais qui sont venus aussi le 18 pour expliquer eux, ce qu’ils faisaient et comment ils avaient travaillé, etc.

Est-ce que les finlandais avaient initié la démarche avant ?
Euh… Peut-être. Peut-être que c’est les finlandais. Mais, c’est pas tout à fait la radicalisation non plus. C’est un peu comme là. C’est presque un prétexte, la radicalisation, pour travailler sur ces questions-là quoi.

Et donc, voilà, il y a un côté très positif qui a fait qu’il y a eu des échanges entre les animateurs et qu’il y a eu des propositions qui ont été intéressantes, qui sont ressorties de ça, des gens qui sont encore en contact et qui se partage des expériences. Donc ça, c’est vachement bien. Et puis, nous, on a vu aussi ce qui fonctionnait, ce qui fonctionnait pas, qu’est-ce qui pouvait euh…

Des exemples ?

Par exemple, ce qui n’a pas très bien fonctionné, c’est qu’en terme de formation : c’est qu’on a des équipes trop nombreuses. On s’est retrouvé des fois avec 3 ou 4 animateurs donc, si tu veux initier un travail de groupe et d’échanges, ça marche pas. Il y a aussi que certains étaient PN depuis très longtemps, genre un jour avant quoi. Ils avaient pas les prérequis et donc, c’était plus compliqué. Mais sinon, globalement, on a vu qu’il y a un truc hyper important dans la formation : c’est qu’au fond les apprentissages sont là. Ils apprennent des choses sur la radicalisation, sur l’éducation médias. Mais le plus important, c’est qu’ils se rendent compte qu’ils font déjà pleins de choses mais qu’ils font les choses de façon très disparate. Et nous, on va être là pour les aider à rendre ça cohérant dans un projet. Et donc, c’est ça la grande richesse de ce genre d’expérimentation. C’est renforcer les actions individuelles et de mettre les gens en réseau.

Ce réseau a-t-il seulement pour but de s’entraider ou a-t-il d’autres objectifs ?
Bah non. Oui, il y a de l’entraide mais, il y a aussi de la montée en compétences, des échanges de compétences en fait.

Il n’y a pas l’idée de créer un groupe pour défendre ce genre d’actions ?
Au fond, après je ne veux pas parler pour eux mais, ce qui en est ressorti quand même c’était pour la CNAF en tout cas, ils se sont dit “mais en fait, ce qu’on a fait là, on devrait quasiment l’intégrer dans PN. Il ne faudrait pas que ça reste qu’une expérimentation. Ce qu’on a fait, c’est intéressant et quasiment tous les PN devraient bénéficier de ce genre d’accompagnement.” Au final, cette expérimentation va enrichir les PN…

Le but n’est pas de déconnecter l’un de l’autre ?

Non, on s’est rendu compte que ça avait beaucoup de liens.

Parvenez-vous à percevoir la réception chez les jeunes ?

Là, je ne peux pas vraiment répondre.

Parce que c’est une expérimentation ? Il n’y a eu que les formations ?

C’est ça. Donc là, il va y avoir en Janvier ou Février, les ateliers.

Comment est financé le projet ?

Il y a eu un financement de l’Europe pour l’expérimentation. C’est un appel à projet qui donne droit à subvention donc, ça a payé les différents intervenants. Ca paie les formations. Ca paie le voyage d’étude mais pas le temps… Pour les animateurs, c’est du bénévolat. Donc, si on parle de contraintes économiques, à mon avis pour la CNAF… pour l’instant, c’est des volontaires qui font ça sur leur temps de travail et s’ils voulaient développer à mon sens, il faudrait qu’ils… Pour eux, c’est important qu’ils restent… C’est pour pas qu’ils [les PN] soient déconnectés du terrain. Si les promeneurs sont justes quelques heures par semaine sur les missions de PN, je pense que c’est pensé comme ça par la CNAF, pour qu’il y ait pas des gens qui sont PN et des gens qui soient animateurs physiques. Pour eux, c’est important qu’il y ait un lien avec le terrain. Je pense que ça c’est… Voilà. Mais s’ils veulent développer la chose, peut-être que…

Donc, ça veut dire augmenter le temps de PN ?

