Les emojis : un langage numérique ?

Les emojis : un langage numérique ?

Sonia Leconte
Charlotte Pérétou
M2 CMW

Accessoires de mode, personnages de films, objets de consommation, source d’inspiration artistique… Les emojis sont devenus omniprésents dans notre vie quotidienne et communiquent bien plus que nos simples émotions. Mais d’où viennent-ils ? Pourquoi un tel succès ?

Le terme « emoji » est une combinaison des termes japonais 絵 (e ≅ image), 文 (mo ≅ écriture) et 字 (ji ≅ caractère)[1]. Les emojis constituent une nouvelle génération d’émoticônes utilisées principalement sur les appareils mobiles et que les utilisateurs incluent dans leurs communications sur les réseaux sociaux. Ils permettent d’injecter des émotions dans les messages textuels qui paraissent parfois trop pauvres et abrupts car dénués de tout ce qui fait le discours oral (intonation, langage corporel, etc.). Selon André Gunthert, ils permettent également « d’adoucir un propos, retranscrire un état d’esprit ou lever une ambiguïté dans un message[2] ». Ils font aujourd’hui partie intégrante de nos conversations numériques, ponctuant nos messages et remplaçant même parfois certains mots de nos phrases.

Les premiers emojis ont été créés entre 1998 et 1999 par Shigetaka Kurita, un employé de l’opérateur de téléphonie mobile japonais NTT DoCoMo. À l’époque, le système de messagerie d’i-mode[3] limitait les messages des utilisateurs à 250 caractères et le risque d’erreurs d’interprétation était monnaie courant. Les emojis ont donc été pensés comme un moyen rapide et facile de communiquer et d’affronter la concurrence du marché en ciblant les jeunes consommateurs. Kurita explique au journaliste américain Jeff Blagdon que les lettres écrites en japonais sont très longues et contiennent beaucoup d’expressions honorifiques. La nature plus courte et informelle de l’e-mail a entraîné une rupture dans la communication classique au Japon[4]. Les emojis et autres émoticônes sont nés d’un besoin de nuancer ou expliciter une communication très succincte et quasi instantanée. André Gunthert explique que l’émergence des émoticônes est dû à l’explosion des outils de communication privés et de la 3G qui ont permis une communication presque immédiate. Les internautes se sont affranchis des restrictions temporelles et spatiales autrefois liées aux appels téléphoniques classiques. Aujourd’hui, les messages sont envoyés en masse n’importe où et à tout moment de la journée.

Les emojis de DoCoMo connurent un succès si retentissant chez les jeunes Japonais, qu’ils furent adoptés par les autres entreprises de téléphonie concurrentes qui développèrent chacune leur propre jeu d’emojis. Apple, qui cherchait à s’implanter sur le marché japonais des télécoms, décida ainsi de dissimuler un clavier dédié aux emojis dans son premier iPhone en 2007. Le clavier, initialement destiné aux consommateurs japonais, devint un objet de curiosité pour les utilisateurs nord-américains qui trouvèrent différents moyens officieux de l’activer sur leur appareil. En 2011, Apple répondit à cet engouement international et décida d’intégrer par défaut le clavier emoji dans la cinquième version d’iOS, afin de le rendre disponible à tous les utilisateurs d’iPhone.

Avant toute chose, il est important de distinguer les « émoticônes », les « smileys » et les « stickers » des emojis. Ces différents termes sont souvent utilisés de manière interchangeable malgré leurs différences d’utilisation et de conception.

Les émoticônes font référence à une série de caractères textuels (symboles ou ponctuation) utilisés afin d’imiter un geste, une expression du visage. L’alphabet latin ne possède que 26 lettres, une ponctuation et des symboles limités codés sur un octet alors que la langue japonaise, par exemple, offre une plus grande variété de caractères. Les émoticônes japonaises kaomoji utilisent des caractères codés sur deux octets (Double Byte Char String) et absents du code ASCII et de l’alphabet latin comme les deux syllabaires japonais (hiragana et katakana), des idéogrammes ou bien d’autres caractères comme les lettres cyrilliques. Des symboles tels que U+203F (‿), U+FE35 (︵), U+25C9 (◉) et U+0CA0 (ಠ) sont ainsi utilisés pour former diverses expressions faciales :

^‿^ ◉︵◉ ಠ_ಠ

Celles-ci s’opposent aux émoticônes occidentales, plus ordinaires : 🙂 ou ;P

Les emojis sont des icônes qui s’affichent sur le clavier et sont utilisés sur des plateformes de communication numérique. Ils sont aujourd’hui beaucoup plus populaires que les émoticônes qui foisonnaient sur la toile et particulièrement sur les forums. Pour des raisons pratiques, esthétiques et de compréhension, les personnes que nous avons interrogées expriment une nette préférence pour les emojis.

Diane estime qu’il est désormais plus rapide d’utiliser des emojis et a fini par abandonner son usage des émoticônes :

« J’avais plus tendance à utiliser des émoticônes quand j’étais plus jeune, mais comme tous les claviers ont maintenant les emojis intégrés, je n’utilise plus que ça. »

Elle ajoute que « c’est plus explicite et il y a des choses qu’on peut mieux exprimer. Les émoticônes ne peuvent pas rendre certaines choses, par exemple les emojis de fruits ». Diane souligne l’ouverture des emojis à tous les divers aspects de la vie : ils ne s’attachent pas à représenter uniquement les émotions comme les émoticônes, mais font référence à des réalités diverses : activités, animaux, objets de la vie quotidienne, lieux, etc.

Laurence souligne que les emojis sont plus faciles à utiliser, car plus figuratifs. Les émoticônes occidentales se lisent à la verticale et sont parfois compliquées à déchiffrer ou à composer pour les non-initiés.

« Je n’ai jamais utilisé les signes de ponctuation, car je n’ai jamais su comment il fallait faire. Les emojis c’est plus joli et au moins on comprend ce que ça veut dire. »

Mais bien avant les emojis, on parlait de smiley, création attribuée en 1972 à un Français, Franklin Loufrani, même si la première apparition du smiley daterait de 1953 dans le New York Herald Tribune. Nicolas Loufrani raconte que son père a créé le smiley « pour annoncer les bonnes nouvelles dans France Soir[5] » et que « son idée c’était de mettre en avant les bonnes nouvelles, les nouvelles amusantes ou positives avec un petit sourire de manière à ce qu’on voit la vie du bon côté en lisant des choses positives dès le matin[6] ». On a souvent tendance à confondre smiley et emoji, mais pourtant : « Quand des emojis dessinent des animaux ce sont des reproductions fidèles d’animaux, moi quand je fais des animaux en smiley, ce sont des smileys, c’est à dire qu’ils ont la tête et la bouche d’un smiley. C’est pareil pour une princesse[7] », explique le patron de The Smiley Company[8]. Les smileys sont donc des émoticônes graphiques créés par The Smiley Company utilisés pour exprimer des émotions ou représenter des idées[9].

Smileys Emojis

Les stickers, quant à eux, sont des images customisées utilisées de façon instantanée par de nombreuses applications de messagerie instantanée comme Facebook Messenger ou LINE. A l’inverse des émoticônes et des emojis, les stickers ne sont pas un langage standardisé qui peut être échangé entre les différentes plateformes ; ils sont donc moins flexibles et sont majoritairement utilisés par les applications spécifiques qui les ont créés et sont considérés comme des images.

D’un usage de niche réservé aux Japonais à un phénomène global, les emojis sont devenus un standard de la communication numérique à travers le monde en tout juste six ans. En constatant leur succès chez les propriétaires d’iPhone, Android emboîte le pas et les intègre à ses produits. Aujourd’hui, chaque plateforme s’aligne sur ce besoin et possède son propre jeu d’emojis. Véritables icônes de la culture pop, ces pictogrammes font l’objet d’un réel engouement et font aujourd’hui partie de notre jargon quotidien. Ils sont devenus quasiment indispensables et sont étroitement liés à notre quotidien et à nos émotions, comme en témoignent les divers entretiens que nous avons pu mener dans le cadre de ce dossier :

« Ce serait un petit pictogramme qui symbolise une émotion ou une humeur que je veux transmettre à quelqu’un. » (Nam-anh)

« C’est un élément indispensable dans les conversations entre amis, je dirais presque aussi important que la majuscule et le point. » (Matthieu)

« Un emoji, eh bien c’est un petit dessin qui exprime des sentiments ou ça peut être aussi un gâteau d’anniversaire ou des choses comme ça, divers objets de la vie courante, ça évoque l’anniversaire, les transports, les sports, etc. » (Laurence)

Nous avions, à travers ce dossier, l’intention de comprendre l’impact des emojis sur les conversations quotidiennes des internautes. Les emojis constituent-ils un langage numérique ? Comment sont-ils utilisés pour communiquer nos émotions ?

Pour ce faire, nous procéderons à une analyse de corpus et de discours tenus lors d’entretiens qualitatifs. Ces entretiens nous ont permis de mieux saisir les enjeux des emojis et leurs différents contextes d’utilisation sur le web.

Dans un premier temps, nous nous appliquerons à examiner la polysémie des emojis et les façons dont leur sens est transformé et détourné au fil du temps. Ainsi, nous verrons qu’ils sont bien plus que de simples pictogrammes figuratifs. Puis, nous nous intéresserons à l’usage des emojis dans l’espace numérique et à la façon dont ils retranscrivent les émotions à l’écrit.

 

 

Partie 1 : Polysémie des emojis

 

A) Ambiguïté et standardisation

Les emojis constituent-ils un langage universel ? Cette question semble passionner la sphère journalistique, tant le nombre d’articles sur la question s’est multiplié ces dernières années. Toutes les personnes que nous avons interrogées s’accordent à dire qu’ils peuvent au moins briser les barrières linguistiques :

« Je pense clairement que les emojis constituent un moyen d’expression universel. C’est l’aspect imagé qui passe au-delà des cultures et des langues. » (Diane)

« Je pense quand même que c’est une langue universelle : si on ne parle pas la même langue, un sourire tout le monde peut le comprendre. » (Nam-anh)

Toutefois, cette idée d’universalité se doit d’être nuancée. Les diverses significations de ces pictogrammes 2.0 fluctuent avec le temps et les différents usages qui en sont faits sur les réseaux sociaux. Comme l’indique Nam-anh, un emoji souriant est universel et compréhensible de tous. En revanche, l’apparence de ces derniers diffèrent fortement en fonction des marques de téléphone et du système d’exploitation utilisé (iOS/Android). Si bien que même un emoji souriant comme l’emoji Beaming Face With Smiling Eyes (😁) peut entraîner des significations trompeuses…

En effet, des chercheurs de l’Université du Minnesota ont découvert que les emojis anthropomorphiques peuvent être l’objet d’erreurs d’interprétation[10]. Deux éléments peuvent être à l’origine de ces contresens. Un aspect technique : le design d’un même emoji diffère en fonction du système utilisé par l’internaute, ses interprétations peuvent alors être multiples. Un aspect humain : l’interprétation varie selon les critères culturels de chaque pays ou même selon la conception unique qu’un utilisateur se fera d’un emoji. Le sourire n’a pas la même valeur dans toutes les cultures, par exemple entre le Cambodge et la France. La façon d’interpréter des symboles n’est pas non plus la même dans toutes les cultures. Notre interprétation d’un emoji est également influencé par les usages qu’en font notre sphère (amis, abonnements Twitter, etc.).

Certains utilisateurs que nous avons interrogés sont conscients de ces différences culturelles :

« Je pense que ça doit varier quand même selon le pays parce que les réalités sont différentes, il doit y avoir un fond commun, après je pense qu’un sourire ça reste un sourire partout, mais est-ce que le clin d’œil a la même signification partout je ne sais pas… » (Laurence)

En exploitant les données de ses utilisateurs, SwiftKey a réalisé en 2015 une étude sur la fréquence d’usage des différents emojis d’un pays à l’autre. Les résultats attestent que leur usage dépend de la zone géographique de l’utilisateur, mais aussi de sa culture. Les Français échangent quatre fois plus de cœur que les autres pays et font usage à 86 % d’emojis positifs, dont 55 % de cœurs, alors que la moyenne est de 70 %.

Ces erreurs sont si fréquentes que plusieurs expressions ont été créées pour définir ce phénomène. On parle alors d’emoji gap, d’emoji barrier ou d’emojumble. Pour y remédier, différentes autorités ont émergé sur le web telles que le dictionnaire en ligne emojipedia.org qui recense les emojis existants classés par thèmes (animaux et nature, activité, aliments et boissons, objets, symboles…). Chaque emoji dispose d’une fiche descriptive sur laquelle sont répertoriées toutes ses versions en fonction de la marque de téléphone ou de la plateforme[11].  

Un des produits de ce décalage technique est l’emoji « visage grimaçant » qui a initialement été ajouté à l’Unicode 6.0 en 2010 sous le nom de « Grinning Face With Smiling Eyes » puis a été renommé « Beaming Face With Smiling Eyes ». Ce changement de dénomination va de pair avec un nouveau design qui rappelle davantage un sourire. Sur certaines plateformes, l’emoji évoquait une grimace ou même un sourire forcé, alors que sur d’autres il communiquait un visage heureux. Pour les auteurs de l’étude « Blissfully happy » or « ready to fight » : Varying Interpretations of Emoji, cet emoji peut-être utilisé pour exprimer un sentiment positif, mais risque d’être interprété négativement en fonction du système utilisé par le récepteur.