Oui mais, ça veut dire du coup recruter des animateurs en plus pour pouvoir absorber.

Quant aux problèmes législatifs, y en a-t-il ?

Ca rejoint un peu les problèmes éthiques. Finalement, la difficulté, ça va être forcément quand tu vas être adulte sur un réseau social, par rapport à un mineur… Et souvent, en fait les comportements… ce que disent – je ne suis pas animatrice mais… – les formateurs aux animateurs, c’est : quand t’es confronté à quelque chose sur un réseau social, il faut que tu te poses la question “qu’est-ce qu’il faut faire si ça arrivait dans la vraie vie ?” Enfin, si le jeune était en face de moi : “qu’est-ce que je lui dirais ?” mais, le réseau social, ça crée toujours une certaine distance, une barrière et donc, c’est plus compliqué de savoir comment on va réagir là-dessus. Et puis alors, comment est-ce que je peux faire moi, en tant qu’adulte, si je vois une vidéo d’un mec qui se fait taper dessus comme on voit là sur Snapchat et que je connais ce jeune… Comment je fais pour… Il y a tout ces problèmes-là qui se posent auxquels même nous, on ne sait pas comment réagir à ça quoi. Alors que tu vois, tu l’aurais croisé dans la rue, t’y vas, tu t’interposes, t’appelles les parents… Enfin, j’sais pas. Ca pose toutes ces difficultés là et c’est pour ça qu’éthiquement, ils ont choisi d’être identifiés comme animateurs et ils interviennent… Ils mettent toujours leur vrai nom et ils interviennent vraiment en tant qu’animateur. Ca, on a vu la différence en Finlande, où eux parfois, ils sont anonymes. Ils interviennent sur des tchats, etc. Ils répondent mais de façon neutre. C’est une autre façon de voir les choses. Ils disent que peut-être la parole se libère plus ou je sais pas.

Après, il y a peut-être un risque de dérive ?

Oui, c’est ça.

Comment sait-on que c’est un jeune ? Ou si un adulte présentait les mêmes signes, interviendrez-vous ?

En fait, ils n’interviennent pas non plus partout sur internet ou sur les réseaux sociaux et tout. Généralement, de ce que j’ai vu, ils ont un compte facebook du centre social ou de leur structure et donc, ils sont amis avec les jeunes quoi. Donc, en fait, ils voient passer des choses un peu comme ça… En fait, souvent, ils savent qui c’est. Il y a déjà des liens. Ils font des invitations, des machins…

Y a-t-il déjà des problèmes techniques ?

Les problèmes techniques, je te dirais que c’est les mêmes partout, même pour l’éducation nationale. C’est l’équipement…

Y a-t-il des phases d’expérimentations différentes ? Une date limite d’expérimentation ?

Là, on est à… Du coup, on a fait une demande de prolongation pour au moins 6 mois… peut-être jusqu’à un an. Je sais plus mais, en tout cas, c’est limité dans le temps. C’est sûr que l’expérimentation ne va pas durer. Là, il y a les ateliers qui n’ont pas été faits, etc. donc il faut prolonger mais, je pense que c’est 2 ans maximum.

Et pour les PN, y a-t-il des chiffres ?

Je ne sais pas, pour le moment je penses que non.

Est-ce que cela remplacerait des métiers à terme ?

J’crois pas. Je crois plutôt que ce serait, à mon avis, une part de… Je trouve que c’est compliqué de faire l’économie de ça, si t’es animateur. Pour moi, c’est une part que tous les animateurs devraient faire. Ca veut dire qu’ils oublient une part de… d’où sont les jeunes quoi. Aujourd’hui, ils sont autant sur les réseaux sociaux que dans la rue, voire plus.

Mais, ça ne peut pas enlever, à mon avis, de ce que c’est un animateur, de proposer des activités, de faire de l’accompagnement… Par exemple, si on mettait un mec- un PN à la place du CPE (conseiller principal d’éducation) dans un établissement scolaire, ça marcherait pas parce que c’est pas la même chose. Je ne pense pas que ça remplace quelque chose.