(iOS 6.0)

(iOS 11.2)

(Android 7.0)

(Android 8.1)

L’emoji « yeux » (eyes) a connu le même sort et son design a nettement évolué entre la version 5.0 et 8.1 d’Android. Si l’on compare la version Android 5.0 et iOS 6.0, on pourrait croire à deux emojis différents. On note qu’Android a modifié son emoji au fil des versions pour coller davantage à celui d’Apple. En outre, l’emoji est utilisé très différemment d’un internaute à l’autre et son sens peut changer radicalement, particulièrement sur la twittosphère anglophone qui a souvent détourné la signification originelle des emojis. L’emoji « yeux » est ainsi également connu sous le nom de « pervy eyes » et s’utilise comme symbole d’approbation d’une photo séduisante postée en ligne, mais aussi « yeux fuyants » (shifty eyes) afin de véhiculer une action malhonnête ou encore un sentiment de méfiance.

Diane utilise la version Android 5.0 de cette emoji (à droite). Lors de l’entretien, nous lui avons demandé de décrire et d’interpréter l’emoji tel qu’il apparaît sur un iPhone (à gauche). Perplexe, elle a réalisé que la signification de cet emoji allait bien au-delà d’une simple paire d’yeux :

« Alors, ceux-là ont vraiment l’air d’être étonnés donc ça me perturbe un peu. Mais moi les yeux que j’ai n’ont pas cet aspect d’étonnement. Ils regardent en face d’ailleurs, tout droit. Je les utilise soit pour représenter des yeux, donc pour l’objet œil, un œil maquillé… Ou alors pour le regard, le fait de regarder quelque chose. »

    

(iOS 6.0)

(Android 5.0)

(iOS 11.2)

(Android 6.0.1)

(Android 8.1)

Suite à quelques explications sur la différence de design, elle souligne que l’emoji sous iOS semble « choqué » et manifeste son désir de ne plus jamais l’utiliser, car il diffère beaucoup trop de la version Android 5.0 et ne correspond pas à ses préférences esthétiques.

Au-delà du design, c’est l’interprétation de l’utilisateur qui peut engendrer certains problèmes de communication. Par exemple, le dictionnaire nous avertit que l’aspect de l’emoji « visage avec un sourire narquois » (smirking face) diffère fortement d’une plateforme à l’autre et doit donc être utilisé avec précaution. La catégorie « aussi connu sous le nom de » propose des noms alternatifs aux emojis les plus ambigus. L’emoji smirking face est ainsi associé à d’autres termes tels que : drague, expression sexuelle, air prétentieux et sourire coquin. Sa signification oscille donc entre la complicité, la fierté et l’allusion sexuelle. Ces nuances reflètent les différents usages qu’en font les internautes.

L’étude de l’université du Minnesota suggère que cette confusion découle en partie du caractère nouveau des emojis en tant que langage. Les individus construisent des significations communes au fil du temps.  Les emojis tels qu’on les connaît sont récents et les utilisateurs développent certaines normes d’utilisation au sein de leur groupe d’amis, leur zone géographique, leur culture ou même les réseaux sociaux qu’ils fréquentent. Diane, qui n’utilise pas Twitter, ne connaissait donc pas cet usage de l’emoji « yeux » qu’elle interprétait littéralement.

Si une interprétation peut être propre à un groupe d’individus, elle peut également être très personnelle. Certains emojis ont une dimension polysémique, c’est le cas de l’emoji «­­­ étincelles » (sparkles) que Diane utilise très souvent :

« Pour moi il a deux significations différentes, voire même trois. Soit c’est pour parler de quelque chose qui brille (littéralement), soit pour parler de quelque chose de nouveau ou alors quelque chose de beau. »

Le plus mystérieux et ambigu de tous est sans doute l’emoji « visage tête-bêche » (upside-down face). Un simple sondage sur l’utilisation de l’emoji « yeux » et « visage tête-bêche » permet de se rendre compte de leur caractère polysémique et de leurs multiples usages, propres à chaque utilisateur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Selon emojipedia.org, l’emoji « tête-bêche » vient souvent compléter un message d’humour bête et/ou taquin, mais peut aussi représenter une émotion ambiguë ou du sarcasme. Tout le monde semble avoir sa propre interprétation comme le témoignent les captures d’écran ci-dessus.

Un autre aspect technique engendre des problèmes de communication lorsqu’un emoji absent d’un jeu d’une marque ou d’une plateforme est envoyé à quelqu’un. Cela arrive très souvent lorsque de nouveaux emojis sont ajoutés au catalogue. Ces derniers sont intégrés petit à petit aux dernières versions des logiciels des fabricants, mais apparaissent sous la forme d’un carré vide ou d’un point d’interrogation lorsque les terminaux ne sont pas mis à jour ou lorsque l’emoji n’existe pas dans le système de l’utilisateur. C’est arrivé à Nam-anh lorsqu’un message récemment envoyé est parvenu incomplet à son destinataire. Elle s’est retrouvée « déçue » de ne pas pouvoir profiter pleinement de tous les emojis à sa disposition :

« J’avais envoyé un emoji à une personne et elle m’avait envoyé un point d’interrogation en disant qu’il y avait un carré et qu’elle le voyait pas.  Du coup le truc tombait à l’eau (rires). Je crois que c’était l’emoji avec les lunettes et les dents. Je trouve qu’il est marrant en fait du coup je l’avais mis et la personne m’a dit « je vois un carré ». Je lui ai expliqué rapidement mais c’était pas pareil. »

Elle a eu l’impression que son message perdait de sa valeur initiale. Cela met en lumière l’importance des emojis dans un message textuel, même lorsqu’ils ne sont pas indispensables à sa compréhension. Les utilisateurs doivent alors parfois s’adapter au système d’exploitation de leur destinataire, ce qui peut limiter leur expression et le message qu’ils souhaitent communiquer.

« Ça peut m’arriver de pas en envoyer du coup. Enfin, je vois qui a un iPhone par exemple. Mais c’est vrai que là j’avais pas vraiment fait attention, je l’avais envoyé spontanément parce que j’ai l’habitude. Ça peut arriver et du coup tu es un peu déçu. »

L’étude indique qu’une convergence entre tous les emojis permettrait une meilleure communication entre les individus et réduirait le risque d’incompréhension. Durant notre entretien, Nam-anh a exprimé le désir de voir les marques s’harmoniser entre elles et pense « que ce serait bien qu’on ait tous la même palette d’emojis ». Ces écarts d’interprétation sont amenés à s’effacer au cours des années et l’on remarque une certaine évolution : les marques de téléphones mobiles tendent vers une certaine harmonisation au niveau du design de leurs emojis. D’ici là, plusieurs autorités sur la signification des emojis permettent d’atténuer les contresens : des sites comme emojipedia.com mais surtout le standard Unicode.

Unicode est un organisme à but non lucratif qui conçoit les standards universels d’encodage de caractères. L’infrastructure impacte à elle seule tous les usages de texte sur les ordinateurs, les appareils mobiles et, de façon plus large, le web. Les standards Unicode sont élaborés afin de normaliser l’encodage des caractères et gérer plus efficacement leur stockage, leur identification et leur affichage et ainsi faciliter leur échange multilingue et multiplateforme. Le standard Unicode couvre pas moins de 110 000 caractères parmi lesquels se trouvent environ 1000 emojis. Malgré cette présence minoritaire, les emojis ont monopolisé l’attention du public ces dernières années, et par conséquent, les activités du Consortium.

Le processus de standardisation d’Unicode pourrait être qualifié de démocratique. Le public possède un rôle important dans la procédure d’ajout de nouveaux caractères et peut soumettre ses propres suggestions. L’ambition universelle d’Unicode remonte à sa création, à la fin des années 80, où l’échange de messages électroniques entre internautes de différentes zones linguistiques était de plus en plus fréquent. Plusieurs problématiques liées aux différences d’encodage de texte d’un système à l’autre ont alors émergé.

Unicode a donc été conçu dans un but d’harmonisation face aux standards d’encodage incompatibles qui proliféraient sur le web et en vue d’adopter un encodage universel qui permettrait de transcrire tous les systèmes d’écriture. Cet encodage peut être considéré comme un gigantesque classement qui indexe tous les caractères disponibles en nombres binaires uniques. L’Unicode Consortium est à charge de maintenir ce tableau et gère le contenu qui y est stocké. Le Consortium s’occupe uniquement de l’attribution de nombres aux caractères et ne prend aucune décision esthétique, mais établit certaines directives et recommandations destinées aux fabricants, veillant ainsi à ce que le sens des emojis ne diffère pas trop d’une plateforme à l’autre. Par exemple, le Consortium attribue à la lettre majuscule « A » un nombre binaire spécifique, mais la représentation de celle-ci (italique, grand, petit, sans serif…) est du ressort des fabricants et de leurs designers.

B) Transformations du sens et détournements

On constate donc que certains emojis acquièrent des sens complètement différents de ceux qu’on leur avait attribué à leur conception, calquée sur le jeu originel de DoCoMo. Le premier jeu d’emojis d’Apple prend sa source dans celui de DoCoMo qui comprend donc de nombreux pictogrammes faisant référence à la culture japonaise. L’emoji « personne avec les mains jointes » (folded hands) fait référence au geste traditionnellement utilisé pour dire « merci » ou « s’il vous plait » au Japon. Il est aussi utilisé pour représenter un « high-five ». Apple a légèrement modifié l’emoji et, depuis la version d’iOS 10.0, les deux mains ne sont plus entourées par un halo lumineux qui lui instaurait un caractère sacré, sûrement pour qu’il puisse être utilisé dans tous les contextes. Les entretiens que nous avons menés ont confirmé cette idée, les répondants nous expliquant qu’ils l’utilisent pour symboliser « un vœu ou une prière » (Diane) mais également lorsque l’on a « accompli un projet ou quelque chose qui me tenait à cœur » (Nam-anh) ou pour exprimer une demande : « Je t’en supplie ! Quand je veux voir quelqu’un » (Matthieu).

(iOS 6.0)

(iOS 10.0)

Parfois utilisé pour représenter une ballerine, l’emoji « Femme faisant un geste d’approbation » (woman gesturing OK), est lui aussi très lié à la culture japonaise puisque le geste fait référence au caractère ○ (まる) qui représente une affirmation en Asie de l’Est (OK, correct), similaire à son équivalent occidental qu’est la coche ().

L’universalité des emojis, avérée dans une certaine mesure, peut donc facilement être questionnée compte tenu des variantes d’utilisation à travers les cultures. De nombreux emojis ne sont plus utilisés dans leur sens littéral, mais dans leur sens figuré. Plusieurs sont même détournés à des fins sexuelles, les plus populaires étant sans doute l’aubergine et ses équivalents phalliques (banane et épis de maïs), et l’emoji pêche qui ressemble étrangement à une paire de fesses.

Au Japon, il est considéré de bon augure de rêver du mont Fuji, d’un faucon et d’une aubergine dans le premier rêve de la nouvelle année. Le contenu du rêve doit prédire la chance du rêveur dans l’année qui suit. L’emoji a d’abord été conceptualisé en suivant cette croyance, mais son utilisation occidentale lui a influé d’autres sens dont celui d’une allusion au sexe masculin… Le hashtag #🍆 a d’ailleurs été censuré temporairement de la recherche d’Instagram à cause de son utilisation en tant que symbole phallique, afin de censurer la profusion d’images pornographiques partagées sur le réseau social.

Nous avons retrouvé les deux sens, premier et symbolique, parmi les réponses de nos entretiens. Laurence n’est pas très active sur les réseaux sociaux, elle n’est donc pas consciente de toutes les références qu’englobe l’emoji aubergine et en a donc une interprétation littérale. À l’inverse, Nam-anh est une habituée de Twitter et l’ambigüité qui règne autour de cet emoji sur le web a certainement façonné la vision qu’elle en avait.

« L’aubergine ? [Je l’utilise] Quand je fais une ratatouille (rires), peut-être les ingrédients de la ratatouille, mais bon sinon… » (Laurence)

« En fait cet emoji est beaucoup utilisé dans tout ce qui va être applications de rencontre etc. Donc après, oui, je vois aussi un légume. Mais en fait moi c’est un peu déformé avec tout ce que je vois sur Twitter. L’aubergine je vois une connotation sexuelle, c’est un peu comme l’emoji pêche. » (Nam-anh)

Au-delà de leur forme, la couleur de certains emojis est également utilisé comme métaphore, par exemple pour représenter les règles : le gyrophare, le drapeau triangulaire rouge, le volcan en éruption, le verre de vin… La couleur rouge et les liquides (vin et lave) rappelant le sang des menstruations, mais désignant également l’urgence, l’alerte.

C) Les emojis : plus que de simples pictogrammes

Un emoji pouvant représenter ce phénomène physiologique a d’ailleurs été fortement sollicité par l’ONG Plan International et de nombreuses internautes. Pour dénoncer le silence et le tabou autour des règles et pour combler cette absence, l’association a proposé cette année cinq designs soumis à un vote public sur leur site[12]. L’emoji gagnant, une culotte « décorée » de deux gouttes de sang, a été soumis au Consortium Unicode pour l’intégrer à la version Emoji 11.0 qui sera rendue public dans le courant de l’année 2018. Ces démarches mettent en lumière le besoin de représentation de tous les aspects de la vie quotidienne, et de la même façon que pour les couleurs de peau, chaque utilisateur veut pouvoir se reconnaître dans les emojis.