C’est plutôt un nouveau secteur de travail ?

Oui, je dirais ça.

Autre chose ?

Peut-être sur le rôle du CLEMI En fait, c’est un positionnement spécifique parce qu’on intervient plutôt en tant qu’experts sur les médias et vraiment, l’éducation en médias comme prévention contre la radicalisation des mauvais comportements en fait.

On apporte notre expertise là-dessus. On a pleins de ressources. Notre expertise n’est pas forcément là pour produire ou voilà… mais pour dire “ça, c’est intéressant dans ce cadre-là”, les aiguiller. Et puis, aussi dans la posture dans l’éducation médias : comment ne pas se focaliser sur la question des fake news… Être aussi dans quelque chose de positif et aussi de penser qu’il faut valoriser l’expression des jeunes. Et comment on fait pour faire en sorte que… Pour comprendre un média, il faut que tu produises dessus.

Il y a aussi la question de monter un projet, parce que là aussi c’était l’objectif : donc comment on fait pour monter un projet en éducation médias via une formation. C’est vraiment spécifique là-dessus. Autant on peut avoir des fiches sur “comment réagir contre le complotisme”, etc. mais, on n’est pas directement à lutter contre la dé-radicalisation.


[1] L’éducation aux médias se concentre sur l’analyse, la compréhension et la réflexion critique de messages médiatiques et traite des contextes sociaux, politiques, économiques, technologiques et culturels dans lesquels ces messages sont produits, diffusés et reçus. (Landry et Basque, 2015, p.49).

[2] The Web Walkers Experimantation – Cahier des charges pour la formation des professionnels (Document interne, sept. 2018), P.2.

[3] Le terme « les jeunes » désigne le plus souvent la tranche des 15-25 ans. Le projet Web Walkers s’adresse quant-a-lui aux 13-25 ans. On le comprendra ici dans ce sens.

[4] The Web Walkers Experimantation – Cahier des charges pour la formation des professionnels (Document interne, sept. 2018), p.3.

[5] http://promeneursdunet.fr/mentions-legales  – Consulté le vendredi 4 janvier 2019

[6] https://www.caf.fr/sites/default/files/Charte%20des%20Promeneurs%20du%20Net.pdf – Consulté le vendredi 4 janvier 2019

[7] Gabriela-Anabella Costache, Le soutien apporté par l’Union européenne aux animateurs socio-éducatifs impliqués dans la prévention de la radicalisation menant à l’extrémisme violent, p.2 – https://www.caf.fr/sites/default/files/cnaf/Documents/international/pdf/soutienUE.pdf – Consulté le 30 novembre 2018

[8] Ibid, p.3

[9] Ibid, p.51

[10] Ibid, p.51

[11] Extraits d’entretien – voir annexe

[12] Dernière recherche sur Twitter le 16/01/19 – cette absence de mention s’explique principalement par le fait que le projet soit encore au stade expérimental.

[13] Telles que définies par Dominique Cardon – Cardon, D « Le design de la visibilité », in l’évolution des cultures numériques : De la mutation du lien social à l’organisation du travail / sous la direction de C.Licoppe, FYP Editions, 2009.

[14] http://www.slate.fr/story/75916/twitter-tweets-engagent-que-moi – dernière consultation le 12 février 2019

[14b] https://information.tv5monde.com/info/chine-sesame-crédit-la-clef-du-controle-social-76679 – dernière consultation le 13 février 2019

[15] http://www.lefigaro.fr/international/2013/06/10/01003-20130610ARTFIG00394-etats-unis-edward-snowden-un-whistleblower-contre-la-nsa.php.

[16] https://www.caf.fr/sites/default/files/Charte%20des%20Promeneurs%20du%20Net.pdf   – Consulté le 4 janvier 2019

[17] En France, le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information) est en charge de la promotion de l’éducation aux médias et à l’information sur l’ensemble du territoire français, notamment en développant une utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure tout en développant leur sens critique. – https://www.clemi.fr/qui-sommes-nous.html – Consulté le dimanche 6 janvier 2019

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