A première vue, les emojis peuvent sembler être un simple objet de curiosité. Pourtant, l’engouement des internautes pour ces émoticônes nouvelle génération coïncide avec une sensibilisation et une prise de conscience croissante des problématiques liées à l’identité de genre et la sous-représentation des minorités raciales. Différentes initiatives à cet égard telles que l’implémentation de préférences de genre personnalisées sur Facebook ont pu être constatées. Aujourd’hui les débats autour des discriminations raciales et sexistes s’intensifient et sont devenus très présents dans les discussions des internautes du monde entier. Dans ce contexte, il devient crucial de reconsidérer radicalement le caractère générique des emojis.

Les évolutions les plus récentes font intervenir des problématiques de diversité et d’inclusion. Pour certains utilisateurs d’emojis, la simple communication d’émotions n’est plus suffisante et il existe un besoin de communiquer leurs émotions avec les mêmes références culturelles et sociales qu’ils ont à leur disposition dans leurs communications orales quotidiennes. Tout comme les gifs dits « de réaction », les emojis agissent comme une représentation de nous-mêmes ou de notre correspondant dans nos communications numériques. Dans le premier jeu d’emojis d’iOS, les emojis représentant des personnes ou des parties du corps (les mains en particulier), désignaient des couleurs de peau caucasiennes. Une demande de plus en plus pressante pour la création d’emojis qui puissent correspondre à des personnes de toutes les carnations s’est fait entendre. De nombreuses pétitions en ligne adressées à Apple demandaient plus d’implication de la part du géant américain quant à l’intégration d’une plus grande diversité dans le monde des emojis. En 2015, le Consortium Unicode remédie à ce problème et ajoute cinq modificateurs de couleur de peau aux spécifications fondamentales de l’Unicode 9.0, un standard qui encode aujourd’hui plus d’un millier d’emojis.

Cette solution à la représentation universelle ne fait pas l’unanimité de tous les utilisateurs. Diane utilise la version Android 5.0 et souligne une préférence pour les emojis « blobs[13] » de Google car ils sont davantage génériques selon elle, notamment par leur couleur :

« C’est une déduction que j’ai faite personnellement, j’ai jamais rien lu à ce sujet mais je trouve que la couleur jaune pourrait être un mélange des différentes carnations existantes. Le jaune reste la couleur qui se rapproche le plus des couleurs de peau existantes. »

 

L’emoji « visage envoyant un baiser » tel qu’on peut le voir sous la version Android 5.0.

Nouveau design depuis la version Android 8.0 qui se rapproche davantage d’un smiley  classique.

Diane considère que malgré ces avancées, les emojis ne pourront jamais livrer une représentation de notre société, dans toutes ces différences :

« Si les gens proposent des emojis de couleur c’est dans l’idée d’essayer d’obtenir une représentation « parfaite » mais c’est impossible de représenter toutes les personnes différentes, à moins d’avoir un emoji « custom[14] » individuel. Par exemple, il peut y avoir des personnes qui ont une pigmentation atypique et c’est impossible à réaliser pour le moment, alors que pour moi le « blob », l’aspect non-humain qu’il avait, ça pouvait passer au-dessus de tout ça. C’est un peu un personnage sans être une personne et quand on l’utilisait c’était pas pour nous représenter, mais pour représenter l’idée ou le sentiment qu’on pouvait avoir dans le message qu’on écrivait. »

 

 

Partie 2 : L’usage des emojis dans l’espace numérique

 

A) La communication des émotions à l’écrit

Pour Pierre Halté, docteur et chercheur en histoire visuelle et sciences du langage, l’engouement pour les emojis n’est pas seulement une mode passagère, puisque : « Tant que les modes de communication comme le tchat, les SMS, les réseaux sociaux et les e-mails prolifèreront, on continuera d’utiliser des émoticônes pour montrer ses émotions spontanément, comme à l’oral[15] ».

La communication assistée par ordinateur permet de communiquer avec n’importe qui, n’importe où, simplement par le biais d’un ordinateur ou d’un appareil mobile. Elle s’assimile de plus en plus à la communication en face à face qui a toujours été émotionnelle, affective.

Les mots et les émotions ne suffisent parfois pas à établir une communication efficace. Selon la règle de la communication non verbale des 55 % – 38 % – 7 %, issue de l’expérience menée par Albert Mehrabian et Morton Wiener[16] en 1967, on retrouve, parmi les éléments de communication interpersonnelle, uniquement 7 % de mots prononcés/parlés, 38 % de voix et de ton/tonalité et 55 % de langage corporel. Seulement 7 % des communications interpersonnelles sont donc verbales, 38 % vocales et 55 % non verbales. A travers les communications numériques, 93 % de nos capacités à communiquer sont donc annulées.

L’intonation prosodique (c’est-à-dire la musicalité et la tonalité de la langue) permet de nuancer et partager efficacement un message. Dans nos communications numériques, la langue est dépouillée de toutes ses nuances. Les emojis viennent alors ajouter au message d’autres informations pour compléter la tonalité manquante. Ils permettent de s’exprimer plus efficacement dans nos communications numériques et sont arrivés dans les tchats pour pallier ce manque de gestes. Nous ne disposons pas, comme en face à face, des mimiques faciales, c’est-à-dire les sourires, les grimaces, le regard, ni les intonations ou toute autre gestuelle qui nous aide à comprendre ce que veut dire l’autre. Toutes ces informations qui se communiquent sans être dites dans les conversations en face à face, seraient alors transposées dans la communication informatisée sous la forme d’emojis et d’émoticônes.

Dans les échanges écrits, souvent courts, envoyés en ligne ou par SMS, il n’est pas inutile d’ajouter de l’expressivité, de réinjecter des émotions, car les communications électroniques peuvent parfois sembler un peu sèches. Cela peut se faire grâce aux emojis qui permettent d’adoucir cette communication, de réintroduire des émotions de façon ludique et plus généralement d’apporter une dimension non verbale aux messages écrits, qui constituent désormais la forme dominante de communication téléphonique chez les plus jeunes[17].

Les emojis s’intègrent bien aux conversations brèves et rapides dans lesquelles chaque message n’est composé que de quelques mots, parfois écrits en abrégé (langage SMS). Envoyer des emojis peut permettre de gagner du temps, donne moins l’impression d’un message « bâclé » et évite aussi les fautes d’orthographe ! Laurence nous révèle qu’elle n’utilise pas les emojis pour aller plus vite, « parce que le temps que je les trouve, ça me prend aussi longtemps, sinon plus (rires) ».

De nombreuses technologies visent à restaurer une intimité « sociale » et à exprimer des émotions. C’est par exemple le cas d’applications de visioconférence comme FaceTime, Hangouts ou Skype, mais c’est sans nul doute, l’emoji qui y parvient le mieux dans nos communications quotidiennes.

Ces glyphes colorés représentent un changement culturel et social inédit dans notre façon de communiquer et font donc l’objet de nombreuses recherches scientifiques. Parmi ces études, on peut citer celle d’Owen Churches[18], qui constate que les mêmes zones cérébrales s’activent lorsque nous regardons un visage humain et lorsque nous sommes face à une émoticône ou à un emoji souriant. Le cerveau humain interprète les emojis tout comme il le fait avec la tonalité et les gestes de notre interlocuteur lors d’une conversation en face à face. Il les associe à une communication émotionnelle et non à de simples mots.

B) Pourquoi utilise-t-on des emojis ?

Les émoticônes, au départ majoritairement utilisées par les plus jeunes, commencent à l’être, mais dans une moindre mesure encore, par les personnes plus âgées. Les usages sont variés, mais de plus en plus fréquents puisque l’on retrouve par exemple des émoticônes ou des emojis dans les courriels qui sont pourtant des messages plus formels.

Lorsque nous avons interrogé des personnes sur leur utilisation des emojis, les réponses ont été variées. Laurence nous confie qu’elle les utilise ponctuellement quand l’envie lui en prend, en particulier pour fêter des événements tels que les anniversaires (🎂🎁🎉). Elle ajoute : « je ponctue ma conversation avec des emojis qui peuvent aussi par exemple remplacer des mots. Ou alors dans un mail, quand je me suis trompée, je vais mettre l’emoji qui est tout honteux (😳) ou alors je vais faire un grand sourire (😃) pour remercier quelqu’un, ou faire un clin d’œil (😉) lorsque l’autre personne s’est trompée ». Diane remarque qu’elle en utilise quasiment tout le temps : « Tout le temps, pour rien, c’est gratuit. C’est limite un réflexe. Pour moi, je ne peux pas écrire un message sans mettre d’emojis à moins d’avoir un parti pris très neutre. Si c’est dans le cadre d’un commentaire, je vais mettre quasiment systématiquement un emoji, parce que sinon ça ne fait pas assez sympathique ». Plusieurs confirment cette idée : « J’ai remarqué que quand j’écris un message et que je ne mets pas d’emojis j’ai l’impression d’être assez strict. Même si j’écris quelque chose de gentil­ : par exemple mettre un commentaire en disant que j’aime bien ce que la personne fait ou que je l’apprécie et bien je vais forcément avoir besoin de mettre un petit emoji qui sourit (😊) ou un petit cœur (❤️). J’ai l’impression que ça paraît plus impliqué avec. Sans emoji, je trouve que le message que je veux faire passer est un peu fade ou trop sérieux. ». Une autre personne complète : « C’est vrai que ça peut paraître un peu « froid » un message texte sans emojis. C’est aussi pour ça que je veux en mettre ».

Nam-anh explique qu’elle utilise des emojis surtout pour montrer ses émotions, mais cela dépend du contenu. Elle en ajoute lorsqu’elle estime cela nécessaire ou qu’elle souhaite exprimer une émotion.. Il lui arrive de ne pas mettre de texte, mais seulement un emoji qui va symboliser sa réaction : « Par exemple, quand je vais voir des articles qui me scandalisent sur Facebook ou même tout ce qui va être articles d’actualité… Des choses qui vont vraiment me faire réagir. Là, juste un message textuel ça ne va pas suffire, en tout cas pour moi. Je vais peut-être mettre le bonhomme choqué (😲😱). Il faut vraiment que ce soit quelque chose qui me fasse réagir et que je me dise « Ouah mais… » ou même pour quelque chose que j’ai adoré ».

Elle utilise également les emojis pour compléter son message, par exemple si elle va au restaurant, elle va ajouter des emojis qui représentent de la nourriture (🍔🍣🍕).

Diane nous renseigne sur son utilisation :

« Je peux utiliser des emojis pour illustrer mes différentes émotions comme la colère (😡), le rire (😂), etc. Je peux aussi très bien utiliser les emojis pour aller plus vite. Comme j’aime beaucoup l’art plastique, j’ai une prédilection pour les représentations figurées et j’aime bien m’exprimer à travers des dessins et des représentations figurées plutôt que par l’écriture qui reste très abstraite. Je peux donc parfois très bien m’exprimer uniquement en emojis, par exemple dans une description de photo que j’ai pu poster sur Instagram ou même dans un commentaire. L’aspect que j’aime bien aussi c’est que sur Instagram, il y a des personnes avec qui je communique qui ne partagent pas ma langue et avec les emojis je peux facilement faire comprendre mon message ».

Nam-anh précise qu’elle apprécie le caractère esthétique et décoratif des emojis :    

« J’aime bien, je trouve ça joli, je trouve que c’est sympa d’en mettre. Je n’en mets pas tout le temps, mais j’aime bien en mettre un ou deux que je choisis avec soin surtout pour les publications sur les réseaux sociaux. En revanche, dans les messages textuels je mets généralement les emojis que j’utilise le plus, mais toujours en choisissant, plus rapidement toutefois que sur Instagram ou Snapchat ».

Les personnes que nous avons interrogées envoient des emojis à leur famille et à leurs amis, mais parfois également à leurs clients. Si certains considèrent que les emojis sont plutôt réservés à un cadre restreint, amical, d’autres n’hésitent pas à en envoyer dans la sphère professionnelle, avec quelques réserves toutefois : « Autant je pourrais en mettre plusieurs dans un message pour des amis, autant pour un client je mettrais juste un emoji, je fais plus dans la sobriété ». Mais Diane préfère ne pas « envoyer d’emojis à [s]es patrons. Ça dépend de mon rapport avec la personne en fait. Ça ne dépend pas de mon affinité avec la personne, parce que je peux envoyer un emoji à quelqu’un que je ne connais même pas. J’envoie des emojis à des personnes avec qui je me sens à l’aise ou des gens avec qui j’ai envie de me sentir à l’aise ». Cette personne va envoyer des emojis aux gens qui lui en envoient même si elle ne les a jamais vus et qu’elle communique avec eux pour la première fois. Si elle voit que la personne s’exprime sans mettre d’emojis, elle va s’adapter et éviter d’en utiliser. Nam-anh partage le même point de vue : « ça va vraiment être en fonction du destinataire. En fait j’adapte le contenu, ce que je vais dire, les emojis que je vais utiliser (ou pas), en fonction de la personne avec laquelle je vais communiquer ».

On voit que l’on utilise désormais les emojis un peu pour tout et parfois de manière démesurée. Le meilleur exemple est l’emoji « visage avec des larmes de joie » (😂). Rit-on vraiment aux larmes quand on reçoit une petite blague ? Diane estime que : « Les gens ont tendance à choisir des emojis « qui surévaluent » ce qu’ils ressentent. De toute façon, si tu regardes n’importe qui dans la rue ou ailleurs en train d’écrire un message sur son portable, son visage est le plus souvent totalement neutre. Son expression ne révèle rien de ce qu’il exprime à travers les emojis présents dans son message. N’aurait-on pas tendance à se lâcher parce qu’on est anonyme derrière un téléphone ? Les barrières semblent tomber à l’écrit et c’est encore plus facile avec les emojis. On peut les utiliser sans complexe. On va utiliser plus facilement un emoji qui fait un bisou (😘), ou même mettre un cœur (💛) plutôt que d’écrire “je t’aime” ou “je t’adore”. Les gens les utilisent plus facilement que s’ils posaient des mots sur ce qu’ils voulaient dire ».

Une personne estime même que s’il n’y avait pas d’emojis, « il n’y aurait pas le même dialogue ».

Les usages que nous venons de voir reflètent bien les trois caractéristiques des emojis énoncées par André Gunthert : « Une caractéristique esthétique, car un message avec des images est plus joli, c’est décoratif. Une caractéristique ludique, car cela apporte un degré de plaisanterie. Et un caractère sémiotique, qui repose sur l’ambiguïté de l’emoji : une image peut signifier plusieurs choses et peut être interprétée de façon plus large qu’un message linguistique[19] ».

C) Langage à part entière ou complément au langage ?

Pierre Halté, considère que : « Les emojis n’appauvrissent pas la langue française. En mettre dans un message pour manifester son émotion c’est comme sourire en parlant. Tout comme la parole et le geste à l’oral, les émoticônes et les énoncés verbaux sont deux systèmes qui, à l’écrit, font sens différemment mais de façon complémentaire. Les émoticônes permettent de retrouver, à l’écrit, la palette d’émotions qu’on peut exprimer avec les gestes[20] ».

Il explique que les émoticônes sont « une nouvelle façon de montrer sa subjectivité[21] », une manière de remplacer les interjections telles que « Oh ! », « Chut » ou « Ouf ».

Une des personnes que nous avons interrogées le rejoint sur ce point : « Je ne pense pas du tout que ça porte atteinte à la langue, je pense que ça enrichit, on n’utilise pas l’un à la place de l’autre, enfin très peu, mais ça permet d’améliorer, de rendre plus vivant, plus joli, plus chaleureux son message », elle poursuit plus loin : « Les emojis, eh bien ça rajoute quelque chose, par exemple quand on envoie un message pour souhaiter un anniversaire avec des emojis c’est plus gai, c’est plus joli et comme j’en cherche plusieurs, je pense plus longtemps à la personne et puis ça étoffe un peu le message. C’est également une manière un peu humoristique de s’excuser, ça rajoute quelque chose ». Une autre personne précise son positionnement, sans prétendre être historienne ou spécialiste de la linguistique : « Du point de vue d’une personne de ma génération, je ne pense pas que ce soit une potentielle régression que d’utiliser les emojis parce qu’on est vraiment dans une époque de la représentation. Avec la communication d’aujourd’hui, la représentation figurative des choses est devenue primordiale. Il suffit de regarder les publicités… Il y a très peu d’écriture. C’est l’image qui prime sur le reste ».

Pour André Gunthert également, les emojis enrichissent la langue, ou du moins l’usage de la langue. Mais certains autres chercheurs n’hésitent pas à aller plus loin et à affirmer que « les emojis remplacent la langue », pas toute la langue, mais certains mots bien spécifiques. Tous semblent s’accorder à dire que les emojis ne portent pas atteinte à la langue, mais une des personnes interrogées tient à préciser que les emojis viennent plutôt la compléter comme, ajoute-t-elle, « l’image et l’écriture se sont toujours complétées ». Elle-même les utilise à cette fin, mais elle peut comprendre que d’autres aient recours aux emojis dans la simple optique de gagner du temps lorsqu’ils les utilisent à la place de certains mots, « parce qu’on est dans une société où il faut toujours aller plus vite ».

André Gunthert est persuadé que les emojis « permettent d’accentuer un message plutôt que de compléter les mots. On peut le rapprocher de l’usage de plus en plus fréquent de photos faites avec des smartphones. Déjà à l’époque, on avait les cartes postales. Le message est pré-rédigé, il y a une illustration (un chat, un chien, n’importe quoi), il n’y a pratiquement besoin que de mettre l’adresse et de signer. Aujourd’hui on a une gamme d’outils beaucoup plus importants, mais on peut observer qu’il y a toujours eu ce goût pour le marqueur visuel[22] ».

Pierre Halté déplore que « beaucoup de gens pensent que les emojis contribuent à appauvrir notre langue verbale. Mais ce n’est pas le cas. Les emojis ne remplacent pas des mots, ils remplacent des gesticulations, une intonation, etc. que l’on utiliserait à l’oral. Ils s’intègrent au texte et interagissent avec lui[23] ». Il rappelle que « l’homme a de tout temps communiqué par image ! Les premières écritures étaient constituées de pictogrammes. En réalité, ce qui est révolutionnaire avec l’emoji, c’est le fait d’utiliser des images pour transmettre les émotions du locuteur, émotions qui portent sur des énoncés verbaux. On a donc deux systèmes qui se combinent pour produire du sens[24] ». Une image est souvent bien plus parlante qu’un texte et a l’avantage de dépasser la barrière de la langue, car, a-t-on toujours tendance à croire, n’importe qui peut la comprendre.

Pierre Halté reconnaît qu’avec les emojis on peut parler de langage, car ce sont des signes qui servent à communiquer, mais il a plus de mal à leur accorder le statut de langue. Il estime qu’il faut faire la différence entre une langue verbale (comme l’allemand, l’anglais, le français) et les emojis. Il estime que « les emojis fonctionnent sur ce que l’on peut appeler un mode iconique. Ils imitent dans leur forme graphique des choses que l’on repère grâce à notre perception visuelle. C’est donc plus facile de saisir le sens des emojis, car les emojis ressemblent à des objets connus de tous[25] ».

André Gunthert estime qu’« il est plus pertinent de décrire les usages des emojis comme une ponctuation étendue que comme un langage autonome[26] ». L’emoji permet, en effet, d’enrichir visuellement son message, message adressé à une personne avec laquelle on entretient en général une certaine familiarité, il permet plus de rapidité, se révèle parfois poétique, a souvent une dimension ludique et introduit directement dans le contexte.

Les emojis ne menacent pas l’écriture, mais en sont complémentaires. S’il leur arrive de remplacer un mot, ce n’est que très ponctuel. Il suffit de voir le discours d’Obama (janvier 2015) traduit en emojis par The Guardian[26], mais dont la plupart des mots demeurent.

Dans certains emojis, l’écrit est même utilisé :

Une des personnes interrogées apparente les emojis aux hiéroglyphes, car « c’est un alphabet imagé grâce auquel on peut exprimer des idées ou des sentiments avec des images, quelque chose de concret ». « Utilisant parfois les emojis tous seuls les uns à la suite des autres, je les associe clairement à un alphabet ». Mais une autre personne ne considère pas les emojis comme un alphabet, puisque dans sa propre utilisation, elle ne les combine pas ensemble, elle les rapprocherait plutôt des caractères chinois ou des hiéroglyphes.

On remarque que les internautes utilisent souvent plusieurs fois le même emoji à la suite, un peu à la manière d’un point d’exclamation. Comme nous l’explique une des personnes : « c’est pour symboliser une émotion encore plus forte. Parfois pour un gros coup de cœur, je n’écris rien, je vais juste mettre des emojis, 2 cœurs par exemple et ça va suffire ».

Le succès des emojis est certainement dû à leur caractère ludique, au besoin d’être rapide, de communiquer en direct comme dans du face à face sans être face à face et d’exprimer ses émotions sans perdre de temps.

 

Conclusion

Le potentiel graphique et symbolique des emojis suggère une certaine universalité remise en question par le phénomène d’emoji gap. Les utilisateurs font face à des divergences techniques et sémantiques : le design de certains emojis diffère en fonction du système utilisé et leur interprétation est influencée par de nombreux facteurs : zone géographique, codes culturels, interprétation personnelle, usages de notre entourage, etc. En outre, le sens de nombreux emojis est détourné par association d’idées, selon leur forme ou leur couleur, et ils deviennent des symboles de concepts plus larges.

Ces écarts d’interprétation résultent du fait que les emojis ne sont utilisés que depuis peu ; or, c’est sur la durée que se construisent les significations communes. On remarque toutefois une première convergence avec l’harmonisation du design entre les plateformes et le rôle d’autorités comme Unicode.

Plus récemment, les emojis sont devenus le reflet d’un besoin de représentation équitable des minorités, mais également des différents aspects de notre vie quotidienne.

Les emojis permettent avant tout de retranscrire nos émotions à l’écrit, mais aussi d’apporter un côté plus ludique et esthétique à nos messages. Ils peuvent également être utilisés pour contextualiser ou ponctuer des messages, voire remplacer des mots. On peut parler de langage dans la mesure où les emojis sont des signes qui servent à communiquer. En revanche, on peut difficilement les considérer comme une langue à part entière car ils sont plutôt souvent utilisés pour enrichir la langue en complétant le message initial.

Depuis leur création, ces pictogrammes rencontrent un succès universel et semblent faire partie intégrante de la culture web : omniprésents dans nos conversations numériques bien sûr, mais aussi très utilisés dans la publicité et sur les objets de consommation les plus divers.

S’ils sont de plus en plus utilisés, de plus en plus nombreux, leur signification n’est pas toujours évidente, ce qui a conduit à l’embauche du premier traducteur d’emojis en 2017 par une agence de traduction londonienne, Today Translations. Est-ce le premier d’une longue série ? Va-t-on vers une professionnalisation grandissante du secteur des emojis ? Et plus généralement, quel va être l’avenir des emojis ? Toujours plus d’emojis ? Une tendance toujours plus forte à la personnalisation, comme avec les Bitmojis[27] de Snapchat, ou bien une harmonisation totale entre les diverses plateformes ?

Notes de bas de page

[1] Shatha Ali A Hakami, « The Importance of Understanding Emoji: An Investigative Study », 2017.

[2] Marie Turcan, « Les émojis sont en train de créer un nouveau langage », LesInrocks, 21 août 2014 .

[3] Le service Internet mobile de DoCoMo.

[4] Jeff Blagdon, « How emoji conquered the world », The Verge, 4 mars 2013.

[5] Grégoire Martinez, « Retour sur la création du smiley, l’ancêtre de l’emoji », Europe 1, 18 octobre 2017.

[6] [7] ibid.

[8]  The Smiley Company est une société de licence de marque qui détient les droits sur le smiley créé par Franklin Loufrani dans plus de 100 pays.

[9] Pour en savoir plus sur les émoticônes et les smileys.

[10] Hannah Miller, Jacob Thebault-Spieker, Shuo Chang, Isaac Johnson,
Loren Terveen, Brent Hecht, “Blissfully happy” or “ready to fight”: Varying Interpretations of Emoji, 2016

[11] 📙 Emojipedia — 😃 Home of Emoji Meanings 💁👌🎍😍8.1

[12] Break the taboo: Why we need a period emoji, Plan International UK

 [13] Emojis lancés en 2013 sous Android 4.4 puis retirés en faveur de smileys au visage circulaire plus conventionnels afin d’éviter les confusions entre plateformes.

[14] sur mesure, personnalisé.

[15] Anaëlle Grondin, « Non, les emojis n’appauvrissent pas la langue française », 20 minutes, 5 février 2015.

[16] Albert Mehrabian, Morton Wiener, « Decoding of Inconsistent Communications », Journal of Personality and Social Psychology, 6(1), 1967, p. 109–114.Albert Mehrabian, Susan R. Ferris, « Inference of Attitudes from Nonverbal Communication in Two Channels », Journal of Consulting Psychology, 31(3), 1967, p. 248–252.

[17] « Un quart d’entre vous ne passe plus d’appel avec son téléphone », Slate, 13 janvier 2016. 

« On ne s’appelle plus au téléphone, on s’écrit des textos », Ce qui nous arrive sur la toile, France Culture, 18 juin 2014.

[18]  Owen Churches, Mike Nicholls, Myra Thiessen, Mark Kohler et Hannah Keage, « Emoticons in mind: An event-related potential study », Journal of Social Neuroscience, Volume 9, Issue 2, 2014, p. 196–202.

[19] « Les émojis sont en train de créer un nouveau langage », op. cit.

[20] « Non, les emojis n’appauvrissent pas la langue française », op. cit.

[21] ibid.

[22] « Les émojis sont en train de créer un nouveau langage », op. cit.

[23] Alice Develey, Pierre Halté : « L’émoji n’est pas un appauvrissement du langage », Le Figaro, 18 août 2017. 

[24] [25] ibid. 

[25] André Gunthert, « L’émoji, langage de l’émotion ou ponctuation familière ? », L’image sociale, 2 août 2017.

[26] « State of the Union in emoji», US news, The Guardian, 20 janvier 2015.

[27] Marque de la firme Bitstrips rachetée par Snapchat en 2016 qui les a intégré à ses produits. Les Bitmojis sont des avatars personnalisables qui arborent les émotions de leurs utilisateurs.

 

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